Be My Boss (French Edition)

Judi Stark · Chapitre 39 sur 73

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Be My Boss (French Edition)

Chapitre 39

 

Avery Jones

 

La réponse de Carter me percute et me déçoit, je ne peux le cacher. J’attendais mieux de sa part, en tout cas pas une acceptation tacite du système. Mes traits se crispent et un rictus amer déforme ma bouche. Carter est comme tous les autres, évidemment, pourquoi en suis-je surprise ? N’a-t-il pas eu de cesse de clamer à quel point il se moquait de tout et de tout le monde ? Que tout ce qui lui importe, c’est de redorer son image ? Tant pis si, au passage, je me sens comme une moins que rien. De nouveau comme un pion sur un échiquier, un stupide pion qu’on n’hésitera pas à sacrifier pour sauver le roi. Me suis-je autant battue pour me hisser dans la hiérarchie de Meetcom pour devenir une quantité négligeable ?

– Vraiment, insisté-je, cela ne te pose pas de problème ?

Je ne sais pas ce que j’espère en lui posant cette question. Sans doute qu’il s’emporte, qu’il menace d’aller régler son compte au fautif. Qu’il montre à quel point tout cela ne glisse pas sur lui…

– Et toi, en quoi est-ce si grave ? réplique-t-il.

Blasé, Carter hausse les épaules.

– M’as-tu seulement écoutée ?

Une idée s’insinue sournoisement dans mon esprit : peut-être que tout était orchestré depuis le début ? Choisir une femme pour piloter la partie communication et ainsi se servir de son image à elle. Mes pensées s’embrouillent, je ne parviens pas à distinguer la vérité de la supercherie. Ce peut-il que ce soit Dan l’instigateur ?

Il aurait vu la possibilité de créer une histoire de toutes pièces à mettre sous la dent des journalistes. Après les frasques de Carter, quoi de mieux que le récit d’un véritable amour ? « Fini la drogue, fini les filles, Carter s’est racheté une conduite grâce à sa dulcinée, la vieille et désespérée Avery Jones. »

– Ils vont fouiller dans mes placards, dans ma vie…

Je jette un coup d’œil circulaire, imagine déjà les paparazzis sur le pied de guerre, armant leurs appareils photos ou tapant frénétiquement sur leur clavier d’ordinateur à la recherche d’informations croustillantes sur moi. Mon regard s’attarde sur un ferry au loin, qui repart déjà pour Dieppe, et je regrette finalement de ne pas être montée dedans. À l’heure qu’il est, nous serions dans un petit hôtel en bord de plage, loin de cette histoire.

– Ils vont forcément sortir l’histoire de mon père, découvrir que c’est un alcoolique notoire et que… que je suis mariée, lâché-je dans un souffle.

– Pardon ?

Je me retourne vers Carter, dont le visage marque la surprise. Il ne devrait pas pourtant, il sait très bien que ceux qui publient dans les tabloïds sont de vrais fouille-merde, qui dès qu’ils ont trouvé un os le rongent jusqu’à la moelle. Et moi, je vais devenir un dommage collatéral ! Alors que tout ce que je voulais, c’était faire correctement mon job et aider Carter à récupérer sa vie d’avant. Jamais je n’aurais imaginé que ce soit au détriment de la mienne.

Jamais, vraiment ? ironise ma conscience. Alors que tu es en train de t’attacher au mauvais garçon ?

– Tu crois qu’ils vont se satisfaire d’une seule photo de nous deux sur un scooter ? lui demandé-je, agacée.

Il balaie ma question d’un geste de la main.

– Ce n’est pas à ça que je fais allusion, précise-t-il. Tu es mariée ?

– Non… Oui… bafouillé-je.

