Be My Boss (French Edition)

Judi Stark · Chapitre 44 sur 73

Pages du PDF

Be My Boss (French Edition)

Chapitre 44

 

Carter Blanchais

 

Tout mon corps se contracte, je suis happé par le souvenir douloureux de cet accident. Rencontrer des enfants malades et tenter de les faire sourire me paraissait déjà compliqué, mais c’est ce ballon rouge qui m’a fait définitivement vriller. J’évite les anniversaires, les fêtes foraines, tous les endroits susceptibles d’accueillir des ballons de baudruche.

Je passe une main nerveuse sur ma nuque, où la sueur perle, et soupire lourdement pour évacuer ce trop-plein d’émotions qui m’assaille. Les doigts d’Avery se mêlent aux miens et ce geste complice me réconforte. Pourtant, tel un rocher sur la côte normande, j’accuse les vagues violentes, les vents et la pluie sans jamais m’émietter. Il a suffi de la présence d’Avery, de ses paroles réconfortantes pour lui confier la plus lourde épreuve de ma fichue existence.

Ce n’est pas ta faute si Dana est morte…

– Elle n’est pas…

Je bafouille, presse la main d’Avery, tente de remettre mes idées en place. Après la collision violente, mes cris de désespoir, les sirènes de secours. Je suis resté prostré sur le macadam taché de son sang, me balançant d’avant en arrière sans parvenir à sortir de cette léthargie.

 

***

Dans le brouillard de mon cerveau, des bribes de conversation. La voix de mes parents se mélange à celle des médecins et des badauds.

– Elle a perdu beaucoup de sang.

– Mon Dieu, mon bébé !

– Son pouls est faible.

– Qu’as-tu fait, Carter ?

– Quelle horreur !

Et puis d’un coup, le silence. Sa pesanteur. Effrayant. Paralysant. Le camion dégagé, les ambulances parties, les passants dispersés. Et moi, toujours assis au sol, des larmes inondant mon visage, ma respiration saccadée et la lourdeur dans mon cœur en miettes. Je ne sais plus qui m’a relevé, comment se sont déroulées les heures suivantes. Il n’y a que l’obscurité qui m’entourait et cette pensée que plus rien ne serait comme avant. Envolé les rires de Dana, son insouciance, notre complicité. En la perdant, je me suis aperçu que c’était l’être dont j’étais le plus proche sur cette terre. Mes copains ne lui arrivaient pas à la cheville, pas plus que mon premier amour et, malgré mon affection pour mes deux autres sœurs, j’avais ma préférence.

***

 

– Après son départ, les heures ont défilé. Il s’est même écoulé plusieurs jours avant que je ne redescende sur terre, continué-je à voix haute.

Je fixe un point au loin, occulte le passage des gens devant l’hôpital, repars six années en arrière, à l’époque où je n’étais personne. Où mes parents se relayaient au chevet de Dana, voyaient des spécialistes, envisageaient le pire.

– Impossible de reprendre le cours de ma vie. J’ai abandonné le lycée sans terminer mon année, je ne me suis pas présenté aux épreuves du bac et j’ai passé mes journées à déambuler dans les rues sans aucun but.

Comme un zombie dans un monde post-apocalyptique, je ne pensais qu’à mes besoins primaires. Manger, dormir, baiser. Comme un fou, un homme en sursis, je buvais de l’alcool pour anesthésier mon esprit, et couchais avec des nanas pour occuper mon corps.

– Mes parents m’ont annoncé que l’état de Dana était stable mais qu’elle resterait dans le coma. Alimentée par une sonde gastrique, branchée à un respirateur, elle voguait entre deux eaux. Entre les vivants et les morts. Telle une funambule, il lui fallait marcher le long d’une corde suspendue au-dessus du vide et parvenir au bout du périple pour revenir parmi nous. Ou alors chuter et ne jamais se réveiller.

Une bataille intérieure où je ne pourrais pas intervenir. Me sentant inutile et fautif.

– Cette annonce fut un second traumatisme pour moi. Incapable de l’aider à sortir de son sommeil profond et coupable d’en être la cause.

– Ce n’est pas toi qui conduisais le camion, murmure Avery.

Elle se veut rassurante, pourtant, la faute n’incombe qu’à moi.

– Tu ne peux pas comprendre, lancé-je soudain avec force.

Je détache nos mains entrelacées, me relève de ce banc et pars. Jamais je n’aurais dû me livrer à ce point. Poser mes tripes au sol devant une nana qui semble aussi empêtrée dans son passé que moi. J’entends le bruit de ses maudits talons hauts qui martèlent le bitume, et sa fine main se pose dans mon dos. Ce contact m’électrise et me déroute.

– Écoute, Avery, commencé-je en m’arrêtant.

Je me retourne vers elle, prêt à l’envoyer se faire foutre avec sa condescendance. À deux doigts de renoncer à notre accord professionnel, je n’ai qu’une putain d’envie, celle de déguerpir au plus vite de cette ville. Et puis, je trébuche sur son regard chargé d’émotions, sur les larmes qui inondent ses yeux, sur son expression douce et volontaire. Cette femme n’est pas comme les autres, je l’ai su dès notre première rencontre. Lorsque j’ai posé mon attention sur son armure, sur son attitude froide.

– Carter, personne ne peut quantifier la douleur ni même la ressentir à la place d’une autre personne. Mais depuis que tu es arrivé, la mienne me paraît moins lourde à porter. À mesure que je te découvre, c’est comme si je me découvrais moi.

