Célubée
Chronique de Célubée
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Pendant qu’il reprenait son souffle en suivant difficilement les péripéties du combat dans l’insaisissable lumière du foyer près duquel il se tenait, Neter se souvint soudain combien il avait regretté, après le premier affrontement, de n’avoir pas réussi à ramener vivants un ou deux des inconnus. Dans l’excitation de la bataille, grisé qu’il était par le sang, le choc des masses, les cris des combattants, il n’avait pensé qu’à tuer. Toute son angoisse des derniers mois s’était résolue en un ardent désir de massacre.
Il voulut crier qu’il ne fallait pas exterminer l’ennemi, mais capturer les survivants, car il était clair à présent que Célubée allait l’emporter. Pourtant sa voix, enrouée et gênée par les battements précipités de son cœur, ne portait plus. En outre, chacun, sentinelle ou simple Célubéen, se battait à présent avec une telle virulence, que nul ne l’aurait entendu. Il se rendit compte que tous se trouvaient, pour l’heure, sous l’influence de cette force incontrôlable qui poussait à mutiler et à détruire. Devant la totale inutilité de son intervention, Neter resta à l’écart de la bataille, les yeux agrandis par l’horreur de ce qu’il venait de comprendre.
Bientôt, les hommes aux vêtements de fourrure furent tous étendus dans le froid et le sang. Les Célubéens, vainqueurs, restaient hébétés. Beaucoup étaient blessés. Quelques-uns étaient morts. Ils se retrouvaient soudain les mains poisseuses, agrippées à des armes devenues inutiles. Ils cherchèrent Neter. Et Neter était là, intact, sans la moindre blessure cette fois, avec seulement une grande tristesse dans le regard.
Au moment où il allait leur parler, un hurlement traversa la nuit. Un hurlement de femme, un hurlement qui montait de Célubée. Avant tout le monde, Neter se ressaisit et dévala à la course le chemin. Il entendait des cris et une forte rumeur, qui se répercutait dans le cœur de la montagne, là où était Célubée. Il sut tout de suite qu’il avait eu tort de ne pas surveiller le fleuve. Mais aucune image du désastre qu’il s’attendait à découvrir n’eut le temps de s’imposer à lui. Il arriva avant. Et ce qu’il vit alors lui causa plus de stupeur que d’effroi.
Massées à l’entrée de Célubée, dans le boyau central éclairé de fugitives torches, les femmes de Célubée maintenaient une jeune femme. Celle-ci terrorisée, se débattait, cherchant à échapper au cercle des femmes, qui, hurlantes, ne se privaient pas de la frapper de violents coups de pied, de la gifler ou de saisir ses longs cheveux mouillés. Mouillée, elle l’était. Ruisselante, plutôt. À demi nue, son vêtement de peau avait glissé sur ses reins, dénudant sa poitrine haute et fine, dressée de froid et de peur. Elle criait, elle aussi et frappait à son tour celles qui l’entouraient. À l’écart, se tenaient les hommes de Célubée qui n’avaient pas eu le temps de rejoindre leurs camarades et les vieillards désignés pour garder la ville.
Neter demeura muet d’étonnement. Il cria ensuite aux femmes de se calmer. Mais elles étaient comme ses soldats tout à l’heure, sourdes à tout appel à la raison. Il dut se saisir de la plus proche de lui, lui lancer une gifle retentissante et pénétrer dans leur cercle pour que leur fureur retombe enfin. Parvenu au centre, il attrapa la jeune femme et lui immobilisa les bras. Il se rendit compte que tout en se débattant violemment, elle ne cessait de trembler. Il demanda qu’on aille chercher un vêtement et des tissus secs pour l’essuyer et l’habiller. Tandis que l’un des hommes se chargeait de cette course, Neter imposa le silence aux femmes qui s’indignaient et vociféraient qu’il fallait la tuer sur-le-champ.
“Nous avons tué assez d’hommes pour aujourd’hui”, lança-t-il sèchement. Il appela à la rescousse l’une des sentinelles qui l’avaient suivi. Elle l’aida à maintenir la prisonnière en lui enserrant les jambes. Neter, de son côté, tapota d’une main l’épaule de la jeune fille et toute la communauté l’entendit murmurer : “Calme-toi ! Calme-toi ! Personne ne te fera de mal.” Lorsque l’on apporta les étoffes réclamées, Neter demanda à sa femme, blottie dans l’obscurité auprès de leur père, de venir s’occuper de sécher et d’habiller la captive. Elle fendit la foule, les linges à la main, sans un regard pour ses compagnes stupéfaites, ni du reste pour la jeune femme. Elle se mit à la sécher et à la frictionner, aidée par la sentinelle.
Pendant ce temps, Neter regroupa les femmes et les quelques hommes dans la plus proche demeure. Il réprima d’un petit mouvement sec de nouvelles manifestations de colère et demanda qu’on lui explique ce qui s’était passé. Au moment où les femmes allaient répondre toutes en même temps, entra le frère aîné de Neter. Aussitôt, elles firent silence.
