Be My Boss (French Edition)
Chapitre 54
Carter Blanchais
Absolument rien ne m’avait préparé à tout ceci. La gorge aussi sèche que les dunes du Sahara, la peau brûlante et le souffle court. Pour un peu, je m’étalerais au sol si Avery ne me maintenait pas par la main.
C’est tétanisé devant la porte close que j’inspire à plusieurs reprises pour me donner du courage. Mais chaque fois que ma main libre se pose sur la poignée pour l’ouvrir, la peur prend le dessus et je reste immobile. Je ne suis plus connecté à mon existence ni même à l’environnement et fixe les chiffres indiquant le numéro de la chambre. Dans mes tympans, un bourdonnement incessant, dans mon esprit une trouille incommensurable et dans mes membres un manque navrant de combativité.
– Ne te bats pas contre toi-même, Carter. Quand tu seras prêt, on ira. Ensemble, me chuchote ma mère en posant sa paume rassurante sur mon épaule.
Mon père m’adresse un signe de tête d’encouragement pendant que Lindsay lorgne son portable en poussant des soupirs d’exaspération. Jusqu’à ce que Meredith intervienne. Ma petite sœur intrépide, l’aventurière de la famille, courageuse et impatiente. Du genre gamine hyperactive, la voici devenue téméraire.
– Je ne vais pas attendre jusqu’à demain, bougonne-t-elle en joignant le geste à la parole.
En deux mouvements, elle ouvre la porte en grand et pénètre à l’intérieur. Hébété, je ne distingue qu’un mur rose framboise recouvert de photographies et de feuilles. Alors que Lindsay me contourne pour passer devant moi, je sens la main de mon père me pousser doucement. Comme s’il m’apprenait de nouveau à marcher, il ne me brusque pas et me rassure de sa présence. Ma mère se tient contre moi ; Avery lâche délicatement mes doigts. Pris par surprise et toujours sur une pente glissant vers la crise d’angoisse, je la dévisage.
– Je t’attends ici, articule-t-elle silencieusement. Je suis là.
Accompagné de mes parents, le cœur palpitant et la respiration haletante, je me fais l’effet d’un mec dénué de courage et d’audace. Moi, le mannequin connu à l’international, l’homme à un million de followers, le gars canon et viril, je suis liquéfié à l’idée de pénétrer dans une chambre.
À chaque pas, je revois Dana, ses couettes brunes, son cheveu sur la langue, sa manière de tirer sur le pan de mon tee-shirt pour que je la porte. Et puis ses petits pieds froids lorsque la nuit elle se glissait dans mon lit pour que je la rassure. La pluie, fréquente en Normandie, qui lui créait des cauchemars. Et puis sa première chute de vélo, ses pleurs qui me déchiraient, son sourire fier alors que je lui collais un pansement licorne sur le genou, son cri de joie en sautant dans la piscine municipale.
Six pas plus tard et au souvenir de ces instants précieux, je parviens au bout de son lit. Le respirateur émet un bruit de soufflerie, le bip d’une machine signale les battements cardiaques et l’odeur aseptisée me saute à la gueule en me balafrant le cœur. Je n’ose toujours pas relever la tête vers elle. Le drap blanc recouvre ses pieds, qui forment deux bosses dessous. Je perçois sans vraiment l’entendre le bruit de ma famille autour, jusqu’à ce que ma mère se mette à parler.
– Bonjour, ma chérie, j’espère que tu as bien dormi.
Je suis percuté par sa manière d’engager la conversation comme si Dana pouvait lui répondre. Quant à mon père, il enlève son blouson, le dépose sur le dossier d’une chaise et me dépasse pour se rendre plus près de ma petite sœur. Mon torse est comprimé dans un putain d’étau douloureux et la pièce tangue sous mes pieds. Je m’agrippe au montant du lit, mes phalanges blanchissent, une goutte de sueur perle dans mon dos et l’air me manque.
Ne te défile pas encore, Carter, me sermonne ma conscience, tu dois te pardonner.
Les paroles de mes parents prononcées ce matin me reviennent et se mélangent.
– Quand bien même tu aurais fermé le portillon derrière toi, elle l’aurait rouvert pour tenter de récupérer son ballon. Tu n’es pas responsable.
Je m’arme de toute ma douleur, m’insuffle une dose carabinée de force et, petit à petit, pose les yeux sur ma sœur. D’abord ses jambes bien droites sous le drap immaculé, puis son ventre qui se gonfle à l’inspiration et enfin son visage.
– Bordel, juré-je entre mes dents.
Personne ne me reprend sur mon langage et je perçois une tension planer. Je suis incapable de détacher mon regard de ses traits. Ma petite sœur n’est plus une enfant mais une préadolescente ! Son expression apaisée me touche en plein cœur et la douceur qui émane d’elle me percute au point de provoquer quelques larmes. Elles sont pleines d’impuissance, de rancœur face au destin et de colère aussi. Comment peut-elle grandir sans vivre ? C’est inconcevable et pourtant bien réel.
– Carter est revenu, l’avertit Meredith, lui tenant la main.
