Be My Boss (French Edition)
Chapitre 27
Avery Jones
Le soleil est déjà haut dans le ciel quand mes yeux s’ouvrent et que je réalise que ce que je viens de vivre n’est pas le fruit de mon imagination fertile et de mes hormones surchauffées par un rêve des plus sensuels. Il y a bien un homme nu dans mon lit, dont la respiration lourde et profonde résonne à mes oreilles. Un soupir m’échappe entre la satisfaction de mon corps rassasié et le « mais, c’est quoi, ce bordel ? ». Il est trop tard, ou trop tôt, pour les regrets.
Mon corps savoure encore les jouissances qui l’ont consommé et refuse d’écouter la voix de la raison qui l’encourage à se glisser hors de ce lit pour s’éloigner de la tentation. Je me tourne sur le côté, et ne peux m’empêcher d’observer Carter alors qu’il dort si paisiblement. Loin des cauchemars qui le tourmentent, loin de ses piques désobligeantes et de son sarcasme assumé, loin de la fougue qui l’emporte dans l’intimité. Loin de celui qui contrôle son apparence en toutes circonstances, il semble serein. Ses traits sont détendus ; j’ai même l’impression de voir sur ses lèvres flotter un sourire. J’ignore ce qui traverse son esprit, en cet instant, mais ce sont des pensées pour le moins agréables.
Une mèche folle barre son front. Ses lèvres charnues, légèrement entrouvertes, appellent les miennes. Instinctivement, ma main se tend dans la direction de son visage avec l’envie de le caresser.
Une nuit, rien qu’une nuit, me rappelle ma raison, en retenant mon geste.
Ce ne serait en effet que folie que de laisser libre cours à nos envies. Encore. Un jour en entraînant un autre, il y aura invariablement le moment où j’en voudrai plus. Plus de tendresse, plus de complicité, plus d’avenir. Et pour ça, clairement, Carter n’est définitivement pas l’homme qu’il me faut. Hors de question que je prenne le risque de m’attacher à un coureur de jupons, bien plus jeune que moi de surcroît et qui n’a clairement pas les mêmes attentes. Il a proposé ce qu’il pouvait offrir, la satisfaction pure d’un désir charnel et rien de plus. Mes aspirations, si elles sont confuses, n’impliquent nullement le bad boy français, débauché et qui aurait l’âge d’être mon petit frère. Il ne pense qu’à s’amuser quand j’aspire à la stabilité. Je mérite mieux.
Une nuit, ce n’était que pour une nuit, et c’est mieux ainsi.
Le mot « mieux » est celui qui convient. L’homme qui fera battre le cœur endormi d’Avery Jones sera fort différent.
Il ressemblera à Declan, oui…
Il est temps de refermer la parenthèse sur cette débauche sensuelle, durant laquelle j’ai mis mon cerveau sur pause, oubliant tout entre les bras de Carter. Mon père, le boulot, les O’Malley. Même Declan. La présence de Carter dans mon lit me replonge soudain dans mon passé. Un autre lit, un autre temps, quelques années en arrière.
***
Le soleil se faufile à travers la fenêtre de l’hôpital et se répand sur le visage de Declan, assoupi, malgré le bruit infatigable des machines. Il paraît aussi blanc que les draps sur lesquels il repose. J’ai arrêté de compter les jours… Ils se ressemblent tous dans un tel lieu, la semaine comme le week-end. Ma main serre doucement la sienne, si froide que je tente en vain de la réchauffer, et je la trouve encore plus fragile que la veille. Sa peau quasi transparente laisse apparaître ses veines bleutées. Je voudrais lui insuffler de cette force qui lui manque tant, même si je sais au fond de moi que cela ne changera rien. La maladie a déjà gagné. Le cancer n’a pas été pris à temps, les traitements ont échoué, la chirurgie rendue inutile.
Ne pleure pas, Avery, garde le sourire tant que son cœur bat.
Je serre les dents et les poings pour ravaler les sanglots qui obstruent ma gorge. Le drap se soulève à peine. Son souffle est régulier, émaillé d’un léger grincement, comme si l’air peinait à remplir ses poumons. Je sais l’effort que cela lui demande pour réussir à ouvrir les yeux, à avaler un peu d’eau ou simplement à respirer. Un coup porté à la porte me fait tourner la tête, et essuyer promptement les larmes qui se sont glissées sournoisement sous mes paupières.
– Coucou là-dedans, lance Sasha d’une voix joviale.
Elle exagère sa joie, s’efforce de sourire pour rendre les choses plus faciles. Enceinte jusqu’au cou, elle se penche et dépose un baiser rapide sur la joue de Declan, qui ne frémit même pas, comme s’il ne l’avait pas senti.
Elle s’assied près de moi, m’embrasse à mon tour.
– Comment va mon frère ? me questionne-t-elle d’un ton plus bas.
