Be My Boss (French Edition)
Chapitre 8
Carter Blanchais
Si la reine des glaces pense asseoir son autorité sur moi, elle se fourre le doigt dans l’œil et jusqu’au coude. Tout réside dans la capacité d’endosser un rôle pour en masquer un autre. Je tolère d’avoir une femme au-dessus de moi, et pas uniquement pour me chevaucher ; je n’en reste pas moins le maître de la situation. Grand bien lui fasse d’imaginer qu’elle tient les rênes. Ça n’en sera que plus jouissif lorsqu’elle chutera de son piédestal.
En attendant, je rapporte nos deux cafés. Pour m’amuser, j’ai pris le soin de lécher tout le tour de sa tasse. Une sorte de private joke entre moi et moi. Grisé par mon acte, je la rejoins dans son bureau, dont la porte est restée ouverte, et m’immobilise sur le seuil. Je me racle la gorge pour lui signifier ma présence sans pour autant parler. Son regard mécontent et son expression agacée ne m’affectent pas, au contraire, j’en tire un malin plaisir.
– Vous comptez passer votre après-midi dans le couloir ? s’énerve-t-elle.
– J’attendais votre permission pour entrer, boss, répliqué-je, un sourire ironique aux lèvres.
Avery lève les yeux au ciel. Ses doigts qui pianotent nerveusement sur son bureau et l’indifférence qu’elle m’offre en guise de réponse sont autant de petites victoires pour le grand Carter Blanchais.
Je pose son café, bois le mien, fais pivoter mon siège dans tous les sens et m’ennuie ferme.
– On fait quoi ? lui lancé-je.
– On travaille.
– À part surfer sur le Net et lire des tabloïds, je ne vous vois pas faire grand-chose, riposté-je posément.
Volontairement, je pousse les gens dans leurs retranchements pour connaître la limite à ne pas dépasser. La ligne du point de non-retour, le moment où ils vont craquer, péter un plomb, pleurer, hurler ou juste partir. Les humains sont fascinants, la palette de leurs émotions est si large qu’il m’arrive parfois d’en être estomaqué. Prenons l’exemple de Marina, une assistante sur un shooting photos qui a duré plusieurs jours. Mon attention s’était portée sur son mutisme, son acharnement, sa façon de ne pas se mêler aux autres. Et puis sur son physique de joueuse de tennis, aux épaules carrées, aux jambes longues et musclées. Qu’avait-il pu lui arriver pour qu’elle se retrouve à orienter les projecteurs, à brancher le ventilateur et à tenir le matériel ? Je sentais en elle une intelligence débordante, lui découvrais une grande vivacité d’esprit.
De longs cheveux bruns voletaient autour d’elle, une frange se mélangeant à ses sourcils, sa manière de se planquer derrière ses mèches. Et puis des détails m’avaient attiré, une fine cicatrice à la naissance de son décolleté, une alliance portée à la main droite, une volonté exacerbée de bien faire.
Alors j’avais commencé mon investigation, profitant de la moindre occasion pour l’alpaguer.
– Marina, viens prendre une petite pause avec moi.
– Que fais-tu ce soir ?
– Tu caches beaucoup de choses derrière ce visage angélique.
– Es-tu mère célibataire ?
– À quel défunt appartient la bague que tu portes ?
Si toutes mes autres remarques ne l’avaient pas troublée le moins du monde, ma dernière réplique fut l’élément déclencheur. La flamme qui jaillit dans ses prunelles, la rougeur sur son cou, l’émotion peinte sur ses traits. Elle était ici sa limite et concernait un deuil qu’elle ne parvenait pas à encaisser.
Marina n’a pas prononcé une parole à mon encontre et a continué de bosser comme une folle. Je l’ai admirée de loin. Avec sa force de caractère, son courage et sa volonté de ne jamais se plaindre. De supporter les réflexions acerbes de l’équipe, les ordres du photographe et les desiderata des mannequins. Cette femme n’a flanché qu’à l’évocation du bijou d’un être disparu. Je n’ai pas cherché à en savoir plus. Désireux de comprendre la raison étrange de son comportement et l’ayant découvert, j’ai respecté sa volonté de ne pas en dire plus.
Et c’est ce que je compte réaliser avec Jones. Trouver la faille, m’y engouffrer, décortiquer sa personnalité et m’en détacher une fois chose faite. Cette femme recèle quelques mystères et planque pas mal de cadavres dans son placard, j’en mettrais ma queue à couper.
Elle m’ignore ostensiblement, et ne m’adresse ni œillade ni signe d’intérêt. Son indifférence à mon égard me semble étrange. Son orientation sexuelle n’est pas la cause de tout cela, il doit s’agir de beaucoup plus, et j’ai hâte de commencer mon investigation pour percer à jour la carapace bien trop épaisse d’Avery Jones.