“Je suis désolé, Neter. Je n’ai pas réussi à les calmer. Aucun des hommes restés à Célubée n’a voulu m’y aider. Quand tu es revenu, j’étais, en désespoir de cause, parti chercher quelque arme pour tenter de les ramener à la raison.
— Peux-tu, toi, m’expliquer ce qui s’est produit ?
— Guère mieux qu’elles. Ce sont elles qui l’ont surprise dans le grenier, tandis qu’elle essayait d’emporter deux gros sacs de grains. Tu as vu dans quel état elle est. Elle a dû venir par le fleuve. Ses amis sur la montagne cherchaient sans doute seulement à faire diversion pendant qu’elle nous dérobait nos réserves.
“Pendant qu’on la traînait où tu l’as trouvée, l’une de nos sœurs est allée voir ce qui était advenu du garde du fleuve. Elle est revenue en criant qu’il était mort et qu’elle l’avait tué. La femme de ce dernier s’est alors jetée sur la jeune fille pour lui arracher les yeux. Elles s’y sont toutes mises. Tu es arrivé à temps pour les empêcher de la mettre à mort.”
À ces mots, toutes les femmes se mirent à gémir. L’épouse de la sentinelle assassinée se roula à terre, agitée de convulsions. Avant que les deux hommes puissent faire ou dire quoi que ce soit, leur grande et vigoureuse sœur, celle qui avait dévalé le sentier du fleuve dans la nuit pour ramener la nouvelle de la mort du garde du fleuve, se porta en avant.
“Tu n’avais pas le droit, Neter. Tu n’avais pas le droit. Elle a tué un homme. À cause d’elle et des siens, combien d’hommes avons-nous perdus aujourd’hui ? Elle voulait nous voler le peu que nous possédons. Comment aurions-nous passé l’hiver ? Elle méritait mille fois de mourir.
— Tous ses compagnons sont morts cette nuit. Va sur la montagne. Va voir les flaques de sang. Va voir ces hommes désarticulés que les vautours viendront bientôt dévorer. Lorsque tu auras la force de supporter ce spectacle, alors je t’écouterai.
“Toi, pas plus que les autres, tu n’as admis que j’avais raison de réclamer de plus grandes mesures de sécurité. Aucune de vous n’a soutenu mes propositions quand il était temps. Vos maris, vos frères et vos fils seraient encore vivants. Vous ne méritez pas la moindre consolation.
“Respectez le courage de cette jeune fille qui s’est jetée dans l’eau du fleuve où aucune de vous n’oserait se baigner, qui savait qu’elle risquait la mort en pénétrant dans une cité inconnue, qui savait que ses frères étaient en train de mourir pour qu’elle puisse accomplir sa mission. Laquelle d’entre vous aurait accepté de secourir son peuple à ce prix ?
— Nous l’aurions toutes accepté, tu le sais bien, répondit sa sœur. Ne t’avons-nous pas cent fois prouvé notre dévouement à Célubée ? Mais nous aurions toutes accepté, aussi, d’être tuées en cas d’échec. Elle devait mourir, tu le sais bien, aussi courageuse soit-elle.
— Tu as peut-être raison. Mais elle nous sera plus utile prisonnière que morte. Depuis la première attaque de ce peuple étranger, je cherche à comprendre ce qu’il est et ce qu’il veut. Ce n’est qu’ainsi que nous parviendrons à nous défendre efficacement. Elle pourra répondre aux questions que je me pose.
— Elle ne répondra à aucune de tes questions, car elle ne comprend pas ce que nous disons. Sait-elle seulement parler ? Elle n’a fait que crier depuis que nous l’avons capturée. Dis-moi encore. Qu’as-tu l’intention d’en faire ? Où la mettras-tu pour qu’elle ne s’échappe pas ? Tu veux la garder en vie. Soit. Mais donne-nous l’assurance qu’elle ne s’enfuira pas pour raconter à son peuple tout ce qu’elle a vu ici ou qu’elle ne profitera pas de notre sommeil pour nous tuer comme elle l’a fait de la pauvre sentinelle.”
C’est ainsi que Neter aménagea pour la jeune prisonnière un lieu de détention dans une grotte, à l’entrée de Célubée, qu’il fit barrer de pieux et garder en permanence.
Sur son ordre, plusieurs hommes allèrent, dès le matin, chercher les cadavres des soldats et les redescendirent, comme la première fois, pour les exposer sur la terrasse de Célubée. La captive vit, de sa cage, passer les corps sans vie des hommes de son peuple, mutilés souvent, toujours barbouillés de sang et de terre. Et tous l’entendirent gémir et sangloter à l’arrivée de chaque convoi de cadavres. Les femmes de Célubée y trouvaient un apaisement à leur propre peine devant les pertes subies par leurs familles. Mais les hommes chargés du transport des corps, ne pouvant plus supporter les cris de douleur de la jeune femme chaque fois qu’ils longeaient sa prison, demandèrent à Neter de les dispenser de la poursuite de leur tâche.
