Be My Boss (French Edition)
Chapitre 52
Carter Blanchais
Dormir dans ce lit une personne ne me pose aucun problème puisque le corps sensuel d’Avery se blottit davantage contre le mien. Sa présence parvient à apaiser les tourments de mon esprit et à faire taire les angoisses qui m’assaillent. Revenir chez moi me semblait si ardu que j’en ai oublié l’essentiel. Mes parents et mes deux autres sœurs sont endormis dans les pièces voisines et je tiens fermement entre mes bras une femme qui m’attire inexorablement.
Bien que fatigué par le trajet et nos ébats délicieux, je peine à trouver le sommeil. Les heures défilent alors que je plane dans la demi-conscience. Du coin de l’oreille, j’entends les petits pas de Dana s’introduire dans ma chambre. Mais lorsque j’ouvre les paupières, il n’y a que des ombres. Il me faudrait lutter pour ne surtout pas craquer devant mes parents, pour leur prouver qu’ils peuvent s’appuyer sur moi.
Les premières lueurs de l’aube se dessinent à travers mes rideaux fermés et viennent mettre en lumière des vestiges de mon enfance. J’ai passé un nombre incalculable d’heures à jouer sur ma console vidéo, à me battre virtuellement contre des adversaires sans envisager une seule seconde qu’il me faudrait combattre ardemment dans l’avenir. Mes mangas de Battle Royal sont sagement alignés sur l’étagère comme si je venais de quitter ma chambre hier. Les années se sont écoulées ; pourtant, je perçois le craquement des marches lorsque mon père descend au rez-de-chaussée. L’odeur du café fraîchement moulu me parvient et une brusque impatience me saisit. Je me faufile hors du lit doucement pour ne pas réveiller Avery, qui émet de légers ronflements réguliers. Une pointe de tendresse s’empare de moi lorsque je la contemple assoupie, dormant comme un bébé. Notre rencontre n’aura pas été vaine et lui aura permis de tirer un trait sur son histoire tragique avec Declan. Bien qu’elle n’oubliera jamais l’homme qu’elle a si ardemment aimé, j’ai l’impression qu’elle pourra également se souvenir de cette relation grisante entre nous.
Tu ne pourras pas l’oublier de sitôt non plus…
Alors que je referme la porte derrière moi en prenant soin de faire le moins de bruit possible, une main se pose sur mon épaule et je sursaute.
– Pris en flagrant délit, se marre Meredith.
Ma sœur se tient devant moi. Ce n’est plus une adolescente revêche haute comme trois pommes mais une jeune fille pleine de charme et d’espièglerie. Même si mes parents m’envoient quelques photos de famille, j’ai l’impression de ne pas l’avoir vue grandir.
– Tu es toujours aussi casse-pieds, bougonné-je pour la forme.
En réalité, je suis si heureux de la revoir que je me retiens de la prendre contre mon torse et de lui ébouriffer les cheveux.
– Pourquoi changer ?
– Tu as raison, surtout pour être pire ! riposté-je en lui donnant un coup de coude.
– Prem’s dans la salle de bains, déclare-t-elle en se ruant dedans.
Je laisse échapper un rire avec, au creux du ventre, un sentiment rassurant. Comme si notre relation fraternelle n’avait pas souffert de mon départ, ma sœur fait renaître notre complicité en une phrase. Effectivement, la bataille pour prendre la salle de bains avant les autres était quotidienne. C’était au plus rapide d’en bénéficier et il m’arrivait parfois de devoir me brosser les dents dans la cuisine tant Lindsay et Meredith passaient du temps à se pomponner. Ça me rendait fou de rage et pourtant, il s’agit maintenant de moments que je chéris.
Je pose la main sur la rambarde et descends les marches. Des dessins envahissent encore les murs de la cage d’escalier et se mélangent aux photographies encadrées. Pour la plupart, ce sont des clichés pris à l’école où nous sommes sérieusement en train de poser. Endimanchés, coiffés et planquant un sourire enfantin sur nos bouilles. J’ai un pincement au cœur lorsque je distingue Dana, posant sagement, une fossette au creux de sa joue, pour sa rentrée en CE2. Il n’y a plus aucune autre photo d’elle depuis. Que pourraient-ils accrocher ? Dana sous respirateur ? Dana allongée sur un lit qu’elle ne quitte pas ?
Une boule de tristesse se loge dans ma gorge et oppresse ma poitrine. Bien décidé à ne pas la faire grandir, je dévale le reste des marches et me dirige vers la cuisine. De dos, mon père s’affaire derrière la gazinière, et le grésillement du bacon fait gargouiller mon estomac.
– Tu as faim ? me questionne-t-il alors en se tournant vers moi.
Je m’immobilise sur le seuil et le dévisage. Des cheveux blancs dans sa tignasse brune, des rides nouvelles sur son visage et des cernes sous les yeux. Mais le détail qui m’interpelle le plus, c’est la brillance de ses prunelles, où des larmes menacent de s’évader. Le bonheur qui s’y lit me percute et me bloque. Parce que je ne mérite pas une telle réaction de sa part, je suis le fils maudit, l’homme déserteur.
– Je meurs de faim, déclaré-je soudain.
Pas d’effusion de sentiments, encore moins de remontrances, alors je m’installe simplement autour de la table à la place qui m’était autrefois attribuée. Mon père conserve l’éclat vif dans ses prunelles sombres, identiques aux miennes. C’est un homme loyal, un père attentionné et un mari dévoué. Sa seule faiblesse réside dans la confiance absolue qu’il me portait. J’entends l’eau de la douche couler et imagine Meredith chanter sous le jet d’eau pendant que Lindsay trépigne derrière la porte pour la sommer de se dépêcher. Ma mère, quant à elle, doit enfiler son peignoir moelleux, remettre de l’ordre dans son chignon et aérer sa chambre avant de descendre.
