Be My Boss (French Edition)

Judi Stark · Chapitre 59 sur 73

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Be My Boss (French Edition)

Chapitre 59

 

Avery Jones

 

Lorsque la lumière du jour se faufile entre les rideaux tirés et me frappe le visage, il me faut quelques secondes pour me rappeler où je me trouve, reconnaître les draps qui me recouvrent, les bruits qui montent de la rue. Cependant, je sais parfaitement à qui appartiennent les bras virils qui m’enserrent, le souffle régulier sur ma nuque, la chaleur du corps contre le mien. Blottie, je n’esquisse pas un mouvement, de peur de le réveiller et savoure tout ce qu’il est capable de me donner sans même s’en rendre compte. Sans même en avoir conscience. L’assurance avec laquelle il a veillé sur moi, son soutien inébranlable face à mon père. Il lui a tenu tête, là où il n’était nullement obligé. Il a osé faire ce que je n’étais jamais parvenue à faire jusqu’ici : après un avertissement, il a mis sa menace à exécution, en prévenant la police. Pour son bien, et le mien surtout. Parce qu’il est temps que cela cesse définitivement. Je ne peux plus avoir peur, je ne veux plus me sentir responsable de lui. C’est lui, le père. Je veux que cela change. Même si cela est difficile. Carter a répondu à mon appel et m’a secourue… Cela m’a si profondément touchée que je ne sais mettre de mots sur ce que je ressens. Carter est si prévenant, si troublant, si vrai. Il sait me comprendre et me soutenir alors que j’étais perdue, incapable d’esquisser un mouvement, pleurant comme une petite fille brisée et inquiète.

Dans le regard de Carter, il n’y avait aucune pitié, aucun jugement envers mon père, il comprenait. Parce qu’il sait ce que toucher le fond signifie, parce qu’il sait combien pèsent la souffrance et la culpabilité. Depuis que je connais son histoire, je l’admire d’autant plus. Il aurait pu sombrer, après l’accident de sa petite sœur. Il s’est battu contre le destin, contre lui-même pour parvenir là où il est arrivé. Certes il a fui, mais il n’a pas renoncé et il est revenu. Rien n’a été facile pour lui et pourtant…

Il a su surmonter ses peurs, vaincre ses démons.

Et m’aider à affronter les miens. La veille, ses paroles m’ont percutée à travers la porte fermée lorsque j’étais en pleurs et tétanisée.

Avery est exceptionnelle ! Elle est intelligente, cultivée, altruiste et terriblement blessée par vos agissements.

Ses mots s’ancrent profondément dans mon cœur comme la plus douce des déclarations. Aux yeux de cet homme, je compte. Au moins un peu. Je n’ai jamais été « exceptionnelle », même aux yeux de Declan, alors que je savais qu’il m’aimait. Carter me fait sentir unique, importante, riche de toute cette beauté et de toutes ces qualités qu’il semble lire en moi. Plus je répète ces phrases qui sonnent comme un message d’amour, plus mon trouble augmente. Pourquoi faut-il qu’il soit si adorable alors qu’il s’apprête à partir ? Pourquoi ne puis-je empêcher mon cœur de me précipiter vers cet homme ?

Parce qu’on ne choisit pas.

La sonnerie du réveil, toujours programmé, retentit et perturbe le cours de mes réflexions ; je me détache à regret de Carter et tends le bras pour éteindre l’alarme. Trop tard, je sens qu’il s’éveille à mes côtés.

– Déjà ? Il est quelle heure ? questionne-t-il, dans un grognement. Allez, on n’y va pas…

Sa proposition est tentante. Rester sous la couette, ensemble, oublier que le monde continue de tourner et que son départ approche… Reculer l’inévitable.

Trois jours. Seulement trois jours. Et il partira pour Milan, une telle proposition ne se refuse pas. Le retour de la coqueluche des podiums.

Je m’extirpe du lit, tire les rideaux pour laisser entrer la lumière du jour et lui offre un sourire teinté de nostalgie en me tournant vers lui. Il y a tant de choses que je voudrais lui avouer, mais que ma pudeur encourage à taire. À quoi bon lui dire à quel point il me touche ? À quel point je me sens déjà attachée à lui ? À quel point je n’ai aucune envie qu’il parte ? À quel point sa présence me rend heureuse ?

À quoi bon puisqu’il doit repartir pour sa carrière. Après tout, c’est pour cela qu’il est venu.

Alors je me contente de le remercier d’avoir pris ma défense.

– Merci, Carter, lancé-je, mon regard captant le sien quand je m’assieds au bord du lit. Merci pour tout…

– Pourquoi ?

Son regard me fixe avec attention. C’est tout à fait son genre, il ne se contente pas de ce qu’on lui dit. Il veut toujours aller plus loin, pousser les gens jusqu’à leur dernière limite. Je commence à le cerner, et je sais que c’est plus fort que lui. Une phrase l’encouragera toujours à chercher au-delà ; mon « merci », aussi sincère soit-il, attend selon lui que je l’accompagne de précisions. Je déglutis, cherche la réponse adéquate à apporter.

– Merci d’avoir accouru, avoué-je, je ne sais vraiment pas ce que j’aurais fait sans ton aide…

– Tu es une personne forte, Avery, m’interrompt-il en attrapant mes mains.

