Be My Boss (French Edition)

Judi Stark · Chapitre 36 sur 73

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Be My Boss (French Edition)

Chapitre 36

 

Carter Blanchais

 

– Ton café n’en sera que meilleur lorsque tu auras terminé le déchargement, riposte Kate en me tapotant l’épaule en signe d’encouragement.

Je me retiens de bougonner comme le mec impoli et capricieux que je laisse entrevoir de ma personne. Au lieu de cela, sans me forcer, je termine la tâche qui m’a été assignée d’une manière si douce qu’il m’est impossible de ne pas la terminer.

Alors je réalise plusieurs voyages, les bras chargés. Je transpire, use chacun de mes muscles, contracte les mâchoires et avance droit devant. Et puis je reviens vers le camion, plus léger, détendu, délesté d’un poids autre que physique. Comme si en déposant les charges, j’enlevais mes propres fardeaux.

Redorer ton image te monte à la tête, mon pote, me nargue ma fierté, tu es fait pour briller en société, baiser des canons de beauté, récolter un max de blé et ne rien accorder aux autres.

Je fais taire cette satanée voix intérieure et me focalise sur l’instant. Porter. Décharger. Suer. Dans l’effort, je parviens à relativiser, à évacuer la rage qui me consume, à faire disparaître le Carter Blanchais hautain, carriériste et arrogant. J’y parviens et peux enfin me focaliser sur ce qui m’entoure.

L’Oasis ressemble à un café-brasserie classique des petites bourgades françaises, à l’exception de son concept. Les propriétaires transpirent la bienveillance et l’authenticité. De toute évidence, ils ne roulent pas sur l’or avec ce business qui ne sera jamais lucratif. Cependant, il émane de leur simplicité une richesse particulière. De celle attribuée aux gens qui se contentent de l’essentiel. Je reçois une bonne claque de remise en question lorsque je questionne la femme qui me drive sans pour autant se montrer autoritaire.

– C’est quoi au juste, cet endroit ? demandé-je, essoufflé.

Partout autour de nous, des bruits de conversation, des cuillères qui tournent dans les tasses, de la vaisselle qui s’entrechoque. Même quelques rires, un éternuement, le bruit d’un couteau qui rebondit sur le carrelage. À quelques mètres de moi, une femme occupée à éplucher des pommes de terre, qui a pratiquement perdu son père en le voyant mourir à petit feu, et s’enveloppe dans une froideur pour ne pas s’habituer à la chaleur rassurante. Et puis Kate devant moi, les traits tirés, la mine fatiguée, les cheveux filasse et le corps épuisé. Une étrangère qu’il me semble pourtant reconnaître dans la foule, comme un regard que l’on capte et qui nous sourit.

– Un lieu pour faire une halte dans le tumulte de la réalité, m’explique-t-elle en m’adressant un léger sourire.

– Ah, me contenté-je de répondre.

– Ici, on reçoit et on donne en échange. Mais pas de façon pécuniaire, uniquement avec son temps et sa présence.

Dubitatif, je promène mon regard dans la grande pièce principale munie de plusieurs tables dépareillées, de chaises en piètre état et d’une décoration hétéroclite, à l’image des occupants d’ailleurs, un brassage intergénérationnel qui se côtoie dans une bonne humeur assez surprenante.

– Nous offrons une parenthèse à ceux qui ont besoin d’un endroit pour se ressourcer avant de repartir affronter le quotidien, ajoute Kate en s’adossant contre le comptoir.

La fierté transparaît dans ses iris.

– Un peu comme une tranchée pendant la guerre, rétorqué-je en haussant les épaules.

– Cette illustration me plaît, prononce Kate. Un endroit où se protéger, ensemble, des assauts du quotidien.

Ses yeux se plissent pendant qu’elle me détaille. Mes cheveux en broussaille, ma barbe de plusieurs jours, les cernes sous mes yeux d’un noir intense. Elle voit une belle gueule dans un corps exquis, mais elle ne s’arrête pas à l’image, ses iris sondent mon esprit, partent à la recherche de mon être tout entier et semblent sur le point de le percer à jour alors que je me détourne.

J’attrape deux lourdes caisses en bois pleines de victuailles et les porte à bras le corps en soufflant sous l’effort. Habitué à soulever de la fonte en salle de sport, je serais tellement plus utile à mettre mes muscles au service des autres…

Et cette pensée me terrifie soudainement, d’autant plus lorsqu’une voix intérieure m’assène un coup que je ne parviens pas à parer.

Au lieu d’aider des inconnus, rentre chez toi et viens en aide aux tiens…

Je déglutis, ma gorge s’assèche, mes yeux piquent et mon cœur rate plusieurs battements tant il résonne de manière anarchique.

Alors que je passe dans la cuisine pour déposer le chargement dans la réserve, je perçois le regard d’Avery sur moi et choisis de ne pas m’attarder. Dans la réserve, retrouvant un semblant d’intimité et de calme, je lâche un profond soupir. Ébranlé par le choc des cultures que je me prends en pleine poire, par la générosité des propriétaires de L’Oasis et l’entraide qui règne partout ici, je me surprends à ressentir un dégoût envers moi-même.

