Be My Boss (French Edition)

Judi Stark · Chapitre 5 sur 73

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Be My Boss (French Edition)

Chapitre 5

 

Avery Jones

 

Lorsque je me retrouve seule, je n’ai qu’une envie, celle de lâcher un hurlement agacé et de balancer la valise de cet homme arrogant par la fenêtre pour évacuer les tensions accumulées. Cependant les baies vitrées en verre calment mes ardeurs et je me retiens ; hors de question que l’on m’aperçoive en train de péter un plomb. À cause d’un mec tel que lui. À cause d’un mec tout court. Un homme avec qui je vais devoir travailler, main dans la main, durant plusieurs semaines, dont je dois redorer le blason parce qu’il a sûrement tout fait foirer.

Un pauvre type, quoi.

J’avoue que cela ne me surprend même pas. Le peu de temps que nous sommes restés seuls, lui et moi, j’ai eu tout le loisir de cerner le personnage. Un de ceux qui croient tout savoir, qui se jugent supérieurs aux autres, en toutes circonstances. Son arrogance, sa suffisance, son côté rentre-dedans, tout m’énerve chez lui. J’ignore ce qu’il a fait pour mériter d’être exilé de l’autre côté de la Manche, à Brighton. Si c’était une telle star internationale, il aurait atterri à Londres. Mais peut-être n’est-ce que dans son imagination qu’il est aussi célèbre que cela et qu’il fantasme sa gloire ?

Au moins, il y a un point sur lequel Carter ne se trompe pas à mon sujet. Dès que lui et Dan sont hors de vue, je me précipite sur Google et tape son nom dans la barre de recherche. S’il est aussi connu qu’il le prétend, je ne devrais pas avoir trop de mal à trouver davantage d’informations le concernant.

Ah, oui, quand même…

La première photo qui apparaît à l’écran me laisse sans voix et mes yeux s’écarquillent de stupeur. Carter Blanchais fait bien la une des magazines, il n’a pas menti. Le titre est volontairement racoleur, comme toujours dans ces torchons people qui font leurs choux gras de la misère et de la détresse des stars.

« La fin de l’ère Blanchais. Il a franchi la ligne blanche. »

Le jeu de mots ridicule laisse présager de la teneur de l’article. Carter Blanchais s’étale en charmante compagnie, trois femmes nues, refaites de partout, se collent à lui dans des positions alanguies. Leur maquillage a coulé et macule leur visage de traînées colorées. Elles ont l’air ivres mortes, et l’une d’elles tient encore la bouteille au bord des lèvres. Forcément du champagne hors de prix. Au milieu, Carter Blanchais, torse nu, laisse entrevoir sa musculature avantageuse grâce aux pans de sa chemise ouverte. Il porte encore son pantalon, même si la suite des événements semble évidente. Je remonte sur son visage, ne m’attarde pas sur la poudre qui macule l’espace entre sa lèvre supérieure et son nez, la fameuse « ligne blanche ». Je plonge dans son regard, ses yeux injectés de sang ne laissent aucun doute, il est complètement défoncé, shooté à la coke et pourtant, ce n’est pas cela qui m’interpelle. Tout au fond de ses billes charbonneuses, je devine une profonde solitude, qui résonne également en moi, et une grande tristesse. Soudain j’ai moins envie de le juger que de le plaindre. On ne tombe pas aussi bas sans raison. C’est ridicule, je sais. Cette sensation, cependant, s’insinue en moi et me souffle qu’il n’est pas celui qu’il prétend être. Un peu comme moi, d’ailleurs.

Et toi, tu en connais un rayon sur le masque qu’on porte en société, me nargue ma conscience.

Je sais que je parais glaciale, sur la réserve et observatrice. Mon armure est bien solide. Hors de question qu’au travail comme ailleurs les gens perçoivent mes failles, mes douleurs, mes blessures si profondes qu’elles peinent à cicatriser. Enfant, les problèmes des adultes ont détruit ma bulle d’insouciance et m’ont obligée à prendre de la hauteur pour ne pas être dévastée. Parfois je me dis que moi aussi j’aurais pu franchir la ligne, et plonger dans toutes les échappatoires à ma portée.

