Be My Boss (French Edition)
Chapitre 2
Carter Blanchais
Le reflet renvoyé par le miroir de l’ascenseur me satisfait pleinement, bien qu’il manque une étincelle particulière dans mon regard. La veste de costume bleu marine que je porte sur une chemise blanche impeccablement repassée et un jean qui épouse la forme de mes fesses renvoient l’image que je souhaite donner. Celle d’un homme attrayant, élégant et sûr de lui. Je replace une mèche égarée sur mon front, m’adresse un regard confiant et redresse les épaules. Tout est maîtrisé, chaque geste est savamment étudié avant d’être reproduit, je ne laisse absolument rien au hasard. Je me dois de rester infaillible et maître de chaque situation pour ne surtout pas faillir à ma réputation.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur l’accueil où un bureau en verre me fait face. Je savoure quelques secondes la vision des jambes dénudées de l’hôtesse avant de m’avancer dans sa direction en tirant ma valise. L’effet que je procure aux femmes est gratifiant et parfois même incroyablement jouissif.
– Bon… bonjour, bredouille-t-elle, les yeux écarquillés.
Souvent mon charisme intimide, il arrive même qu’il soit la cause de quelques malaises, comme ce fut le cas pour le défilé Levis il y a quelques années de cela. Pourtant, cette étiquette de tombeur qui me colle à la peau ne représente en rien la personne que je suis. Seule une poignée de personnes peut se vanter de me connaître vraiment.
– Bonjour, mademoiselle, lui réponds-je d’une voix caressante.
Aussitôt, ses joues s’empourprent et ses yeux papillotent.
– Je peux vous aider ? me susurre-t-elle avec gourmandise.
Bien loin de moi l’idée d’être dégusté, je préfère être le goûteur. Et cette petite gâterie blonde devant moi ferait une friandise tout à fait acceptable.
– Avec plaisir, lancé-je en m’accoudant sur le comptoir.
Je plante mon regard vif dans ses prunelles brillantes avec l’impression d’être la lumière qui hypnotise une biche.
– Mais pour le moment j’ai rendez-vous avec Dan, terminé-je en me redressant.
Le trouble se lit sur son visage et elle ne sait plus sur quel pied danser. Ma spécialité avec les femmes consiste à souffler le chaud puis le froid et enfin, revenir à la chaleur.
– Monsieur Sutherland ? Oh, ou… oui. Dernière porte au bout du couloir, m’indique-t-elle en m’adressant un sourire.
Et ce sourire m’annonce qu’il me suffit de tendre la main pour la cueillir. Tel un fruit trop mûr, elle me tombera dans la paume et je me délecterai de son corps. Ragaillardi par cette pensée sulfureuse, je m’élance dans le couloir aux murs transparents. Tout ici semble proscrire l’intimité. À mon passage, plusieurs têtes convergent dans ma direction. Je n’en ai cure et, comme si je me trouvais sur le podium des plus grands défilés, je m’élance d’une démarche assurée et féline. Bombant le torse, je braque mon regard vers l’arrivée et contracte les mâchoires.
Évidemment, cette démarche est la résultante de ces dernières années à arpenter le monde et les podiums de mode. Une légère déviation dans mon parcours professionnel me vaut cette déconvenue et ce rendez-vous avec Dan Sutherland, le plus influent des chargés de relation presse d’Europe et ami de longue date.
Il m’est arrivé de boire à outrance, de fumer quelques pétards et de sniffer des lignes de cocaïne, mais les drogues font partie du train de vie des mannequins, comme celui des chanteurs ou des acteurs. Néanmoins, me retrouver en une de la presse people en compagnie de trois nanas nues buvant au goulot d’une bouteille avec de la poudre blanche sous les narines a fortement déplu à mon agent, aux partenaires et à mes sponsors. Ma cote de popularité a dégringolé, des contrats furent rompus et les marques ne m’appellent plus. Fort heureusement, le nombre d’abonnés sur mes réseaux sociaux ne cesse d’augmenter et me confère une belle notoriété. Pourtant, cela n’est pas suffisant à m’ouvrir de nouveau les portes des plus grandes maisons de couture.
Je toque trois coups rapides contre la porte en bois blanc et n’ai pas le temps d’entrer que celle-ci s’ouvre déjà. Dan me tape affectueusement l’épaule et affiche un sourire paternel. À notre première rencontre, je devais avoir 18 ans, quelques poils en guise de barbe, la mèche de Justin Bieber et la carrure d’un coton-tige.
– Carter ! s’extasie-t-il. J’aurais aimé te revoir dans d’autres circonstances.
