Be My Boss (French Edition)

Judi Stark · Chapitre 21 sur 73

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Be My Boss (French Edition)

Chapitre 21

 

Avery Jones

 

Un rayon de soleil me nargue alors qu’un marteau piqueur sévit rageusement dans ma boîte crânienne. J’écrase mon oreiller sur ma tête avec le vain espoir de faire disparaître cette sensation effroyable. Je n’aurais pas dû boire autant, c’est une certitude. La combinaison de l’alcool, de la chaleur, de la fatigue et d’un estomac vide ne fait pas bon ménage.

Sans oublier la présence de Carter.

Des bribes de la soirée me reviennent en mémoire. L’ascenseur, Clifford posant sa main sur mon épaule, et le regard chargé de désir de Carter. Un frisson me parcourt et je resserre la couette autour de moi. Sans me soucier de mon apparence de panda à l’agonie, je me frotte le visage pour essayer de chasser la barre au milieu de mon front et de rassembler mes idées. Des odeurs se faufilent dans mes narines et me soulèvent le cœur. Le goût de la pomme, mêlé à celui de la vodka, me revient en bouche, en même temps que celui du whisky. D’autres odeurs se rappellent à moi, le parfum viril de Carter, à la fois boisé et délicieusement épicé. Et je me revois m’élancer sur la piste de danse improvisée, je sens les corps se presser autour de moi, l’odeur de sueur rance. Grisée, seule, possédée. À ce souvenir, j’ai envie de disparaître, imaginant déjà mes collègues en train de se moquer de ma démonstration façon Shakira low cost.

Qu’est-ce qui t’a pris ? me fustigé-je.

S’il y a bien quelque chose que j’ai appris depuis de longues années, c’est à me contrôler en toutes circonstances. Un mec débarque, un beau gosse gonflé à la testostérone et mon cerveau se met sur off. Carter bouscule mes habitudes, mon quotidien et mes principes, et me voilà ivre, dès la fin de notre première semaine de cohabitation.

Moi, Avery Jones, j’ai bu deux, trois verres tout au plus, et j’ai perdu le contrôle de la situation. Qu’est-ce qui m’a pris ?

Ma gorge se serre douloureusement. Le verre de trop, le verre de plus, celui qui fait qu’on oublie tous ceux qui ont précédé et tous ceux qui suivront. Mon père s’invite dans mon esprit et son image se superpose à celles de mes collègues. Sans prévenir, mes pensées me plongent des années en arrière. Je ne me souviens presque plus de ce à quoi il ressemblait quand il était à jeun, comme si j’avais remisé définitivement cette vision du père idéal. Celui qui paie des cours de danse, qui participe aux kermesses, qui n’oublie pas sa fille à l’école un soir sur deux. Celui dont les yeux brillent de fierté et de tendresse pour sa progéniture. Pas rougis par les relents d’alcool bas de gamme. Il est hors de question que je devienne comme lui. Mes ongles s’enfoncent dans la chair de mes cuisses nues. Hier soir, il aurait pu se trouver dans le pub, attablé avec ses copains de beuverie, devant la cinquième tournée de bière ou de scotch, l’humour gras, les remarques déplacées à la gent féminine, les gestes gauches. Pathétique. Oui, il avait une raison de tomber dans l’alcool, j’aurais dû lui suffire. Il aurait pu se relever, se battre pour sa famille quand il a perdu son boulot. J’aurais tellement voulu qu’il le fasse, mais il en a été incapable et notre vie a volé en éclats. Les souvenirs reviennent violemment me percuter.

 

***

La porte s’ouvre sur deux policiers. La mine grave, le regard consterné. Ma mère frotte ses mains sur son tablier, fronce les sourcils, ne les invite pas à entrer. D’instinct, je sens que quelque chose de grave se passe et je retiens mon souffle. Maman me garde derrière elle, refuse que je sois mêlée aux affaires de grands, comme elle dit.

– Madame Jones ? questionne le plus jeune.

– Elle-même.

