Be My Boss (French Edition)
Chapitre 37
Avery Jones
Au bout d’un moment, j’ai presque oublié les raisons de notre venue ici, qu’il ne s’agissait pas de faire un pèlerinage sur les traces de la petite fille joyeuse que j’étais. Rarement, je pense à elle, à celle qui accompagnait son père le marin et sa mère à L’Oasis. Tout comme j’essaie d’oublier l’Avery avec quelques années de plus au compteur qui aurait eu besoin de continuer à fréquenter ce lieu parce qu’elle crevait de faim, mais que la honte l’en empêchait. C’est à partir de cette époque que je me suis forgé mon armure ; je me suis cachée derrière un masque glacial pour que les remarques glissent sur moi et ne m’atteignent pas. Jamais. Ne rien laisser paraître, encaisser sans broncher, et serrer les dents pour ne pas pleurer. Les gens pensent que je suis un roc inébranlable, que je suis dure, car ils ne voient aucune de mes failles.
Et Carter commence à les percevoir, songé-je.
Kate et John ont insisté pour que nous restions déguster le fruit de notre travail et j’avoue que nous ne nous sommes pas fait prier longtemps pour accepter leur proposition, tant d’effluves alléchants nous parvenaient de la cuisine. En attendant la fin de la cuisson, nous sommes retournés dans le café et Carter s’est vu défier par un pauvre grand-père, édenté, abîmé par la vie, aux échecs. Il n’a pas pu refuser, et moi j’en ai profité pour m’imprégner des lieux, en photographiant Carter à la dérobée.
Un Carter qui se dévoile, un Carter qui ne se soucie pas de son apparence ou du qu’en-dira-t-on. Il voulait de l’authentique et c’est lui que je découvre dans le vrai. Dans l’échange simple avec un inconnu. Lui qui a brassé des centaines de milliers de dollars se montre à l’aise avec le type de la rue qui ne doit pas avoir plus de deux livres en poche. Un instant, mon esprit superpose à ce SDF l’image paternelle, et mon souffle s’accélère nerveusement.
***
– Tu te moques de moi ? me questionne mon père.
Nerveusement, je secoue la tête et baisse les yeux. D’un geste rageur, il envoie valser les assiettes et les verres que j’ai dressés sur la table, la casserole remplie de riz à la sauce tomate. La vaisselle se fracasse alors que le contenu se répand sur le sol, maculant le sol de taches rouges.
– Je ne mange pas ça, grogne-t-il, en se relevant.
Il tient à peine debout, prend appui sur le plan de travail derrière lui pour ne pas s’écrouler.
Si je ne bouge pas, il ne me verra pas, me répété-je intérieurement.
C’est absurde, je sais mais, quand on a 10 ans et la peur au ventre, cela semble une pensée réconfortante tant qu’on s’y accroche. Papa n’est pas mauvais, c’est l’alcool qui le change, qui le rend colérique, qui injecte ses yeux de sang et ses poings de rancœur. Et de temps en temps, il faut bien que le chagrin éclate comme il peut. Ce n’est pas sa faute s’il boit plus que de raison, il doit oublier que sa vie n’est plus celle dont il avait rêvé, qu’il a perdu son bras, sa femme et son travail.
– Tu l’as foutue où, encore, Avery ?
Il faut bien que je sorte de mon mutisme pour lui répondre. Je me garde de lui dire que ce qu’il cherche est sous son nez, caché à l’abri des regards dans le sac en papier marron. Rapidement, je me déplace et en extirpe une bouteille en plastique, que je pose sur le plan de travail.
– C’est quoi, ça ?
