Be My Boss (French Edition)
Chapitre 67
Avery Jones
Sur le pas de la porte de l’immeuble, je regarde Carter se glisser dans le taxi, après que le chauffeur a rangé ses bagages dans le coffre. Il se tourne une dernière fois dans ma direction, me répète la promesse qu’il n’a eu de cesse de me faire depuis deux jours. Un sourire inattendu, en pareilles circonstances, se faufile sur mon visage marqué par un mélange de joie et de fatigue. La nuit a été aussi courte qu’intense. Comme les mots ne suffisaient pas, il m’a prouvé de toutes les manières possibles à quel point il tenait à moi. Nous nous sommes aimés follement. Nous nous sommes habillés à la hâte mais chaudement, et avons couru jusqu’à la plage pour assister ensemble au lever du soleil. Pas un mot échangé, juste des regards et des baisers emplis d’un mélange de passion et de tendresse. Une certitude s’est ancrée en moi, en ce matin du départ.
Je le crois. Je crois qu’il reviendra, je crois que ses lèvres retrouveront le chemin des miennes et que ses bras encercleront de nouveau mon corps.
Avant que la voiture ne démarre, il ouvre la fenêtre et se penche à la portière. Une dernière fois, il me défie de son petit air arrogant et railleur.
– Au revoir, boss.
– Sois sage, client bien trop sexy, répliqué-je, amusée, en lui octroyant un clin d’œil complice.
– Et toi, pas trop, rétorque-t-il. Hors de question de retrouver la reine des glaces à mon retour.
– Ce serait pourtant une bonne excuse pour devoir la réchauffer…
Il s’apprête à répondre quand la voix du chauffeur nous interrompt.
– Si vous ne voulez pas rater votre avion, monsieur Blanchais, il faut partir maintenant.
– Très bien, répond Carter.
Une dernière fois, il me regarde et je vois l’hésitation traverser sa pupille. Je sais exactement ce qu’il voudrait dire, puisque ce sont les mêmes mots que je souhaiterais prononcer. Cependant, il n’est pas nécessaire de rendre la situation encore plus difficile qu’elle n’est déjà.
– À bientôt, Carter, assuré-je d’une voix qui, j’espère, ne tremble pas trop et qui pourrait lui donner l’illusion que j’ai l’intention de fondre en larmes dès que le taxi sera hors de vue.
Il soupire, se passe une main nerveuse dans les cheveux.
– Compte sur moi, Jones.
Dans ces quelques mots, j’entends l’amour qu’il me porte alors que la voiture démarre pour l’emmener à l’aéroport. Ma confiance, je la place aussi en lui. Je ne peux m’empêcher de suivre le taxi du regard, le cœur serré, le souffle court, étouffée par une folle espérance. Mais Carter ne saute pas du véhicule en marche pour courir me rejoindre, me soulever de terre et m’embrasser à perdre haleine en criant qu’il ne peut se résoudre à partir loin de moi.
Il rejoint sa vie d’avant et moi je me prépare à celle d’après.
Dire que Dan saute de joie en apprenant mon départ serait un mensonge ; en revanche, j’en connais au moins un qui va sabler le champagne. Mon patron comprend mon choix et, mieux, m’en félicite, à titre personnel. Il assure qu’il soutiendra cette belle initiative tant sur le plan financier que publicitaire. L’accolade toute paternelle dont il me gratifie avant de me laisser partir me touche au plus haut point.
– Je n’ai jamais douté, Jones, que vous feriez de grandes choses, assure-t-il. Votre place à Meetcom vous sera toujours gardée, si un jour vous souhaitez revenir.
– J’en doute, Dan, mais j’apprécie grandement votre proposition.
En toute honnêteté, j’ai tourné la page dans ma tête et dans mon cœur. En vidant mon bureau, aucune nostalgie ne vient s’installer. C’est étrangement sereine que je rassemble mes effets personnels, les quelques cadres, ma tasse, les photos et la lettre de Declan que j’ai toujours conservés dans un tiroir. Mes yeux tombent sur les mots qu’il m’avait écrits ; la reconnaissance de sa culpabilité après son aventure d’un soir, l’aveu de son amour, sa demande de pardon. Je ne sais pas pourquoi je l’ai gardée, comme si cela me faisait du bien de me rappeler qu’un homme, aussi chouette soit-il, pouvait commettre des erreurs. Doit-on cependant les payer toute sa vie ? Mes pensées dérivent naturellement vers mon père, en route à l’heure qu’il est pour un centre de désintoxication, à l’autre bout du pays. Et vers Carter, lui aussi en route pour Milan.
Trois chemins qui se séparent, songé-je.
Je m’assieds dans mon fauteuil, referme mes dossiers, vois se détacher le nom des O’Malley sur le dernier, me promets de joindre le petit-fils et de prendre de ses nouvelles.
– Tout ira bien, m’encouragé-je, en refermant le dernier tiroir.
– Jones, tu parles toute seule ? questionne Clifford, me faisant sursauter.
Je n’ai même pas quitté les lieux que le charognard vient gratter à ma porte.
C’est toujours plus agréable que de parler avec toi, pensé-je en me levant.