Ses mains se flanquent sur ses hanches, elle est prête à encaisser, à entendre que son mari a, une nouvelle fois, été interpellé. Ce n’est pas la première fois que les bobbies se présentent à nous ; mon père a le sang chaud et le poing facile. Pour un oui ou pour un non, pour un penalty raté, pour un échange un peu vif. Il dit que les marins pêcheurs ont besoin de se réchauffer après de longues heures passées sur le pont du navire à tirer les filets ou dans la cale à trier les poissons. Il sort le même argument, même maintenant qu’il travaille sur un des immenses bateaux qui relient la France à l’Angleterre. La bagarre, ça réveille un homme, lui rappelle à quel point c’est bon d’être vivant. Il aime bien se battre, user de ses poings, mesurer sa virilité.

– C’est votre mari…

– Je m’en doutais, le coupe-t-elle. Qu’est-ce qu’il a encore fait ?

Gêné, le policier regarde son collègue, lui passe le relais. C’est encore plus grave que ce qu’on pouvait penser. Je voudrais serrer la main de maman dans la mienne, mais je n’ose pas bouger. Le vieux policier à la moustache coule sur moi un regard où se mêlent la tristesse et la pitié. Je me demande s’il devine ce que sera l’avenir de cette petite fille blonde aux grands yeux bleus. Il reporte son attention sur ma mère et adopte un ton grave, celui qu’on garde quand les nouvelles sont très mauvaises, mais qu’on ne veut pas que les gens pleurent.

– Votre mari a eu un accident sur le ferry, reprend-il. Il a été transporté dans un état critique à l’hôpital ; laissez-nous vous y conduire… Y a-t-il quelqu’un qui puisse garder votre fille ?

Ma mère manque de tomber, son visage pâlit dans l’instant.

– La voisine, lâche-t-elle d’une voix blanche.

Aucun son ne sort de ma bouche, alors qu’on m’entraîne hors de l’appartement, où mon cahier de devoirs est encore posé sur la table de la cuisine et où le café de ma mère attend d’être bu…

***

 

Un café, il me faut un café. Et une aspirine. Je reviens péniblement au moment présent. Mon père n’est pas mort ce jour-là, il est revenu. Mais jamais vraiment. Un bras hors d’usage, et l’alcool comme seul refuge.

Je ne lui ressemblerai jamais, me répété-je comme un mantra pour me calmer.

Mes mains se contractent et se tordent, mes ongles s’enfoncent nerveusement dans la chair tendre de mes cuisses. Ce n’est qu’au bout de plusieurs secondes que je me rends compte que je ne porte rien. Je ne me rappelle ni comment ni avec qui je suis rentrée chez moi et encore moins de m’être déshabillée avant de me coucher. Des flashs crépitent dans mon cerveau, allument d’inquiétants signaux d’avertissement. Carter et moi dans l’ascenseur, Carter et moi dans le pub bondé, Carter et moi sur la piste de danse.

Carter et moi…

Nos corps qui se cherchent et se trouvent, ma tête sur son épaule, son souffle brûlant ma peau. Un frisson me parcourt l’échine lorsque je réalise que ce n’est pas seule que je me suis couchée, mais que nous avons, lui et moi… Je revois son visage penché au-dessus du mien, son regard si profond que je n’avais qu’une envie, voir s’y allumer l’étincelle du désir.

Souviens-toi, Jones, souviens-toi, grogné-je.

Mes doigts pressent mes tempes alors que je remonte le cours de ma soirée. Mais c’est le trou noir… Après la piste de danse, il ne me reste rien que cette sensation de ma tête contre la sienne. Un long gémissement m’échappe et je me retiens de martyriser le matelas de mes poings tandis qu’une première pensée émerge.

J’ai couché avec Carter !

Et la deuxième certitude qui s’invite sournoisement dans mon esprit quelques secondes après.

Oh, mon Dieu ! J’ai couché avec Carter Blanchais et je n’en ai aucun souvenir.