Alors que mon père place une assiette pleine à craquer devant moi, je mords sans plus attendre dans la tranche de bacon croustillante. Si je cuisine parfois ce petit déjeuner typique de notre famille, lié aux origines anglaises de ma mère, il me manque l’ingrédient majeur. La famille avec laquelle partager mon repas.
– Je suis heureux de t’avoir à la maison, commence-t-il en s’asseyant à son tour.
Le sérieux dans le timbre de sa voix contraste avec son allure relâchée. Un tee-shirt à l’effigie de son club de foot fétiche et un bas de pyjama écossais lui confèrent un air détendu. Pourtant, sur ses épaules, il porte beaucoup de choses.
– Tu nous manques à tous les cinq.
Le fait d’inclure Dana dans son compte me met indéniablement mal à l’aise ; ne pouvant ni communiquer ni même se réveiller, elle ne perçoit pas mon absence. Je ne peux donc lui manquer. Volontairement, je plonge mon nez dans l’assiette, coupe la saucisse en fines rondelles avant de la mélanger aux œufs baveux à souhait. Je me tais et conserve mes sentiments muselés dans mon esprit. D’ordinaire, mon père parle peu mais agit. Quand il pose sa large paume sur la mienne, je relève mon visage et m’aperçois de la vive émotion qui irradie ses traits.
– Sache que je suis fier de toi, Carter.
– Tu ne devrais pas, riposté-je en contractant les mâchoires.
J’ai bien trop peur de ma réaction face à son aveu débordant d’un amour que je ne mérite absolument pas.
– Pourquoi ?
– C’est pourtant évident !
Il sait de quoi je parle ; pourtant, il persiste à me dévisager avec cette bienveillance qui m’énerve.
– L’accident, prononcé-je froidement.
Je verrouille toute forme d’expression et endosse mon masque d’impassibilité. Cependant, mon père parvient à lire la profonde culpabilité dans mon regard envahi d’ombre. Il devine la blessure profonde qui me vrille le cerveau et m’a poussé à déguerpir de cette ville.
– Tu n’es pas responsable, dit-il sans brusquerie.
Si !
– J’ai laissé la porte ouverte après avoir sorti le sac de mauvaises herbes.
En boucle, je revois mon geste et la scène d’horreur qui suit. Sans cesse, je me fustige pour ma putain de négligence. Je voulais débroussailler vite pour me barrer dès que possible afin de retrouver cette nana qui ne m’aimait pas.
– Dana savait ouvrir le portail, intervient ma mère en pénétrant dans la cuisine.
– Je… J’ai, bredouillé-je sans trouver de réponse.
Elle pose ses deux mains sur mes épaules et un baiser appuyé sur le sommet de ma tête. Ma mère sent bon la lavande. Son contact m’emplit soudain de douceur et d’amour inconditionné. Puis elle se positionne à mes côtés et, sans me lâcher du regard, achève de me délivrer.
– Quand bien même tu aurais fermé le portillon derrière toi, elle l’aurait rouvert pour tenter de récupérer son ballon. Tu connais son adoration pour son ballon de baudruche rouge. Je te l’ai toujours dit, mais tu n’étais pas disposé à l’entendre, Carter, persiste ma mère en posant une main réconfortante sur la mienne.
– Peut-être que je n’étais pas prêt à l’accepter.
Et maintenant, le suis-je ?
– Je te le certifie encore aujourd’hui et lorsqu’elle se réveillera, ta sœur pourra également le faire. Elle savait ouvrir le portail.
Ma mère répète plusieurs fois sa dernière phrase et l’achève d’une voix éraillée. Toutes ces années, il m’était impossible d’envisager que seul le destin puisse être responsable de cet accident. Ça ne pouvait être que ma faute, moi qui rechignais à aider mon père, qui manquais d’attention et n’avais en tête que ma petite copine.
– C’était mon putain de rôle de protéger ma sœur, crié-je soudain en sentant les larmes de frustration et de colère. De les protéger toutes les trois. Au lieu de quoi, je me suis tiré comme un lâche.
Les digues rompent et la culpabilité qui me ronge apparaît au grand jour. J’ai fait souffrir ma famille, j’en ai conscience et je m’en veux au point de me haïr. Et je m’effondre dans les bras ouverts de ma mère qui me recueille. Elle me berce contre elle, caresse mes cheveux et murmure des mots transperçant mon armure.
– Tu n’es pas responsable de ce drame. Sache que nous t’aimons d’un amour infini et que tu n’as jamais quitté nos cœurs.
Je perçois la douleur de mon absence mais aucune rancœur. Ma mère m’offre son pardon pour ma désertion et m’aide à chasser la colère qui m’accompagne depuis tant d’années.
La brusque libération qui explose dans mon esprit fait se relâcher toute la pression accumulée. L’émotion forte et violente liée à ce simple constat me submerge au point que des larmes de soulagement inondent mon visage. Ma mère les essuie délicatement de sa main avant de me presser contre elle. Je m’accroche à elle, plonge dans le creux de son ventre. Moi, l’homme blessé, je guéris alors.
– Nous prendrons le petit déjeuner avec Avery puis nous irons voir Dana, annonce mon père en me souriant.
Soudain, l’angoisse ne me tenaille plus, c’est une crise d’impatience qui s’infiltre dans mon être. Je ressens le besoin viscéral de retrouver ma petite sœur. Mais avant, je veux leur présenter la femme qui m’a mené jusqu’ici…
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