Ce compliment me touche, même si je suis loin de me sentir telle qu’il me décrit. Si je donne le change, j’ai plutôt l’impression d’être une petite chose fragile, qu’un souffle de vent peut briser. Sa voix grave et profonde m’enveloppe avec douceur et rend la situation encore plus inextricable. Ce serait plus facile, sans doute, s’il se comportait comme un connard, plutôt que comme un homme délicat et bienveillant. Je refermerais la parenthèse, sans remords, prête à affronter un nouveau chapitre de ma vie. Pourquoi rend-il les choses encore plus dures qu’elles ne le sont, en se montrant si gentil ? Son départ me semble presque inenvisageable désormais. Je devrais sortir de ma chambre immédiatement, me jeter sous la douche puis dans le boulot à corps perdu, et chérir le souvenir de cette rencontre étrange : des jours intenses et des nuits de folie, au lieu de me noyer dans l’intensité de ses prunelles mordorées, de me délecter de son visage viril et d’empêcher mon regard de descendre sur son torse nu et superbement dessiné. Je connais la douceur de sa peau et il m’est difficile de ne pas la caresser. De me retenir…

Ma conscience m’encourage à opter pour la voie de la raison. Je dois choisir un chic type de mon âge et du coin. Un gars bien sous tous rapports, fidèle et sérieux, avec lequel construire une vie de famille simplement stable, un qui n’aspire pas à conquérir le monde de la mode, à s’enrichir et à faire la une des magazines. Avec une intensité redoutable, mes prunelles s’accrochent et sondent les siennes.

– Pourquoi est-ce à moi que tu as envoyé ce message ? reprend-il.

Sa question me déstabilise et je ne trouve pas les mots pour lui répondre.

– Tu aurais pu appeler Sasha, n’importe qui, insiste-t-il. Pourquoi moi ?

Ma respiration se fait plus rapide, et soutenir son regard devient impossible. Il est trop vif, trop perçant, trop profond. Je me sens mise à nu, comme si mes sentiments étaient exposés au grand jour avant même que je n’ose les concevoir ou les formuler. Sans faiblir, il me pousse dans mes ultimes retranchements et je me sens bien plus que perdue, au bord du gouffre avec la très nette impression que le moindre mot me précipitera tout au fond. J’ignore ce qu’il veut entendre, ce qu’il veut me faire dire. Ou plutôt je crains de le savoir.

Garde le silence, m’exhorte ma raison. Il ne faut pas…

Il ne faut pas lui avouer que je suis en train de tomber follement amoureuse de lui alors que je sais combien tout ceci est vain. Des larmes me montent aux yeux, de frustration et de colère. De peur aussi. Parce que si les mots franchissent le seuil de mes lèvres, il sera trop tard pour les ravaler, pour faire comme s’ils n’avaient jamais été prononcés.

Pour une nuit, pas pour la vie.

Cet adage établissait les fondements de notre relation et, dès le premier jour, nous l’avons outrepassé, oublié, contourné. Carter n’est pas l’homme qu’il me faut ; il est trop jeune, trop libre, trop différent. J’attends plus d’une relation, je mérite mieux…

Je le veux, lui, lâche fatalement ma conscience, comme une évidence longtemps et inutilement refoulée.

– Parce que c’est toi, Carter, avoué-je d’une voix blanche.

Et le temps s’arrête, mon souffle se bloque dans ma poitrine. En un bond, Carter est debout ; en trois pas, il est à côté de moi, à la fois si proche et si inaccessible ; ses iris sombres toujours plantés dans les miens, comme s’il refusait de les perdre. Mon combat intérieur se reflète dans les siens. Je me perds, je me trouve, je ne sais plus qui je suis, mais une certitude s’ancre en moi, inébranlable, c’est que je suis liée à lui, qu’importe que ce soit bien ou mal. La vague m’a submergée. Imprévisible, inarrêtable. Mais au lieu de m’engloutir et de me faire disparaître, elle me ramène doucement sur le rivage lorsque Carter, avec une infinie douceur, effleure ma joue de ses doigts et s’attarde sur mes lèvres, dont ils dessinent sensuellement le contour. Il ne me repousse pas, il m’accueille.

– Avery, murmure-t-il. Je…

Lui aussi cherche ses mots, et mes yeux se ferment. Je plonge en moi, attends patiemment que Carter fasse le reste du chemin.

S’il le souhaite.

– Je ne partirai pas vraiment, déclare-t-il.

Sa voix n’hésite pas, ne regrette rien. Lorsque je rouvre les paupières, c’est pour directement tomber dans ses profondeurs ; cependant, elles s’embrasent d’une lueur déterminée et sereine. Mon cœur peut se remettre à battre, et mes poumons à se remplir d’air. Aussitôt ses lèvres s’abattent sur les miennes ; il ne me laisse pas le temps de mesurer la portée de ses propos. Nos langues s’unissent dans un ballet aussi sensuel que vertigineux. Notre baiser se remplit d’un espoir insensé et démesuré que ce n’est plus le dernier. Il pourrait y en avoir d’autres, tout aussi envoûtants, et parfaits, et brûlants. Ses mains dévalent le long de mes flancs et emprisonnent ma taille. Mes doigts se glissent dans ses cheveux avant de s’arrimer à sa nuque. Carter finit par me soulever et j’enroule naturellement mes jambes autour de ses hanches sans quitter ses lèvres. Collée à lui, il m’est impossible d’ignorer l’ardeur de son désir. Nous ne nous détachons que le temps de faire voler le peu de vêtements séparant nos corps et d’attraper un préservatif. Les choses semblent différentes désormais. Plus intenses, plus vraies. Me surplombant de sa taille, il s’allonge sur moi, et chaque parcelle s’enflamme à cette sensation grisante d’être tout à lui. Carter m’offre ce dont j’ai toujours manqué. Un port d’attache.

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