Les mots s’embrouillent dans mon esprit, dans un mélange de chagrin et de rancœur, de confusion de sentiments. Prise dans un élan audacieux, je voudrais en même temps tout lui raconter et garder cette part de moi secrète. La plus douloureuse, la plus enfouie, celle qui me fait enfiler un masque chaque jour. Mon père m’a rendue dure et forte, et je me suis forgé cette carapace d’insensibilité ; là où ma relation avec Declan m’a affaiblie et fait baisser la garde. Devant Carter, je me sens de nouveau fragile. Ce qu’il me fait ressentir est incompréhensible : de la colère, du désir, et un autre sentiment que je n’ose envisager. Parce qu’il me pousse dans mes retranchements, me défie, me fait rire tout en m’agaçant copieusement, il me déstabilise profondément.

– Enfin…

Lui parler de Declan, de son cancer, de sa douloureuse agonie. Nos espoirs brisés, nos rêves envolés, mon deuil difficile. Un soupir m’échappe.

– Rentrons d’abord, lui proposé-je.

Il hoche la tête avec gravité, enfile le casque avant d’enfourcher le scooter, sans ajouter un mot. Il prend la situation en main et s’installe derrière le guidon. Je me glisse à l’arrière et, après avoir hésité un instant, choisis de me blottir contre lui, noue mes bras autour de sa taille. Je sens son ventre se contracter sous mes doigts. Il démarre brusquement, mais je m’accroche et bien vite je m’abandonne, appuyant ma tête sur son dos, envahie d’émotions contradictoires. Je ne prête aucune attention à la route qu’il prend, réfléchissant aux conséquences de cet article sur ma vie, bien plus qu’aux révélations que je m’apprête à faire à Carter. Il me semble que nous sommes à peine partis de Newhaven que le voilà déjà en train de se garer au pied de mon immeuble. Instinctivement, nous regardons autour de nous et sommes soulagés de constater qu’il n’y a pas de paparazzis tapis dans l’ombre.

Pas encore, du moins, précise ma raison, narquoise.

– Je suis déçu, s’exclame Carter, moi qui attendais un comité d’accueil.

Pour détendre l’atmosphère, il plaisante et je lui en suis reconnaissante. Ensemble, nous pénétrons dans le hall, mais avons à peine commencé à grimper l’escalier que mon voisin aigri, M. Lartimer, surgit comme une furie sur le palier, manquant de me provoquer une crise cardiaque.

– Vous vous croyez où ? nous questionne-t-il vivement.

Une seconde, je crains que mon père n’ait de nouveau débarqué et n’ait fait du grabuge, jusqu’à ce que M. Lartimer recule dans son appartement. Mon voisin du premier étage grogne comme un ours agacé. Il attrape violemment un paquet et s’empresse de me le tendre.

– Je ne suis pas votre larbin. Un coursier a apporté votre colis et, bien sûr, vous n’étiez pas là pour le réceptionner.

Mon soulagement est tel que j’éclate de rire au nez de Monsieur Grincheux.

– Vous croyez que je n’ai que ça à faire ? poursuit-il en me jetant un regard noir qui fait redoubler mon hilarité nerveuse.

Visiblement oui, puisqu’il nous attendait sournoisement derrière sa porte, et lorgnait à travers le judas. Le voilà, le paparazzi tant redouté, M. Lartimer ! D’un doigt, j’essuie la larme qui roule de mon œil alors que mon acariâtre voisin, dans son peignoir à carreaux et ses chaussons usés jusqu’à la corde, se campe sur ses deux jambes.

– Et ce serait bien d’arrêter de faire du bruit, je crois vous avoir déjà prévenus et m’être montré très patient avec vous et votre…

– Je suis désolé, mon ami, l’interrompt Carter, en empoignant l’épaule de mon voisin.

Dire qu’il pose une main semble sans doute un peu loin de la vérité, il enserre fermement son épaule, comme s’il souhaitait le maintenir en place et que son geste démentait ses propos sympathiques. D’ailleurs je suis particulièrement étonnée qu’il présente ses excuses.

