Be My Boss (French Edition)

Judi Stark · Chapitre 49 sur 73

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Be My Boss (French Edition)

Chapitre 49

 

Avery Jones

 

– Je ne peux pas, gémis-je. Je ne peux pas.

La panique m’envahit à la seconde où je comprends ses intentions. Il a décidé de m’emmener de l’autre côté de la Manche à bord d’un ferry. Ce bateau immense et effrayant auquel je dois des heures si sombres… C’est à cause de ce ferry que mon monde a changé du jour au lendemain. J’ai conscience que ma phobie est déraisonnable, mais je ne parviens pas à me contrôler. Les mots inlassablement répétés par mon père sur les dangers de la mer ont augmenté mes angoisses au fil des ans. Carter m’entraîne au bord du gouffre, avec le souhait de m’y précipiter la tête la première. Mon corps se met à trembler, je sens la sueur couler le long de ma colonne vertébrale. Ma respiration s’accélère dangereusement et je ferme les yeux pour ne plus voir le danger s’approcher… Des images douloureuses s’invitent sous mes paupières closes. Bien que je n’aie pas assisté au drame, j’ai l’impression constamment de le revivre, de sentir les embruns sur ma peau, d’entendre distinctement les grincements sinistres du navire heurtant le quai. Sous mes yeux, le bras de mon père se fait arracher, tombe et disparaît, englouti par les vagues puissantes qui s’éclatent contre la coque. Son cri de douleur résonne contre les parois de mon crâne. La vie de mon père bascule, ses rêves, ses espoirs, emportant la nôtre, celle de notre famille. Ce jour-là, j’ai perdu mon enfance.

Brusquement, le taxi s’arrête et j’ouvre de nouveau les yeux. Nous ne sommes qu’à quelques mètres de l’embarcadère. La file de voitures et de camions s’étire, des piétons avancent et se font avaler tout cru par le bateau. Il ne peut pas espérer que je me jette dans la gueule du loup ? De mon plein gré ?

– Vous êtes arrivés, je ne peux pas vous emmener plus loin, déclare le chauffeur.

Alors que Carter règle la course, je me surprends à prier pour qu’il change d’avis, et qu’il comprenne mon désespoir au lieu de me pousser sur ce chemin douloureux, que je ne veux pas emprunter. Sa main attrape la mienne, et il me fait sortir du véhicule.

– Je suis là, murmure-t-il de nouveau à mon oreille pour me donner la force de me mouvoir.

Le chauffeur sort mon bagage, et nous souhaite un bon voyage. La boule qui se forme dans ma gorge m’empêche de parler. Alors que la voiture repart en sens inverse, Carter s’empare de mon visage dans ses paumes. Son regard sombre se plante dans le mien, qui se fait suppliant, baigné des larmes que je peine de plus en plus à refouler.

– Jones, il est temps d’avancer parce que tu es forte, parce que tu es sans doute la personne la plus incroyable que je connaisse.

Chaque mot qu’il me chuchote me percute.

– Je ne lâcherai pas ta main, assure-t-il avec détermination. Fais-moi confiance, Avery, tu possèdes toutes les ressources en toi pour vaincre ta peur du ferry.

Péniblement, je déglutis, alors qu’une larme solitaire glisse le long de ma joue. De son index, il la cueille et je reprends mon souffle. J’inspire profondément, refoulant la vague d’angoisse. La perte de l’être cher, les années de galère, la faim, la honte. D’assumer celle que je suis, et de faire tomber le masque dont je me pare vis-à-vis du monde extérieur. Ce que je sais, même si j’ignore comment il a fait, c’est que Carter est en grande partie responsable de cette métamorphose. Dans mon esprit, un papillon déploie ses ailes et s’envole. Loin, loin, très loin. Dans le ciel étoilé qui s’étend au-dessus de nos têtes. Mes yeux abandonnent ceux de Carter, et osent affronter le ferry, cette bête blanche et monstrueuse. Il est temps que tombent les derniers morceaux de carapace… De son autre main, Carter s’empare de mon sac, qu’il jette sur son épaule. Je souris devant ce geste galant qui me rappelle ironiquement notre première soirée, lorsqu’il s’attendait à ce que je lui porte sa valise.

– Allons embarquer et fuir Brighton, Jones.

Main dans la main, nous franchissons pas après pas la distance nous séparant de la passerelle d’accès. Le vent balaie la montée où peu de piétons se trouvent. Crispée, je m’accroche à Carter, comme à une bouée de sauvetage. Sans lui, je pense que mes jambes ne me soutiendraient pas et que je m’écroulerais. Grâce à lui, je me sens bien plus forte. Comment ai-je pu si mal le juger alors que tout ce qu’il fait tend à prouver à quel point c’est un homme bienveillant et généreux, sous ses allures de mauvais garçon égocentrique ?

Je laisse Carter me conduire, saluer le personnel de bord et recevoir sa clé, en notre nom. La stabilité du navire me surprend. Je ne regarde que Carter, me concentre sur les traits déterminés de son visage pour avancer. Cette idée qu’il a en tête et qui le pousse vers l’avant se lit sur son visage. Qu’est-ce qui, au milieu du gala, a pu lui donner cette envie de prendre le large ? De nouvelles questions m’assaillent, que je ne formule pas à voix haute.

