Be My Boss (French Edition)
Chapitre 29
Avery Jones
Face à moi, Carter ne lâche pas mon regard, mais ne me répond absolument rien. J’ai encore le goût de son whisky dans la bouche. Un sourire inapproprié se faufile tranquillement sur ses lèvres, ce qui me donne encore plus envie de lui coller une bonne gifle et pas seulement pour lui remettre les idées en place. Pourquoi sourit-il ? À croire que ma réaction lui plaît, au lieu de l’énerver. Il n’est qu’à quelques pas de moi, il me souffle son haleine alcoolisée dans le nez.
– Tu n’es qu’un abruti, Carter Blanchais ! Tu le sais, j’espère ! Qu’est-ce qui t’a pris, nom de Dieu ? le questionné-je de nouveau en pointant mon doigt sur son torse.
Ma colère est à la hauteur de mon inquiétude. D’ailleurs, je ne l’ai embrassé que pour le ramener dans le présent. Sur le coup, cela m’a semblé la seule chose à faire. Carter avait l’air si perdu, le regard ailleurs, les traits crispés par l’horreur. Si fragile. Mes pensées tumultueuses percutent ma boîte crânienne ; je peine à reprendre mon souffle, de contrariété, alors que nous devons encore grimper jusqu’à mon appartement.
Tu devrais le planter là ! me reproche ma conscience.
Je devrais, en effet. Le laisser se dépêtrer avec sa bêtise minable et, en même temps, je n’ai pas pu. Quand j’ai vu qu’il ne revenait pas, tandis que le ciel s’assombrissait dangereusement, je suis partie à sa recherche, en sachant pertinemment que tout est fermé le dimanche, bravant les éléments déchaînés, l’angoisse logée au creux du ventre. Et cet imbécile heureux était tranquillement en train de picoler sur la plage ! Mes poings se serrent. Un frisson glacé me parcourt l’échine, je suis trempée jusqu’aux os et tout ça par sa faute !
– Tu en as d’autres, des idées comme celles-ci ? grogné-je.
Ma voix se casse. Son silence me fait sortir de mes gonds, bien plus que s’il osait me répondre et je le fusille littéralement du regard, les traits crispés. Il ferait mieux de parler.
– Qu’est-ce que tu cherches au juste, à part foutre en l’air un peu plus ta carrière ?
J’éructe, submergée par ma colère. Pourquoi faut-il donc qu’il soit si lâche ? Qu’il cherche du réconfort dans une putain bouteille de whisky ? Comme mon père. Tous les hommes sont-ils donc les mêmes, incapables de se prendre en main, cherchant toujours une fuite quelconque ? La mer percutait les galets, la pluie s’abattait et lui ne bougeait pas, à croire qu’il voulait qu’une vague l’emporte au loin. Le terrasse, le submerge. Cette pensée est si violente que je marque un mouvement de recul, choquée.
– Tu cherchais quoi, au juste ? murmuré-je dans un souffle.
Les mots qui jaillissent de ma bouche me laissent stupéfaite. L’air se raréfie entre nous et je sens Carter percuté par le poids de mes paroles à la lueur sombre qui anime sa prunelle. Il franchit la distance qui nous sépare et je retiens mon souffle alors qu’une porte s’ouvre vivement. Nous tournons tous deux la tête en direction du premier étage. Le vieux grognon apparaît en haut de l’escalier, flanque les mains sur ses hanches et nous toise, méprisant.
– C’est pas bientôt fini, ce bordel ?! lâche-t-il, aussi aimable qu’à l’accoutumée.
– Ça ne fait que commencer, rétorque Carter d’une voix pâteuse, en prenant appui sur les boîtes aux lettres.
Pourquoi faut-il qu’il ne retrouve sa langue que pour provoquer le voisin le plus odieux ? Je soupire et me place devant lui, en espérant qu’il ne me vomisse pas dessus.
– Désolée, monsieur Lartimer, je m’en occupe, réponds-je en m’efforçant de sourire. Ne vous inquiétez pas…
Sceptique, celui-ci me dévisage avant de reporter son attention sur Carter et de le détailler des pieds à la tête. Je doute que mon voisin soit accro à la presse people ou aux défilés de mode mais le physique particulier et la haute stature de Carter, autant que son ébriété, ne manquent pas d’éveiller sa curiosité.
– Ne m’obligez pas, miss Jones, à prévenir la police…
Il marque un temps de pause, avant de reporter son attention sur moi.
– Encore, ajoute-t-il, perfide.