Ce geste me fend l’âme, car à 18 ans elle ne devrait pas avoir à veiller sur sa cadette de la sorte. Mû par la volonté farouche de retrouver ma place au sein de notre clan, je lâche le tube en métal et m’avance à mon tour. Mon père me laisse passer en m’offrant une tape affectueuse dans le dos. Mes gestes sont saccadés, mon souffle rapide et mes jambes en coton. Pourtant, rien de tout cela ne compte lorsque je me penche vers elle et lui murmure à l’oreille :
– Même la Belle au bois dormant n’a pas dormi aussi longtemps que toi, ma princesse, dis-je avec une profonde émotion. Ça fait longtemps que je t’attends, ça serait bien que tu reviennes avec moi. Je ne sais pas si tu peux m’entendre, mais je… je t’aime, Dana. Même si je n’étais pas là, tous les jours je pense à toi. Alors, s’il te plaît, bats-toi et je te promets qu’après, c’est moi qui me battrai pour toi. Tu n’auras plus jamais à combattre. Je suis là.
De ma paume, je caresse ses cheveux longs. La tristesse se mélange à la rage. Mon inutilité me saute à la gorge et menace de me jeter au sol. Néanmoins, lorsque je tourne la tête, je croise les yeux brillants d’Avery, restée sur le seuil de la porte et la réalité me tombe dessus sans préambule.
Je suis attaché à cette femme.
Malgré son caractère bien trempé, son passé houleux et sa passion démesurée pour son travail, elle me rend dingue.
Dingue de son corps.
Dingue de son rire.
Amoureux d’elle.
Voilà ma putain de vérité. Carter Blanchais ressent un amour fulgurant.
C’est alors qu’un sourire éclatant se dessine sur mes lèvres. J’ai retrouvé ma famille et suis prêt à avancer sans tout ce fardeau. Et c’est à Avery que je le dois.
– Viens, prononcé-je à son encontre.
Je la vois hésiter et attendre l’approbation de mes parents, ce respect me fait encore plus craquer !
– Dana, j’ai quelqu’un à te présenter, lui annoncé-je fièrement. Elle ressemble à ta poupée Barbie préférée mais avec un petit truc en plus !
Dans l’œil paniqué d’Avery, je perçois sa menace. Si je dis une connerie, elle ne manquera pas de me la faire payer. Espiègle, je lui lance un clin d’œil, qu’elle reçoit en agitant son index menaçant dans ma direction.
– Un cerveau, terminé-je en riant. Parfois, elle a du mal à l’utiliser, heureusement que je suis dans les parages pour lui montrer comment faire.
Dans la chambre 122, la bonne humeur retentit vivement, les discussions fluides s’enchaînent et parviennent à me détendre suffisamment pour que j’éteigne mon téléphone portable. Ce qui arrive très rarement.
– Et si j’allais nous chercher des sandwichs ? propose Avery au bout de deux heures de convivialité.
– Pas pour moi, réplique Lindsay alors que nous avons tous validé ce choix.
– Pourquoi ? lui demandé-je, étonné par son refus.
Ses joues deviennent rouges, ses yeux noisette esquivent les miens et son pied tapote nerveusement contre le sol.
– Ça ne te regarde pas, réplique-t-elle froidement.
De toute évidence, Lindsay, la plus extravagante de mes sœurs, devient une jeune femme au tempérament de feu. Même si je désapprouve son crop-top dévoilant son nombril et son trait bien trop prononcé d’eye-liner noir, je ne peux jouer au grand frère protecteur. Puisque je suis parti en abandonnant mon rôle.
Le silence pèse sur nos têtes et Meredith se mure également dans le mutisme. Je me dois de crever tout de suite l’abcès afin d’éviter l’infection. J’en suis l’origine, à moi d’en être le guérisseur.
– Vous avez le droit de m’en vouloir, à votre place je serais même en rogne, dis-je calmement. J’ai déserté la famille, je me suis barré pour faire le guignol sur des podiums sans prendre la peine de conserver nos liens. Je suis un idiot.
– Je dirais plutôt un égoïste nombriliste narcissique, précise Meredith avec défi.
Son effronterie, au lieu de m’agacer, m’enchante. Au moins, elle ne se débine pas, vide sa rancœur à mon égard et m’offre la possibilité de retrouver sa confiance.
– Non, l’exact terme est « un égoïste nombriliste narcissique super canon » !
– Tu n’es pas si beau, décrète Lindsay avec taquinerie.
– Je suppose que c’est ton petit copain que tu trouves le plus beau, argué-je pour la titiller.
Mes parents échangent un regard complice et nous contemplent, un petit sourire ravi aux lèvres.
– Comment tu le sais ? s’indigne l’intéressée.
J’ai vu juste et ma perspicacité, doublée de mon humour, m’aide à gagner des points auprès de mes sœurs.
– L’intelligence ! Prends-en de la graine, petite.
J’embrasse ma main et la lui tends pour qu’elle en fasse de même, ce qui me vaut un rire cristallin de sa part.
– Même pas en rêve !
Mon Dieu, qu’il est doux de retrouver un foyer, un endroit où l’aspect ne prévaut pas sur la personnalité. Et c’est encore plus magique lorsque l’amour s’en mêle…
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