Et pourtant je ne l’ai pas fait… Contrairement à lui.

Et je veux savoir pourquoi.

Parce que son regard me questionne, parce qu’il m’agace aussi mais que je perçois autre chose derrière son déguisement, parce que Carter aurait pu choisir une autre voie, quelles que soient ses raisons, plutôt que de sombrer dans la drogue.

Carter n’est pas ton père, me sermonne ma petite voix intérieure.

Le souffle un peu plus court lorsque je pense à mon paternel, je décide de me concentrer sur mes recherches, plutôt que de plonger dans mes souvenirs. Je prends une profonde inspiration, et laisse le calme revenir dans mes pensées. Mes traits se détendent, et un masque impénétrable se fige de nouveau sur mon visage avant que je ne me tourne vers mon écran d’ordinateur.

– À nous deux, Carter Blanchais ! m’encouragé-je.

Je parcours rapidement l’article à charge contre le mannequin français, évoquant la perte de ses sponsors. Le journaliste insiste sur la fin de son contrat avec Levi’s, dont il a terni l’image en portant ses jeans lors de soirées de débauche et de luxure aux quatre coins du globe, et conclut par son bannissement des podiums. Boudé par les marques, mis en marge de la jet-set, je comprends mieux qu’il ait traversé la mer pour trouver refuge chez nous. Que Dan compte sur moi pour relancer, voire sauver, sa carrière est somme tout plutôt flatteur car on part de loin ! De très loin même ! Carter Blanchais a touché le fond.

Je poursuis mon enquête, en faisant défiler les pages rapidement. Campagnes de publicité, unes des magazines, Fashion Week. Je me rappelle avoir vu certains de ces clichés. Un claquement de doigts pourtant, et tout s’effondre. Un univers aussi futile que versatile : adulé un jour, hué le lendemain. Je suis en train de me faire ce genre de réflexion, le regard fixé sur son immense silhouette lors du défilé Alonso Rodrigues. Carter arbore un costume anthracite, une chemise blanche, une cravate zébrée et un manteau de fourrure avec une paire de lunettes de soleil aviateur. Tout autre que lui aurait l’air déguisé, mais pas lui. Élégant, magnétique, impénétrable. Perdue dans mes analyses, je n’entends pas la porte s’ouvrir.

– Ce mec est une bombe atomique, hein ? lance Gwen gaiement.

Je sursaute, comme si j’étais prise en flagrant délit de reluquage, alors même que je suis en train de faire mon boulot. Comme toujours, avec conscience et professionnalisme.

– On ne t’a pas appris à frapper à la porte ? plaisanté-je.

– Seulement à celle du patron, réplique-t-elle joyeusement sans se vexer. Et aux dernières nouvelles, miss Avery Jones ne l’est pas encore.

Je lève les yeux au ciel.

– Tu peux me croire que si je l’étais, les choses tourneraient bien mieux ici, assuré-je avec conviction.

La jeune hôtesse de Meetcom prend le siège face à mon bureau, et vient l’installer près du mien. Comme d’habitude. Du sac en kraft qu’elle a apporté, elle sort deux salades composées et m’en tend une.

– J’ai deviné que tu voudrais faire des recherches sur ton prochain « client » et que tu ne prendrais pas le temps d’aller t’acheter ton déjeuner.

– Merci, Gwen, tu es un ange. Quand je serai la big boss, tu pourras garder ton poste, lancé-je avec un clin d’œil complice.

– Je compte bien avoir une promotion, réplique-t-elle, avec tous les repas que je te porte, ce serait la moindre des choses.

– Promis, tu seras mon assistante personnelle.