Évidemment, M. Lartimer ne manque pas une occasion de me rappeler que chaque venue de mon père en ces lieux est mémorable, et a parfois nécessité une intervention un peu musclée des forces de l’ordre.
– Pas la peine, pas la peine, assuré-je.
– Très bien, je compte sur vous, miss Jones, lâche-t-il en faisant claquer la porte sur ses talons.
C’est avec soulagement que je le vois disparaître chez lui, même si je parie qu’il va garder l’œil collé au judas le temps de notre montée. La pluie n’a pas baissé d’intensité ; dehors, le tonnerre gronde et je frissonne de nouveau.
– Viens, Carter, on rentre, murmuré-je.
Il ne me repousse pas quand je passe un bras sous ses épaules, et colle ma hanche à la sienne pour le soutenir du mieux que je le peux.
– Jones… commence-t-il.
J’attends la fin de sa phrase, mais elle ne vient pas ; il se referme aussitôt. Carter n’hésite pas à s’appuyer sur moi et à peser de tout son poids, me faisant tanguer dangereusement. Tant bien que mal, nous arrivons à mon étage, lui gardant obstinément le silence, et moi grommelant des jurons à voix basse. La porte ouverte, Carter avance, en titubant, jusqu’au canapé où il se laisse choir, sans même prendre la peine d’ôter son manteau trempé. La tête entre les mains, il a l’air encore si fragile et si bouleversé que les relents de ma colère s’atténuent. Je récupère deux serviettes dans la salle de bains, et lui en lance une.
– Je vais préparer du café, déclaré-je. Tu en as besoin, et moi aussi.
Lorsque je reviens avec deux tasses fumantes, je constate qu’il n’a pas bougé et qu’il semble de nouveau à des kilomètres de moi. Je m’y connais assez en tourments intérieurs pour savoir que le mal qui le ronge est bien plus grand que d’avoir sa photo affichée à la une des tabloïds, en galante compagnie et de la poudre au nez. Sa fragilité me touche pour une raison qui m’échappe. Sans doute parce qu’en cet instant, il me rappelle mon père dévoré par ses démons. Il ne s’est pas servi de la serviette que je lui ai apportée et une petite flaque s’est étendue à ses pieds. Alors que je m’étais promis de ne rien en faire, je dépose les tasses sur la table basse. Je m’approche de lui, et commence par lui retirer son manteau, mue par cette envie instinctive de l’aider. Il a besoin qu’on lui tende la main même si, par fierté et par orgueil, il la refusera. Je sais ce que c’est. Cependant ce soir, Carter n’oppose aucune résistance, comme s’il ne me voyait pas. Le vent fait claquer les volets contre les vitres, et je prends sur moi pour ne pas courir me réfugier sous ma couette, comme une petite fille effrayée. La tempête me ramène invariablement au jour terrible où mon père a perdu son bras et où notre vie a irrémédiablement basculé. Dans le néant. Après ce tragique accident, rien n’a plus jamais été pareil et la descente en enfer a été fulgurante.
Près de Carter, je m’assieds et, à l’aide de la serviette, je lui essuie les cheveux, avec douceur. Soudain sa main s’empare de la mienne, et je frémis à ce contact. Lentement, il tourne la tête dans ma direction. Son regard s’arrime au mien et ce qu’il me donne à voir, en cet instant, c’est une âme torturée, soumise à une grande et profonde souffrance. J’ignore si je suis prête à affronter la sienne, alors que je peine à contrôler mes propres émotions. À ne pas laisser la mort de Declan m’entraîner dans un gouffre duquel je ne ressortirai jamais. Nous ne sommes pas amis, pas non plus amants. Nous ne sommes rien l’un pour l’autre et notre rencontre n’est que le fruit du hasard. Et pourtant…
– Merci… Avery, déglutit-il péniblement.
– Ne refais jamais ça, Carter, lui demandé-je doucement alors que j’ai toute son attention. La mer est plus dangereuse que tu ne le penses.
– Qu’est-il arrivé à ton père ? me questionne-t-il d’un seul coup.
Sa perspicacité me coupe le souffle. Même complètement ivre, il parvient à me déstabiliser. Ses yeux vitreux, ses joues rougies, son expression hagarde. J’attrape une des tasses de café sur la table basse, la porte à mes lèvres, tentant de faire abstraction du bruit de la pluie qui frappe aux carreaux et du vent qui s’engouffre dans les interstices. Parce que Carter repartira comme il est venu, parce que la tempête gronde dehors, parce que je veux le mettre en garde contre le salut illusoire offert par l’alcool, parce que je n’ai pas pu aider mon père, je décide de lui avouer un pan douloureux de mon histoire. Je voudrais pouvoir dire que c’est du passé, mais mon père est toujours là, à zoner du côté du port, à traîner dans les bars, à mendier parfois quand il a déjà bu tout l’argent des allocations et qu’il ne parvient pas à me croiser pour m’en soutirer un peu.