Avant cela, je dois me plier au questionnaire qu’elle me tend sur une feuille de papier imprimée et m’installer à sa table de réunion au bout de son bureau. Alors que je rêve d’un bain bouillonnant, avec un bon verre de whisky et une nana nue entre mes jambes, me voilà contraint de répondre par écrit à des questions vastes et sans grand intérêt.
Décrivez-vous.
Homme. 24 ans. Mannequin international. Étalon. Adepte des relations sans lendemain. Charismatique. Gueule énigmatique, corps sculpté.
Votre parcours professionnel.
16 ans, arrêt des études. 18 ans, découvert dans la rue par un professionnel des relations publiques. Égérie de marques prestigieuses. Voyages sur tous les continents. Défilés haute couture, Fashion Weeks, shootings, soirées mondaines.
Ce que vous souhaitez mettre en avant.
Mon gigantesque et vigoureux phallus (humour, Jones, détendez-vous !).
L’intelligence derrière mon physique. Ma détermination pour conquérir le monde de la mode et me faire une place digne de mon nom.
Votre fierté.
D’être arrivé où je suis en partant du bas de l’échelle sociale.
Vos qualités.
Séducteur. Esprit vif. Stratège. Cultivé, intelligent et surtout malin. Lucide, généreux et loyal. Galant, ingénieux, direct, honnête, travailleur. Effronté, dominateur, maniaque, exigeant et malicieux. Ambitieux, investi, déterminé et habile.
Vos défauts.
Avoir trop de qualités.
Pourquoi avoir besoin de mes services ?
Se référer à la première réponse de l’onglet « ce que vous souhaitez mettre en avant » (encore de l’humour, Jones, calmez vos ardeurs !)
Montrer patte blanche (sans jeu de mots aucun avec la couleur de la cocaïne), offrir une nouvelle vision de ma personne pour signer des contrats pharaoniques et me hisser au sommet de la gloire tout en respectant une charte éthique et une maîtrise parfaite de la gestion de mon image.
Satisfait de mon boulot, je remets ma copie à la maîtresse d’école, qui m’adresse une moue sceptique. Elle semble remettre en doute mes capacités d’honorer un travail. Au fil de sa lecture, elle passe par plusieurs expressions décelables. Comme si, avant de parvenir jusqu’à son visage, ses émotions étaient atténuées. D’abord il y a la surprise de découvrir que mon écriture est soignée, ensuite la gêne qui colore ses pommettes face à quelques phrases salaces et puis un minuscule sourire en réponse à mon humour. Lorsqu’elle plante son regard dans le mien, je peux y lire un mélange de contrariété, de contentement et un très léger amusement.
– Par contre, il vous faudra laisser votre pénis au chaud. Saurez-vous tenir le coup ? me demande-t-elle avec un sérieux désarmant.
L’entendre parler de mon sexe à haute voix réveille la bête qui frétille dans mon boxer. Je ne suis qu’un faible homme face aux pouvoirs de la gent féminine.
– J’essaierai, mais il est aventureux et fougueux. J’ai parfois du mal à le canaliser, lui avoué-je de ma voix rauque.
De toute évidence, Jones n’est pas mal à l’aise. Lentement, elle se relève, fait le tour de son bureau. Je contemple à ma guise sa silhouette harmonieuse, le galbe de ses seins sous son chemisier, la rondeur de ses fesses dans son pantalon et sa démarche féline. Elle s’arrête à quelques centimètres. Je la domine d’au moins une tête. Son parfum floral titille mon odorat. Je découvre de petites taches dorées dans le bleu de ses iris. Le pourtour de sa bouche rosé. La perfection de son visage.
– Ici, je n’ai qu’un objectif, susurre-t-elle avec malice. Celui de gravir les échelons. Si vous êtes un obstacle pour moi, je ruine votre image.
Son côté sauvage est franchement bandant. Sa menace est sympathique mais terriblement inoffensive. Au moment où je m’apprête à répondre, Dan passe la tête dans l’encadrement de la porte, ce qui semble être une manie chez lui, et lance une bombe avant de déguerpir.
– Carter, fais profil bas, écoute miss Jones et contente-toi de lui obéir, déblatère-t-il à la vitesse de l’éclair. Toutes les chambres des hôtels luxueux aux alentours sont complètes à cause du festival organisé par la ville. Il faudra donc renoncer à ta deuxième exigence et te contenter de travailler. Bonne installation et épatez-moi !
Pour la première fois depuis notre rencontre, Avery et moi ressentons la même chose. La contrariété nous unit et nous lâchons en chœur un petit soupir. Cette cohabitation forcée risque fort d’être d’un ennui mortel. À moins que derrière la glace se cache un feu ardent… Suis-je prêt à me brûler ?
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