Partir de Meetcom aura au moins le mérite de ne plus me faire voir sa tronche désagréable de parvenu narcissique. S’il croit que j’ai oublié ou pardonné ses paroles blessantes du soir du gala, il se trompe lourdement, cependant je n’ai pas envie de m’appesantir sur le passé alors que je suis sur le départ. Une nouvelle vie m’attend, très loin des faux-semblants et de la réussite à tout prix. Très loin des gens comme lui. Dans cette existence, il y aura des John et des Kate prêts à aider leurs prochains, des individus qui auront besoin qu’on leur tende la main, qui viendront trouver auprès de moi du réconfort et de l’attention.
– Tu avais quelque chose à me dire ? Me souhaiter bonne chance ? Ou voir si tu pouvais piquer mon bureau peut-être ?
– Oui, oui… Évidemment.
Son hésitation me fait marquer un temps d’arrêt et le dévisager alors que j’ai déjà enfilé mon manteau et noué mon écharpe. Ses joues rougissent, son regard se fait fuyant. Si je ne le connaissais pas, je croirais qu’il est sur le point de me faire un aveu des plus étonnants. Il passe une main sur son visage, semble chercher en lui le meilleur moyen de formuler une phrase.
Il ne va quand même pas me faire une déclaration d’amour ? Je ne suis pas prête pour ça.
Il ose lever la tête dans ma direction.
– Je me demandais… Comme Carter est parti et que vous deux, c’était faux…
Il ne mérite pas que je lui explique qu’il se trompe lourdement sur le mannequin et moi, que tout ce qu’il a pris pour une ridicule mise en scène était au contraire la pure et simple vérité. Clifford me regarde et je perçois son trouble.
– Est-ce que tu penses que Carter pourrait aimer les hommes ?
Ma mâchoire inférieure se décroche ; Clifford, que je prenais pour un coureur de jupons, est gay et est tombé sous le charme de Carter. Lui aussi.
– Tes reproches bien mérités m’ont fait réfléchir… Je ne veux plus être seul et me faire passer pour celui que je ne suis pas. Il est temps que j’assume celui que je suis au grand jour, déclare-t-il.
Incapable de répondre, je me contente de hocher la tête avant de porter mon carton et mon ficus hors de la pièce. À l’accueil, Gwen s’effondre en pleurs lorsqu’elle se rend compte que ma décision est bien prise et que nos déjeuners dans mon bureau sont sur le point de cesser.
– Tu viendras me voir, la rassuré-je.
Des larmes se faufilent au coin de mes yeux, alors que je m’étais promis de ne pas en verser une.
– Je ne vais pas loin, lui assuré-je en lui offrant ma plante verte, qui avait une plus forte probabilité de mourir que de survivre en restant avec moi.
– Ce ne sera pas pareil, gémit-elle.
– Ça ne veut pas dire que ça ne sera pas mieux pour autant, la rassuré-je.
D’un revers de la manche, elle s’essuie le nez et les yeux.
– Tu sais, Avery, pour Carter… je ne t’en veux pas. Ça n’aurait pas marché entre lui et moi… mais je souhaite que ce soit le cas entre vous deux.
Touchée par sa gentillesse, je la serre dans mes bras et espère de tout cœur qu’elle a raison.
– Vous êtes faits l’un pour l’autre, insiste-t-elle. Je l’ai lu dans Gala.
Malgré mes larmes, je ne peux retenir un éclat de rire. Soudain le téléphone sonne, interrompant nos embrassades. Je me sauve, me jette dans l’ascenseur et débouche quelques secondes plus tard dans le hall. Pour la dernière fois.
Quelques larmes perlent également au coin des yeux de Donald à l’entrée de l’immeuble.
– Ce n’est pas mon genre d’être aussi ému, vous me connaissez, miss Jones, mais votre départ va faire un grand vide, ici.
Je lui souris tristement avant de sortir dans la rue. Dans ma voiture, je prends une profonde inspiration, allume la radio et détache une à une les épingles retenant mon chignon austère. Alors que je secoue ma chevelure blonde, je songe que c’est vraiment une page qui se tourne, que la Avery que j’étais va pouvoir être rangée au placard. La Avery froide, distante et addict à son boulot laisse la place à une version plus humaine et moins psychorigide, du genre à se lâcher les cheveux et à chanter à tue-tête dans sa voiture, à troquer ses talons hauts contre des baskets et ses tailleurs contre des jeans. Et je dois avouer que cette Avery me plaît plutôt bien. Inconsciemment, je n’ai pas roulé en direction de mon appartement mais dans celle de L’Oasis. Tout est pareil, et pourtant tout est désormais différent. Hier encore, je n’étais pas seule à franchir cette porte, mais aujourd’hui, il n’y a que moi, que moi pour faire le choix de la vie que je veux mener. Alors que je prends conscience de tout le chemin parcouru pour arriver jusqu’à moi, une vieille dame à la peau burinée par le soleil s’approche, me demande dans un anglais hésitant si je veux entrer. Elle a l’air à la fois perdue et confiante, et c’est elle que je vois en moi. Moi, à l’aube de cette nouvelle existence. Pleine de doutes et en même temps débordant d’optimisme. Qu’importe ce que l’avenir me réserve, je me sens prête.
– Je m’appelle Avery, me présenté-je avec un large sourire, je suis la nouvelle responsable de L’Oasis.
En prononçant ces mots, je prends vraiment conscience que ma nouvelle vie commence maintenant…
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