Parce que, dans cette veste en cuir usée aux coudes, vêtu d’un jean délavé et troué et d’un ancien tee-shirt de rock, je me sens étrangement à ma place dans cet univers. Bien loin du mannequin à la renommée internationale, je me fais l’effet d’un vieux loup de mer qui a traversé les océans pour survivre.

Et c’est d’ailleurs un peu le cas, j’ai percé les ténèbres, parcouru des milliers de kilomètres, franchi des frontières ; pourtant, cette putain de douleur persiste à me suivre. Et personne n’y changera quoi que ce soit. Le besoin de prendre l’air me saisit violemment et, déterminé, je pousse la porte du fond de la pièce. Aussitôt, les embruns me percutent, le cri des mouettes me parvient, le vent froid me cingle le visage et me coupe un peu la respiration. Peu importe, puisque j’ai passé ma vie en apnée, me contentant d’inspirer uniquement lorsque mes parents m’assuraient qu’il n’y avait pas de mauvaise nouvelle en revenant de l’hôpital chaque jour.

Comment pourrait-elle être dans une situation plus grave que dans un coma profond ?

– Tiens, bois ça, tu l’as bien mérité, me lance une voix forte.

C’est l’homme qui nous a accueillis tout à l’heure qui me tend une tasse fumante. J’hésite à m’en saisir ou à l’envoyer paître. Loin de moi l’idée d’être irrespectueux mais je cherche un minimum de solitude pour laisser éclater ma peine.

– Dure journée ? me questionne-t-il impassiblement.

Il s’adosse contre le mur défraîchi, sort un cigare de sa poche et l’allume. L’odeur vanillée me saisit alors et la fumée m’entraîne dans les tréfonds de ma mémoire.

 

***

 

– Dana ! hurlé-je sans discontinuer.

Je tiens son corps inerte dans mes bras, le sang recouvre le bitume et le ballon de baudruche rouge qu’elle noue à son poignet a disparu dans le ciel depuis longtemps. Mon cœur tambourine contre mes tempes, les larmes se mélangent à ma salive, mes plaintes à mes hoquets de douleur. Et l’odeur du cigare de papa me parvient avant même que j’aie entendu le son de sa voix.

– Carter ! Qu’as-tu fait ?

Sur son visage horrifié se peignent une souffrance sans fin et une animosité assassine. Il tremble, pointe le portail encore ouvert de l’index. Et soudain, je sais. C’est ma faute. Je l’ai laissé ouvert…

 

***

 

– Ça va ? s’inquiète l’homme à mes côtés en posant les paumes sur mes épaules.

J’ai du mal à m’extirper de ce souvenir monstrueux, de l’horreur vécue, de la culpabilité qui me ronge. C’est tellement plus facile de passer pour un mec intouchable, hautain, vaniteux, qui se fout de tout. Alors que la vérité est tout autre.

Ma main tressaute lorsque je porte la tasse à mes lèvres. Le café tiède me revigore légèrement ; l’homme ne me quitte pas des yeux, puis lâche un flot de paroles qui sont autant d’étoiles dans un ciel sans lune.

– J’ai eu un accident. Il y avait ma femme et mes deux filles dans la voiture. Je suis le seul survivant, prononce-t-il d’une voix rocailleuse. J’aurais dû éviter le choc. Seulement j’étais focalisé sur la retranscription du match de football à la radio. Au moment où le Real Madrid a marqué grâce à un penalty contre Manchester, j’ai frappé contre le volant et un chauffeur a grillé un feu. Sans cette fraction de seconde d’inattention, j’aurais pu anticiper et piler.

Cet homme partage sa plus grosse douleur avec moi, il pose ses couilles et ses tripes sur le trottoir alors que je suis incapable de foutre un pied à l’hôpital.

– Plus j’en parle, moins j’oublie, raconte-t-il sans dévier son regard du mien. Mais plus j’accepte ma pénitence d’exister sans elles. Se confier amène l’âme à se décharger.

Que répondre face à cette épreuve dévastatrice ? Lui dire qu’avec des si on referait le monde ? Que même en étant concentré sur sa route jamais il n’aurait pu esquiver l’autre véhicule ? Tout ceci a déjà dû lui être rabâché des centaines de fois.

Parce que des psychiatres, des gens, des flics m’ont dit, à moi aussi, que ce n’était pas ma faute…

– Avoue-moi un truc qui te ronge, m’encourage-t-il en tapotant sur mon torse.

J’en crève d’extérioriser, de crier cette vérité, de tout dévoiler. Pourtant, si je prononce ces mots à voix haute, ils deviendront encore plus vivants.

– J’ai couché avec une femme qui travaille pour moi, annoncé-je comme un lâche.

Il sait que ce n’est pas le fond du problème ; néanmoins, il décide de ne pas s’offusquer de mon manque d’honnêteté en commençant une partie de ping-pong verbal à laquelle je participe.

– Et ?

– Je ne demande qu’à recommencer.

– Pourquoi ? s’enquiert-il.

– Avec elle, c’est différent.

– Comment est-ce ?

– Naturel. Détonant. Facile. Effrayant. Déstabilisant.

Et tant d’autres mots qui jaillissent dans mon esprit me laissant ahuri…

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