Ses traits se durcissent imperceptiblement et je devine les reproches dans son regard braqué sur moi. Le malaise s’installe mais je ne le laisse pas prendre ses aises et interviens aussitôt pour alléger la conversation.
– Eh bien, moi, je suis ravi de cette occasion ! lui lancé-je, taquin. Malgré les années, tu n’as pas changé.
Dans le business comme dans les relations amicales, ne jamais mentionner l’âge d’un aîné. Ne pas l’offusquer, le laisser imaginer qu’il est encore frais et dynamique alors que ses tempes se dégarnissent et que sa bedaine devient proéminente.
– Entre, m’invite-t-il en ouvrant le bras.
Je pose ma valise dans un coin et découvre son bureau gigantesque, décoré avec simplicité et goût. Le chic du minimalisme combiné aux matières nobles du bois. Une longue baie vitrée domine la ville et m’attire inexorablement. Le vide m’appelle depuis que je suis gamin et j’ai toujours voulu avoir le pouvoir de voler. Depuis, j’ai grandi, je ne fais plus de vœux, je réalise mes envies dès que l’occasion me le permet. Sauter en parachute, voler en ULM, piloter un avion, plonger d’une falaise. J’ai presque tout fait, sauf du base-jump, et l’idée de me lancer dans le vide avec une simple combinaison me titille depuis ce bureau qui pue le luxe.
– Nous allons faire du bon boulot ensemble, me certifie Dan en s’installant sur son canapé en cuir blanc.
– Je n’ai pas pour habitude du contraire, répliqué-je avec aplomb.
Il m’observe quelques instants, ne s’attarde pas sur mon physique mais cherche au-delà. Mettre le doigt sur le point sensible, dénicher le détail qui redorera mon image, dévoiler une forme de sensibilité qui émouvra les critiques journalistiques. Je connais ses manières, j’ai eu affaire à plus coriace que Dan dans mon existence et je ne redoute absolument pas cette collaboration.
– Nous avons tous deux à gagner dans cette collaboration, commence-t-il en joignant les mains.
Ce rendez-vous ressemble à un échange de bons procédés. Le donnant-donnant est sous-jacent mais je préfère qu’il soit dévoilé au grand jour.
– De la publicité gratuite pour ton entreprise, argué-je sans le quitter des yeux.
– Et la signature de contrats juteux pour toi, rétorque Dan posément avant d’ajouter : Mais ce n’est pas l’essentiel, tu le sais aussi bien que moi.
La famille. Ce mot qu’il ne prononce pas et pourtant qui éclate dans mon esprit avec une virulence désarmante. Voilà ce qui compte vraiment. Dan connaît mon histoire et la véritable cause de mon départ. Dans ce nouvel univers que j’ai façonné de mes mains autour de moi, il est le seul à comprendre la blessure profonde qui m’étreint.
– Alors nous avons intérêt que tout se déroule parfaitement, lui réponds-je, la gorge légèrement nouée par l’émotion.
Bien vite je me ressaisis, passe une main dans mes cheveux et bombe le torse. De toute manière, je ne compte pas m’éterniser dans la ville de Brighton ; cette station balnéaire à plus d’une heure de Londres ne me correspond pas. J’apprécie les bars par milliers, les bruits de la rue, les hauts buildings, l’effervescence d’une capitale, la jeunesse dorée, les soirées privées. La mer, ses galets, les restaurants familiaux, les parcs verdoyants et la quiétude d’un endroit, très peu pour moi.
Il me tarde déjà de retourner à mon quotidien, d’arpenter les fiestas mondaines, de draguer et de ramener des nanas dans ma suite, de retourner à la folie qu’entoure ma gloire.
– À la suite de quelques incartades, tu n’as plus les faveurs de nombreuses marques, remarque Dan en pianotant sur son ventre rebondi. J’ai quelques idées de mise en scène pour toi, des associations à visiter et des interviews à donner. Mais il faudra bien plus que cela pour redorer ton blason.
– Que proposes-tu, à part la liste basique d’actions que tu m’as citées ?
Volontairement mon ton devient tranchant, mon visage se ferme et ma tête se redresse. J’exècre converser de mes fautes avec quiconque et Sutherland me les jette en pleine figure.
– J’ai une collaboratrice idéale pour toi. Son taux de réussite est exemplaire, ses avis novateurs et elle voue sa vie à ce boulot. C’est ce qu’il te faut, Carter, une main de fer dans un gant de velours, m’assure-t-il, confiant.
À ce moment précis, un coup est frappé contre la porte et celle-ci s’ouvre sur une femme que je dévisage sans une once de gêne…
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