J’ai un petit haussement d’épaules impuissant ; je n’ouvre pas la bouche, de peur de laisser éclater mon chagrin.
– Tout ira bien, me rassure Sasha avec conviction en posant sa main sur la mienne. Il ne peut en être autrement. Mon frère sera là pour la naissance de mon bébé, et un jour pour devenir père.
Je hoche péniblement la tête, ne réussis pas à me projeter dans un avenir dans lequel Declan serait présent à mes côtés. Les images d’un avenir radieux ont déserté mon esprit depuis que l’ambulance est venue le chercher pour le ramener ici. « Pour la dernière fois », a précisé le cancérologue en remplissant ses papiers d’admission, en faisant voler un peu plus mon âme en éclats. Des rêves d’enfants pleins de joie, de maison dans le Sussex, de week-end de l’autre côté de la Manche, de flâneries dans les rues de Brighton à la recherche de vinyles anciens. Rien, il n’y aura rien. Rien du tout. Encore moins ce bébé si ardemment désiré.
Ne pleure pas, Avery, m’exhorté-je intérieurement alors que les paupières de Declan papillonnent doucement.
Ses grands yeux verts s’ouvrent enfin et cherchent aussitôt les miens. Contre toute attente, ils débordent de vie, mais j’y lis surtout une tendresse et un amour infini qui me brisent un peu plus. Comment vais-je pouvoir continuer sans lui ? Comment puis-je seulement l’imaginer ?
– J’ai dormi longtemps ? m’interroge-t-il de sa voix faible.
Sa respiration est encore plus laborieuse, rendue difficile par ces quelques mots et il cherche déjà son souffle. Il refuse d’être branché à un respirateur qui le maintiendrait artificiellement et l’empêcherait de communiquer avec nous.
– Pas du tout, mon amour, quelques minutes à peine…
Ma réponse a l’air de le rassurer. Lui aussi veut profiter de chaque seconde du peu de temps qu’il nous reste.
– Embrasse-moi, m’ordonne-t-il doucement.
***
Dans son sommeil, Carter bouge et je reviens douloureusement au présent. Dans un grognement, il roule et se retrouve sur le ventre, étalé dans la largeur. Le drap glisse et dévoile son dos jusqu’à la bordure de ses fesses rebondies. Penser à Declan étendu sur son lit d’hôpital a fait redescendre ma libido, et m’aide à refermer bien plus aisément cette parenthèse. La nuit est finie, les désirs assouvis. Il est largement temps de revenir à une relation plus professionnelle.
Forte de cette résolution, d’un bond, je suis debout, complètement nue, le corps marqué en plusieurs endroits de suçons. J’attrape un peignoir et serre étroitement la ceinture autour de ma taille avant de sortir de ma chambre sur la pointe des pieds.
Lorsque Carter émerge, j’ai eu le temps de prendre une douche brûlante, de manger des œufs brouillés et des toasts avec un café noir et de m’installer devant mon ordinateur. Il bâille en s’étirant, je relève à peine la tête mais je constate qu’il est toujours en tenue d’Adam.
– Habille-toi, l’encouragé-je avec fermeté.
Avant qu’une plaisanterie salace ne franchisse le seuil de ses lèvres, je préfère ajouter que l’heure n’est plus à la bagatelle. Nous devons étudier son programme de la semaine, et je dois m’assurer qu’il a bien assimilé ce que j’attends de lui.
– Nous avons du pain sur la planche, affirmé-je. Il y a du café et des œufs dans la cuisine, peut-être un peu froids, mais je ne pensais pas que tu dormirais aussi longtemps.
Mes doigts pianotent sur l’ordinateur, et ajoutent des mémos.
– Jones…
Je relève la tête et mon regard percute le sien, empli de tout ce qui s’est passé entre nous cette nuit. Je déglutis péniblement lorsque mes prunelles descendent sur ses lèvres que j’ai tant aimé embrasser ; et je me demande s’il va falloir que nous ayons une discussion à ce sujet, discussion qui gâcherait tout. Je m’efforce cependant de ne pas baisser davantage les yeux, le sachant nu. La parenthèse nocturne est achevée, et qu’importe si son pénis est royalement dressé ou non.
– Des œufs, ce ne sera pas suffisant pour me rassasier, déclare-t-il, je sors déjeuner…
Il marque un temps avant d’ajouter :
– Tu m’accompagnes ?
Sa proposition me surprend ; ce n’était clairement pas dans le deal. Je secoue négativement la tête.
– Nous avons du travail, répété-je.
– D’abord le ventre, ensuite le boulot, boss.
Alors que Carter se dirige vers la salle de bains, je retourne à mon ordinateur, chassant de mon esprit une certaine partie fort appétissante de son anatomie masculine. Malgré toutes mes résolutions, je me surprends à me demander si je ne devrais pas le rejoindre sous la douche.
La nuit est-elle réellement finie ?
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