Il est vrai que je peux compter sur elle pour me nourrir, activité que j’ai tendance à oublier quand je suis absorbée par mon travail. Le reste de l’équipe prend sa pause déjeuner dehors, au pub du coin ou au food truck, installé plus bas dans la rue, mais je suis plutôt du genre à rester au bureau, mes fesses vissées sur mon siège et mes doigts courant sur le clavier de mon ordinateur. Le regard de Gwen est aimanté sur mon écran, et c’est bien plus Carter Blanchais qu’elle a envie de dévorer tout cru que sa salade sous plastique.

– Il est comment ? me demande-t-elle. Je veux dire pas physiquement puisque nous sommes d’accord qu’il est aussi beau qu’un dieu grec, mais intérieurement ?

Les mots qui me viennent à l’esprit ne sont certainement pas ceux qu’elle a envie d’entendre. « Imbuvable » est le premier qui me vient aux lèvres. Suivi de près par « prétentieux » et « affligeant ».

– Cette salade est délicieuse, assuré-je en faisant mine de me pâmer sur un bout de laitue.

Elle hausse les épaules, et fait danser sa chevelure blonde sur ses épaules lorsqu’elle éclate de rire.

– Eh bien, moi, je vais te dire comment il est, assure-t-elle.

Elle a un sourire jusqu’aux oreilles, et je sens qu’elle meurt d’envie de me déballer ce qu’elle a appris. Aucune chance que nous soyons du même avis, elle et moi. Le Carter de l’ordinateur semble me dévisager, et me suivre du regard. L’effet Mona Lisa est plutôt déstabilisant, et je préfère le faire disparaître en appuyant sur le bouton « échap ». Maintenant que l’objet de sa distraction est parti, Gwen reporte son attention sur moi.

– Tes oreilles ont encore traîné dans le bureau de Dan ? lui demandé-je.

– Évidemment. J’avoue que ce que j’ai appris, je le savais déjà via le Magic Mirror et Daily Investigation.

Je soupire.

– Je t’ai déjà dit qu’il fallait que tu arrêtes avec la lecture de ces tabloïds, ça te détruit les neurones plus vite que tu ne le penses, assuré-je, en plantant ma fourchette dans un morceau de poulet que j’ai trouvé caché sous une feuille.

– Moi, je pense que c’est un photomontage, jamais Carter ne serait tombé dans la drogue. Ah, ça, non.

– Et les filles ? répliqué-je, railleuse.

– Là aussi, on voit que c’est du fake, assure-t-elle avec conviction. Tu le saurais si tu avais étudié attentivement le cliché.

Je me garde de lui expliquer que c’est ce que j’ai fait, mais qu’à part les seins et les fesses des nanas, tout m’a semblé bien réel à moi, et que si ce n’était pas le cas, Carter Blanchais ne se trouverait pas dans les bureaux de Meetcom, prêt à se lancer dans une campagne de réhabilitation. Des idées de pub jaillissent. Un tour au centre communautaire pour aider les sans-abri, les premiers touchés par le fléau des addictions. J’attrape un stylo, et prends quelques notes sur un calepin.

– Youhou ! m’interpelle Gwen, en me menaçant de sa fourchette en bambou.

– J’avoue que j’ai décroché quand tu as parlé d’un éventuel complot d’État, la nargué-je, malicieuse.

Elle me tire la langue, avant d’enchaîner comme si de rien n’était, plus amusée que contrariée par ma repartie. J’admire chez elle son bon tempérament. Sans ciller, elle accepte le genre de remarques que j’ai bien du mal à entendre sans réagir.

– Bref. En tout cas, ce que tu ne sais pas, c’est que le plus canon des mannequins m’a demandé mon numéro de téléphone avant de partir avec Dan et je compte le lui donner à son retour.

Ma fourchette reste en suspens. Il va falloir que je veille à protéger mon amie beaucoup trop naïve contre ce genre d’énergumène qui se sert des nanas comme du papier toilette. Les frasques de Carter Blanchais ne sont pas finies, j’en ai bien peur.

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