Mes genoux tremblent, mes mains tremblent. La réponse est évidente, mais pour une raison qui m’échappe encore, je sais d’avance qu’elle ne lui plaira pas. Comme si une fois de plus, j’avais commis une erreur. Pourtant, au fond de moi, je sais que j’ai fait exactement ce qu’il m’a demandé. Je ne prendrais pas le risque de le contrarier volontairement de toute façon. Il plante son regard dans le mien, et je me sens comme le Petit Chaperon rouge face au Grand Méchant Loup, complètement pétrifiée alors qu’il répète une nouvelle fois sa question, en appuyant sur chaque syllabe. Son souffle alcoolisé me dégoûte.
– Du vin, murmuré-je.
– Tu appelles ça du vin ? réplique-t-il froidement.
Paniquée, je regarde la bouteille qu’il tient à bout de bras, relis l’étiquette, comme si j’avais pu me tromper en choisissant le produit. Mes yeux s’embuent de larmes, ma bouche s’assèche subitement.
Avec violence, il jette la bouteille à travers la pièce mais, comme elle n’est pas en verre, au lieu de s’écraser, elle rebondit sur le sol.
– Tu ne sais rien faire de bien, Avery, comme ta mère.
Il crache ses mots.
– C’est du vin, assuré-je.
– Tu es vraiment une fille stupide ! Ça, c’est de la merde dans une putain de bouteille en plastique. Crus mélangés européens… et puis quoi encore ?
Il éructe et les veines gonflent sur son cou. Il me fait penser à un bœuf, non, à un taureau sur le point de charger, les naseaux frémissants, l’écume aux babines.
– Je suis désolée, bafouillé-je.
Je m’excuse par principe parce que, au fond de moi, j’ignore ce que j’aurais pu ou dû faire autrement. Dans la supérette, j’ai choisi celle que j’ai pu payer, avec le peu de sous qu’il m’a donnés, avec le sachet de riz et la sauce tomate premier prix, désormais répandus sur le sol. Rapidement, je calcule que j’aurais mieux fait d’acheter du pain de mie et du fromage à tartiner. J’aurais pu faire des sandwichs et aller dévorer le mien en cachette quand il se serait calmé. Malgré la peur qui le cisaille, mon ventre se tord de faim. Mon regard tombe sur la casserole renversée, et une pensée furtive me traverse l’esprit alors que mon père continue d’aboyer contre l’univers, me maudit d’être si nulle et menace de me tordre le cou. Avec un peu de chance, au fond de la casserole, il restera suffisamment de nourriture pour que je me fasse une assiette.
– Et tu vas commencer par me nettoyer ton merdier ! Tu n’es vraiment qu’une bonne à rien, Avery Jones.
S’il y avait encore des larmes, je pourrais en verser quelques-unes, mais je n’en ai plus aucune. Pas même quand mon père me saisit violemment par le bras.
***
La main de Kate se posant sur mon avant-bras, je ne peux m’empêcher de sursauter puis reviens à l’instant présent, confuse.
– Tu étais loin, très loin, assure-t-elle avec douceur.
J’opine, rassemblant mes pensées et balayant cette sensation diffuse qui contracte chacun de mes muscles lorsque je pense à lui. Comme si l’angoisse que j’éprouvais alors n’était jamais complètement partie et attendait, bien que je sois plus à même de me défendre, tapie dans l’ombre pour m’envahir de nouveau.
– Tu étais déjà venue ici, déclare-t-elle.
À son intonation, je sais que ce n’est pas une question.
– Quand j’étais enfant, réponds-je, avec mes parents. Mon père était marin sur les ferries.
– Et cela ressemble à ton souvenir ?
– Assez, avoué-je. Il y avait plus de tables, et un flipper aussi dans un coin ; mais la même ambiance régnait, tout comme cela donne cette impression d’être ailleurs, loin de la réalité et du quotidien. J’adorais entendre parler toutes les langues que je ne connaissais pas, cela me fascinait. J’avais le sentiment de faire le tour du monde…
– C’est vrai, il y avait un flipper, se souvient Kate ; cela fait un moment qu’on n’en a plus. On n’a pas réussi à le réparer. Un soir, un gars a été pris d’un coup de colère et a écrasé une chaise dessus.