Je fronce les sourcils, ne sachant pas comment réagir face à ses mots qui sortent directement de son âme. Plus le temps passe, moins elle se protège en ma compagnie. Comme si elle ôtait des morceaux de carapace pour se dévoiler. À mes yeux, cette femme est d’une beauté envoûtante. Et sa personnalité agaçante est terriblement attachante. J’aime l’entendre rire, l’écouter, la taquiner.

– Nous n’avons aucun avenir ensemble, j’en ai conscience. D’autant plus que je suis ta boss, annonce-t-elle avec un petit sourire espiègle. Mais…

Avery ne termine pas sa phrase, elle déglutit délicatement et détourne son attention de moi.

– Mais quoi ? insisté-je.

Mon index se place instinctivement sous son menton pour relever son visage vers le mien.

– Tu me fais du bien, Carter Blanchais.

Surpris par cette révélation aussi touchante que surprenante, je reste muet encore une fois. Le temps de me délecter de l’authenticité qui se dégage d’elle, de sa fragilité couplée à son audace.

– Serais-tu en train de m’allumer, Avery Jones ?

Je la sonde avec insistance, savoure le pétillement dans ses iris et le rosé sur ses joues.

– Je te présente juste une allumette, à toi de la craquer ou pas…

– Qu’avez-vous fait de ma boss frigide ? l’interrogé-je, suspicieux.

– Elle a fondu, argue-t-elle en m’adressant un petit sourire en coin.

Son doigt s’attarde dans ses cheveux poussés par le vent frais. Des mèches volettent, son odeur effleure mes narines, la courbe de sa bouche m’attire.

– Tu me dragues ou je rêve ? parviens-je à articuler.

– Parfois les rêves deviennent réalité.

Non, je n’hallucine pas, Avery Jones vient de m’aguicher deux fois de suite. Et loin de me rebuter, l’idée de concéder à ses avances fait frétiller mon être entier.

– Rentrons, ordonné-je précipitamment en lui attrapant la main.

Elle rit. Et son rire s’envole et clôt en apothéose cette matinée bien trop riche en émotions. Nous marchons ainsi, l’un à côté de l’autre, liés par nos paumes collées et une complicité évidente.

– J’ai oublié de te prévenir que nous avons un déjeuner d’affaires dans quelques minutes.

– Avec qui ? grogné-je, mécontent de voir mon plan changer.

– La directrice d’un centre de jeunes en difficulté pour leur proposer un shooting photos avec toi.

Cette idée me plaît. Passer du temps avec des adolescents un peu paumés, perdus dans cette société, mis de côté parfois. Un peu comme moi à leur âge…

– OK, déclaré-je.

– Tu ne râles pas ? Ne tente pas de me dissuader ? s’étonne Avery en contemplant mon profil. Si tu veux, je peux ann…

– Pour une fois que tu as une bonne idée à me proposer !

Elle lâche un petit cri indigné avant de m’octroyer un coup de pied. Je riposte en la bloquant contre mon flanc, mon bras entourant ses épaules. Avery gigote pour la forme mais dépose sa main contre ma hanche. Nos corps avançant serrés l’un contre l’autre, nous attirons quelques regards. Lorsque nous parvenons devant la devanture du restaurant, nous nous dégageons l’un de l’autre presque à contrecœur. Avery se place devant moi, défroisse d’un geste le devant de ma chemise noire, réajuste le col de mon manteau et me couve d’un regard tendre.

– Voilà, tu es parfait ! annonce-t-elle, fière de son poulain.

Brusquement, l’envie de l’embrasser s’immisce dans mon esprit et je dois user de toute ma volonté pour ne pas me jeter contre sa bouche pulpeuse. Quelque chose d’imperceptible a changé entre nous, une intimité presque palpable, comme une connexion silencieuse entre deux amants. Jamais encore je n’ai ressenti cette sensation d’être lié à une personne au point de vouloir rester en sa présence. L’idée de rentrer dans cet hôtel minable, d’être envahi par le silence me pèse alors que je pénètre dans le restaurant. Je tiens la chaise d’Avery, l’observe pianoter sur son téléphone, intercepte un petit sourire sur ses lèvres et me surprends à poser ma main sur sa cuisse.

Loin de s’indigner, elle la recouvre de la sienne et caresse mes doigts. Évidemment, le plus grand de mes doigts frétille dans mon boxer à la perspective de l’après-midi crapuleux qui nous attend.

– Monsieur Blanchais, quel bonheur de vous rencontrer ! s’exclame une voix haut perchée.

– Madame Keann, la salue Avery.

– Bonjour, je suis honoré de participer à un tel projet, annoncé-je avec un ton sérieux. Il est primordial d’offrir de son temps pour de nobles causes. La jeunesse représente notre avenir.

La quinquagénaire m’observe avant de prendre place autour de la table.

– Vous parlez divinement bien l’anglais, remarque-t-elle.

– Mes origines familiales, me justifié-je simplement.

Le repas se déroule relativement bien, si ce n’est que ma viande est trop cuite et les pommes de terre pas assez. Même si les mets ne sont pas ceux d’un restaurant gastronomique, je les engloutis sans me plaindre. Il faut dire que mes pensées sont loin de la nourriture… J’ai beaucoup de mal à me concentrer sur le sujet de ce déjeuner d’affaires. Nous clôturons cette entrevue en convenant d’un jour précis et réglons quelques détails de communication. À peine avons-nous pris congé de Mme Keann, que l’impatience me guette.

– J’ai envie de toi, Avery…

OceanofPDF.com