J’ignore d’ailleurs ce qui est le pire des deux, de ne pas avoir su contrôler mes pulsions charnelles ou d’avoir été beaucoup trop saoule pour me rappeler quoi que ce soit. En bien ou en mal, de surcroît. Dégrisée, je me lève et ausculte mon corps à la recherche de signes évidents. Mais rien de notable, pas de suçon dans le cou ni de trace douteuse. Rien, si ce n’est cette sensation d’avoir fait une belle erreur. Mon reflet dans le miroir de ma chambre me fait peur. Je n’aurais pas une mine plus épouvantable si j’avais combattu un lion à mains nues. Je souffle plusieurs fois, aveuglée par la lumière matinale.

Ce qui est fait est fait, me souffle ma conscience.

Ma grand-mère disait toujours qu’il ne fallait rien regretter, que les remords pourrissaient la vie aussi sûrement qu’un ver gangrène un fruit.

Là, Jones, tu as fait fort quand même. Carter Blanchais… Tu ne pouvais pas coucher avec un autre mec…

Je me donne deux légères gifles sur les joues pour me réveiller définitivement et me punir de ma bêtise. Au moins, nous allons pouvoir tourner la page, puisque toute tension sexuelle aura disparu entre nous. Je lui suis reconnaissante de ne pas être resté dormir avec moi, de nous épargner le côté malaisant du lendemain matin. S’il est regrettable que je ne m’en souvienne plus, cela ne viendra plus parasiter nos relations professionnelles. La tension sexuelle entre deux individus ne mène jamais à rien de bon.

Est-ce que je m’en veux ? Évidemment. Une telle chose n’aurait jamais dû se produire, mais il est trop tard pour se lamenter longuement. Nous avons couché ensemble, on est tranquilles de ce côté-là. Cela devait arriver à un moment ou à un autre ; aussi imbuvable que soit Carter Blanchais, il est indéniable que cet homme m’attire comme un aimant. Envoûtant, charismatique, irrésistible. Il fascine aussi sûrement qu’une lampe les papillons de nuit, sait allumer et réveiller le désir en un claquement de doigts. Maintenant que nous avons couché ensemble, nous allons pouvoir nous concentrer sur le travail, et tant mieux si je n’en ai aucun souvenir, je suis persuadée que ça n’en valait pas la peine.

Déterminée, j’enfile un pyjama confortable et sors de ma chambre sans me soucier de mon apparence. Je suis persuadée qu’il sera soulagé que je ne lui fasse pas le coup de la fille enamourée qui cherche à remettre le couvert, ou qui s’accroche à lui pour obtenir un second rencard. Même pas besoin d’en parler.

Ce qui est fait est fait.

Il me faut un café pour me réveiller et vaincre ce terrible mal de tête qui m’assaille. Rien de tout cela ne serait arrivé si j’avais mangé un morceau avant de boire hier. Finalement, la douche attendra, je pense d’abord à mon estomac. Je me sens encore vacillante, et peine à me diriger jusqu’à la table. Carter a dressé un vrai brunch. Œufs au bacon, toasts grillés, haricots rouges, salade de fruits. Que se passe-t-il ? Qui a pu préparer un tel festin ? Cela ne peut quand même pas être le mannequin, habitué à ce qu’on lui serve du tout cuit dans la bouche ? L’étonnement marque les traits de mon visage.

– Jones, enfin debout, j’allais venir vous réveiller, lance Carter, qui semble parfaitement en forme.

Il m’observe de la tête aux pieds, mais il se garde de tout commentaire.

– Qui a préparé tout ça ? demandé-je, en désignant le brunch présenté sur la table.

– Je pensais juste que vous en auriez besoin, déclare-t-il.

Son ton ne me permet pas d’interpréter ses propos, de savoir s’il est de nouveau dans la provocation ou non. Je déglutis péniblement, feignant de ne pas comprendre à quoi il fait allusion ; s’il souhaite que nous évoquions ses exploits au lit, il risque d’être déçu puisque je n’en ai absolument aucun souvenir.

– Merci, lancé-je, en m’asseyant, déterminée à ne pas revenir sur ce qui s’est passé la nuit dernière.

Pas si je peux l’éviter en tout cas…

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