– Il travaillait à Newhaven sur un de ces ferries qui font le lien entre la France et l’Angleterre, raconté-je. Pendant que le navire faisait demi-tour, il a passé son bras à travers une meurtrière pour récupérer la touline.
Avant qu’il ne me pose la question, je lui apporte l’explication. Mes doigts se contractent autour de la tasse.
– C’est un cordage pour faire passer une amarre du navire au quai. La mer était agitée, les rafales de vent importantes.
Alors que je me confie, j’ai l’impression de revoir la scène comme si je l’avais réellement vécue. Mes phrases perdent de leur cohérence à mesure qu’il me devient plus difficile de les prononcer.
– Son bras s’est retrouvé écrasé entre le quai et la coque du bateau.
Je peine à poursuivre, les mots me manquent, mes battements s’accélèrent.
– Heureusement, son collègue a eu le réflexe de lui faire un garrot ; il lui a sauvé la vie. Du moins physiquement, précisé-je.
Avec gravité, Carter hoche la tête, pénétré par mes propos.
– Après, plus rien n’a été pareil. Il ne s’est jamais remis de la perte de son bras, a commencé à boire, ne s’est pas relevé. Il a essayé au début du moins, il promettait à ma mère de se battre, que c’était la dernière fois, qu’il trouverait du boulot et que tout allait s’arranger.
Des images me reviennent, et j’avoue que je préférerais les avoir complètement évacuées de ma mémoire.
– Évidemment, rien ne s’est arrangé, reprends-je. Au contraire, ça a empiré et ma mère a fini par partir, je devais avoir une dizaine d’années. Elle a rencontré un chic type, a refait sa vie, a eu de nouveaux enfants. Je ne peux pas lui en vouloir.
– Tu n’es pas partie avec elle ?
– Non. Il y avait mon père, je n’allais pas le laisser seul.
Je hausse les épaules et bois une longue gorgée de café. Le liquide brûlant qui me coule dans la gorge me fait du bien. De façon surprenante, me confier à Carter a été étrangement facile ; peut-être parce qu’il m’a écoutée simplement, sans émettre le moindre jugement, sans me dire ce que mon père ou moi aurions dû faire.
– Merci, Avery.
J’ignore s’il me remercie de lui avoir apporté un café ou de lui avoir livré mes confidences, mais je préfère ne pas creuser le sujet. Je n’ai pas sombré en même temps que mon père. Je ne me laisserai pas entraîner vers le fond par un homme. Dehors la pluie faiblit, et je me lève pour m’assurer que la tempête est bien derrière nous. Au loin, les vagues ne frappent plus les galets avec la même violence. Le calme revient dans la nature comme dans mon esprit. Mon père a sombré corps et âme, emporté par la houle. J’ai longtemps cru qu’il reviendrait comme avant, cru à ses promesses lâchées au milieu de pleurs à fendre l’âme. Et pourtant, il y avait toujours une rechute, une nouvelle vague qui venait le cueillir avant de le jeter de nouveau sur la plage. D’un mouvement vif, je me tourne vers Carter. Et l’image de mon père se superpose à celle de l’homme affalé sur le canapé. Des sentiments contradictoires m’assaillent, l’envie de le prendre dans mes bras, de l’aider, le désir de lui sauter dessus pour lui faire tout oublier, et la colère. Parce que je sens qu’il m’embarque sur un chemin dangereux. Une nuit, rien qu’une nuit. Cela n’impliquait qu’une débauche sexuelle, et pas davantage. En tout cas, pas que je le sauve de ses démons en me jetant sur sa bouche.
Ressaisis-toi.
Je dois me protéger, je refuse de me laisser entraîner sur un chemin vertigineux. Je respire profondément, affermis la décision la meilleure qui soit avant d’ouvrir la bouche.
– Maintenant, il faut que tu partes…
Interloqué, Carter me regarde sans comprendre, mais je suis déterminée à le faire sortir de ma vie, le plus rapidement possible et à rétablir une distance aussi bien professionnelle qu’émotionnelle entre nous. Pour mon salut.
– J’ai besoin de me retrouver seule chez moi, déclaré-je gravement.
Ma voix tremble un peu, alors que mon regard est toujours plongé dans le sien. Nous nous verrons demain, au bureau.
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