Un pas après l’autre, souffle ma conscience.

Arrimée à Carter, je me sens à ma place, étrangement bien, même dans de pareilles circonstances. Je lui serre violemment la main, enfonçant mes ongles dans sa chair ; cependant, il ne se plaint pas, ne me fait aucune remarque. Il est là pour m’aider à sortir de mes ténèbres. Tout cela ne semble que folie, et pourtant, j’ai l’impression de faire ce que j’aurais dû faire depuis longtemps, si j’avais été moins trouillarde. Lorsque j’ai accepté de saisir sa main tendue lors de la soirée, je n’avais aucune idée de l’endroit où il m’entraînait mais j’ai accepté. Parce que cela m’a paru une évidence de le suivre.

– Notre cabine, déclare soudain Carter, en désignant une porte.

D’un geste cérémonieux, il l’ouvre et nous débouchons sur une pièce exiguë dotée de deux étroites banquettes, et de deux autres relevées contre le mur. Un hublot donne sur l’extérieur : la mer sombre qui se mêle avec le ciel, et au loin ce qu’on devine être les lumières de la ville. Je suis là, et cette pensée a quelque chose d’étrange parce que, au lieu de penser à mon père, depuis que nous sommes à bord, mon attention est uniquement focalisée sur Carter et les questions que je meurs d’envie de lui poser sur notre destination. Il jette mon sac sur une banquette, avant de se retourner vers moi.

– Crois-tu que nous allons être rejoints dans la cabine ? le questionné-je.

Il ne répond pas immédiatement, me retire avec galanterie mon manteau. Je frissonne dans ma robe de bal. Sans doute n’ai-je pas la tenue la plus adéquate pour voyager en mer.

– À plusieurs, c’est plus sympa, non ? rétorque-t-il, avec un haussement de sourcil suggestif.

Il ne perd jamais l’occasion d’une suggestion grivoise, tout en accrochant sa veste de costume. Ostensiblement, je soupire. L’ancien Carter n’a donc pas complètement disparu. Il remonte les manches de sa chemise, dénoue négligemment sa cravate. C’est un fait indubitable, quel que soit le contexte, Carter Blanchais est sexy.

– Nous serons seuls, assure-t-il.

Soudain les haut-parleurs annoncent le départ, et le navire se met en branle. Je sais qu’il entame ses manœuvres pour quitter le port de Newhaven. Les minutes s’égrènent.

– Lâche prise, Avery, il est temps… me glisse-t-il à l’oreille.

Et j’obéis. Instinctivement, je me blottis contre lui, enroule mes bras autour de son cou, m’accroche à cet homme. Carter me sent faiblir et resserre son étreinte. Il me fait l’effet d’un roc solide qui ne fléchira pas dans la tempête. Grâce à lui, j’ouvre les vannes et les larmes affluent comme des déferlantes, emportant tout sur leur passage. Je m’abandonne aux pleurs, ne me cache pas ; je me sens à la fois forte et faible, vulnérable et comprise. Il accepte de moi ce trop-plein d’émotions, sans faiblir et je me love contre les battements de son cœur pour retrouver un semblant d’apaisement.

Il paraît inébranlable. Et je sens bientôt mon âme nettoyée, lavée de ses tourments, prête à un nouveau départ. Au bout de longues minutes, alors que le ferry a pris un rythme de croisière, je me libère de son étreinte, en essuyant mes yeux du bout des doigts.

– Excuse-moi, je dois être affreuse… Mon maquillage a sans doute…

– Jones, tu es belle, m’interrompt-il.

Je lève le regard vers lui, attends de percevoir la moquerie dans sa voix, mais n’en trouve aucune. Ses prunelles reflètent ses sentiments, et ce que j’y lis me trouble.

– Telle que tu es.

Il semble voir au-delà des apparences, déchiffrer ce qu’il y a de plus enfoui et que j’ai toujours caché. Je me rends compte que je me connais à peine moi-même, tant j’ai voulu me terrer, disparaître dans un trou de souris, pour faire oublier d’où je venais. Il n’en a sans doute pas conscience mais ses mots me touchent profondément et me font oublier le léger tangage du navire sous nos pieds. Je ne peux le lâcher des yeux et plonge dans les siens. Dans le chaos des sentiments que j’éprouve, une petite voix me souffle que je dois écouter mon cœur, qu’il sait mieux que ma raison ce que je dois faire.

– Merci, Carter, murmuré-je.

Nos lèvres se cherchent, s’effleurent tout en douceur. Nos bouches se caressent, dans une sensualité folle. Sa langue se glisse contre la mienne, et j’ai l’impression de ne plus toucher terre, d’être en train de rêver. Cependant, si c’est un rêve, je voudrais qu’il ne s’arrête jamais… Ses doigts viennent se poser sur ma joue. Comment ne pas être troublée par la délicatesse de ce geste ? Carter m’offre bien plus que ce que j’étais en droit d’attendre. Je ferme les yeux pour savourer ce baiser qui n’est en rien comparable aux précédents. Il est chargé de tous ces mots que nous n’osons pas prononcer encore.

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