– Pour le bruit, il va falloir vous y faire, précise-t-il. Entre nous soit dit, je compte bien la faire crier…

Carter relâche sa prise pour attraper sa valise, qu’un coursier a livrée, et avant que je n’aie eu le temps d’émettre le moindre son, il amorce sa montée de l’escalier. Je lui emboîte le pas, ignorant même si je devais m’offusquer ou le féliciter pour son sens de la repartie. Volontairement, il fait claquer violemment la porte derrière nous avant d’abandonner sa valise au milieu de la pièce. En une journée, j’ai l’impression d’en avoir vécu plusieurs, en raison du flot d’émotions qui n’a eu de cesse de m’assaillir depuis l’instant où j’ai mis les pieds à Meetcom ce matin.

– Un café ? me demande-t-il.

Je hoche la tête tandis qu’il part s’activer dans la cuisine. Je ressens alors le besoin d’écouter de la musique, ce que je m’étais refusé de faire depuis son arrivée. Je sors le tourne-disque, et choisis quelques vinyles parmi mes préférés. Aussitôt la voix suave de la chanteuse se répand dans le salon, accompagné de ce petit grésillement si caractéristique des trente-trois tours. Les souvenirs remontent naturellement à la surface, et je les accueille.

– J’aime beaucoup, lance Carter, en revenant quelques minutes plus tard.

Je m’empare de la tasse qu’il me tend et la serre entre mes mains pour les réchauffer avant de savourer une longue gorgée de café.

– C’est « Strange Fruit », de Billie Holiday, expliqué-je, c’est une chanson étrange d’une incroyable beauté, alors qu’elle évoque la mort et la violence…

La musique nous imprègne quelques instants, chacun de nous se perdant dans ses pensées. Je sens pourtant que Carter m’observe. J’ignore ce qu’il pense de moi, ce qu’il croit avoir deviné à mon sujet, mais je préfère lui raconter. Je lui ai dévoilé la part la plus sombre de mon histoire, il me reste à achever mon récit. Je préfère encore qu’il l’apprenne par mes soins plutôt qu’à la une, déformée et amplifiée, d’un torchon demain. D’imaginer ce qu’ils vont pouvoir dénicher et écrire me soulève déjà le cœur, me file la nausée.

Je me tourne vers Carter et croise son regard. Je n’y rencontre aucune forme de pitié, aucune gêne, juste une profonde bienveillance et acceptation de celle que je suis. Carter se montre étonnamment bien plus compréhensif que je ne le suis, et la façon dont je l’ai traité en le chassant me semble encore plus injuste. Les mots de Billie se répandent dans mon cœur, comme du sang qui coule d’une plaie. Il n’y a pas, en réalité, de façon plaisante de raconter l’horreur, l’injustice, la perte d’un être cher, envolé bien trop tôt alors qu’il avait encore tant de belles années à vivre auprès de moi. Non, rien ne peut atténuer la violence et la dureté d’une réalité sordide.

– Cette photo, c’est comme si… Mon mari, tu sais…

Je cherche mes mots, peine à exprimer ce que je ressens. Je me suis sentie trahie, dépossédée de ma vie, presque salie et ce n’est que le début si les paparazzis nous ciblent.

– Mon mari est mort, murmuré-je d’une voix blanche voilée de tristesse. Cela fera cinq ans en mai qu’il nous a quittés.

Une boule se forme dans ma gorge, les images d’un bonheur perdu envahissent mes prunelles et ma respiration s’accélère sous le trop-plein d’émotions que cette journée a fait revivre.

– Ce n’est pas comme si nous formions un vrai couple, toi et moi ; c’était juste un cliché… Je suis toujours seule…

Cependant avant de sombrer dans un abîme angoissant, Carter fend la pièce et ses deux mains attrapent mes joues dans un mélange de douceur et de fermeté, m’obligeant à lever la tête dans sa direction. Tout bascule. Son souffle se mêle au mien, ses iris flamboient. J’ignore ce qu’il va faire, mais je sais ce dont j’ai terriblement besoin et envie en cet instant…

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