Je frissonne, visualise très nettement la scène, comme si j’y étais. L’accès de violence aussi soudain qu’imprévisible, le type incapable de contrôler ses nerfs et qui s’emporte contre une machine. Parce qu’il a perdu, parce que la vie est injuste, parce que l’alcool coule dans ses veines, parce que sa haine envers lui-même est bien plus forte que sa raison.
– Ni la chaise ni le flipper n’ont survécu, ce qui est fort dommage, reconnaît Kate, en essayant de prendre un ton détaché, comme si ce n’était absolument pas grave. Je devrais voir avec la salle de jeux de Brighton s’ils n’ont pas un vieux modèle à nous offrir.
Elle réfléchit à voix haute, envisage cette idée comme à la fois possible et plaisante. Un nouveau moyen de distraire ceux qui ont posé leurs bagages à L’Oasis, sans se soucier qu’un autre individu pourrait le détruire de nouveau.
– Ça arrive à tout le monde de péter un plomb, assure-t-elle avec conviction, ce n’est pas ce qui nous définit.
– Sauf si cela devient une habitude, rétorqué-je du tac au tac.
Son regard glisse sur moi, et se fait compréhensif. Elle lit entre les lignes de mon histoire, entend ce que je tais.
– Ton père ?
Je secoue la tête positivement ; elle a visé juste.
– Ce n’est pas un homme mauvais, il n’a pas eu de chance, c’est tout. Quand j’étais enfant, il a perdu son bras dans un accident de ferry.
– Cela a dû être dur.
Ça l’est encore.
Alors que je songe à mon père, je ne peux détourner la tête et observe avec attention Carter, concentré sur le jeu. Il ne remarque même pas que j’étudie les traits de son visage et ses gestes délicats. Pas plus que son adversaire, il ne baisse la garde et défend vaillamment chaque pièce. J’ai souvent eu cette impression d’être moi aussi une pièce sur un échiquier, mais jamais la reine capable d’aller n’importe où, ni même une tour solide et droite, encore moins le roi que tous cherchent à défendre au prix de leur vie. Non, un simple pion, insignifiant, négligeable, interchangeable, ballotté comme un vulgaire rafiot de droite et de gauche, incapable de diriger sa propre vie. Jusqu’à ce que je m’endurcisse, jusqu’à ce que je me forge une carapace impénétrable aux blessures et aux injures. Jusqu’à ce que je devienne froide, glaciale, quitte à paraître hautaine et insensible.
Qui cela intéresse encore de connaître la vraie Avery Jones ? Existe-t-elle seulement encore ?
– Je suis devenue dure, avoué-je à voix haute, comme si c’était une évidence à laquelle je n’avais jamais voulu arriver, un vrai iceberg.
– C’est la vie qui est souvent difficile, mais je doute que tu le sois, Avery. Cela se voit à ton sourire, à la douceur de tes gestes, à la façon dont tu regardes les autres avec bienveillance. Je ne suis pas psy, et je n’ai pas la prétention d’avoir appris à te connaître en cinq minutes, mais si tu es un iceberg, j’ai la très nette impression que tu as commencé à fondre, assure Kate.
– Mais un iceberg qui fond, n’est-ce pas dangereux ?
– Pour qui ? s’étonne-t-elle, je n’ai jamais entendu un iceberg se plaindre d’être devenu une belle jeune femme libre, indépendante et chaleureuse…
Cela me semble tellement loin de moi qu’un sourire amusé se glisse sur mes lèvres. Il est illusoire qu’un jour je devienne la personne qu’elle imagine, à moins que…
– Une fois que ça a commencé à fondre, il est impossible de faire marche arrière, ajoute Kate. Même si cela peut faire peur…
Mon regard s’attarde sur Carter. Puis-je lui imputer un tel réchauffement de mon âme ?
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