Neter, que chaque plainte de la prisonnière faisait souffrir autant que ses hommes, accepta qu’on enterre sur la montagne le reste des morts. Mais la prisonnière, ne voyant pas ramener les corps de ses autres compagnons et constatant que les Célubéens montaient vers la montagne avec des armes et des instruments inconnus d’elle, se mit à hurler et à gémir de manière ininterrompue. Sa détresse et la puissance de sa voix étaient telles qu’en quelque endroit de Célubée qu’on se trouvât, on ne pouvait manquer de l’entendre. Elle aurait sans doute continué à se plaindre de la sorte, si, en enterrant les corps, on n’avait découvert que l’un d’entre eux vivait encore. C’était l’adversaire de Neter, le colosse qu’il avait refusé qu’on achève en l’assommant. Il baignait dans son sang et ses jambes étaient complètement paralysées. Toutefois, sa respiration et les mouvements convulsifs de ses mains attirèrent l’attention des fossoyeurs. Leur tendance aurait sans doute été de lui porter le coup de grâce, ne serait-ce que pour mettre fin à ce qui paraissait une effroyable douleur. Mais Neter, monté avec eux pour échapper au désespoir de la jeune fille, s’y opposa fermement. En vain ses hommes lui démontrèrent-ils qu’il était plus humain de le tuer que de le laisser souffrir, Neter ne put s’y résoudre. Par respect de l’adversaire combattu et du souffle de vie qu’il avait réussi à conserver, prouvant par là sa vigueur et son droit à survivre. Par désir aussi – en tentant de le sauver, même s’il semblait que cela soit perdu d’avance – de compenser le mal qu’ils avaient fait à ce peuple étranger.
Voyant qu’on ne pouvait songer à mettre debout le blessé et craignant de le déplacer, Neter fit appeler son frère. Celui-ci examina sommairement le géant et hocha la tête avec commisération.
“Il va mourir, Neter, c’est sûr. Sa blessure est profonde et son corps s’est vidé de son sang. Je ne peux rien faire pour lui. Le mieux serait sans doute d’abréger ses souffrances.
— Je veux que tu le soignes. Je veux que – même s’il meurt – je puisse me dire que nous avons porté secours à un ennemi.
— À quoi bon ? Et personne à Célubée ne te soutiendra. Personne ne pourra comprendre les raisons de ton geste. Demande à l’un de tes soldats de le tuer et va-t’en si tu ne peux le supporter.
— Cesse à présent. Personne ne le tuera. S’il fallait le faire, je n’aurais besoin de personne pour m’y aider. Mais j’ai décidé que nous essayerions de soigner ses blessures, parce qu’il est temps que Célubée revienne à cette époque où la colère et la haine n’avaient pas déformé son âme.”
Le prêtre pansa la blessure après y avoir appliqué un cataplasme d’herbes qu’il retourna préparer dans son logis. Il était manifestement furieux et ne cessa, pendant tout son travail, accompli aussi minutieusement qu’à l’habitude, de grommeler et de jeter des coups d’œil exaspérés aux fossoyeurs qui avaient repris leur tâche. Neter vint lui demander, lorsqu’il le vit achever son bandage, s’il pensait qu’on pouvait le descendre à Célubée. Le prêtre décréta alors véhémentement que pour le peu de cas que l’on faisait de son avis, il était superflu qu’il le donne et que, de toute manière, vu l’état du blessé, transporté ou non, il ne tarderait pas à mourir.
Neter ordonna qu’on le ramène à Célubée. Il avait eu l’intention de l’installer chez lui pour montrer l’importance qu’il accordait aux soins donnés à un ennemi et le protéger des violences de son peuple, mais il changea d’opinion chemin faisant. Au fur et à mesure qu’ils descendaient, ils perçurent à nouveau les cris de la prisonnière, toujours aussi désespérés, étourdissant de tristesse tous ceux qui les entendaient. Lorsqu’elle les vit passer et qu’elle remarqua que l’homme avait été pansé et vivait encore, elle étreignit les pieux qui fermaient sa prison et se mit à pleurer en poussant de tout petits cris. Neter arrêta ses compagnons et regarda la jeune fille. À la manière dont elle tendait les bras et appelait, il comprit qu’elle voulait qu’on lui confie le blessé. Cela lui parut aussitôt une meilleure solution que celle qu’il avait d’abord envisagée. Il fit donc coucher le moribond dans la grotte de la prisonnière.
L’agonie du soldat ennemi dura plusieurs jours. Le prêtre vint le voir quotidiennement pour renouveler les cataplasmes et le pansement. Il revenait généralement le soir, tenant une boisson brûlante et noirâtre avec laquelle il tentait désespérément de faire baisser la fièvre. La jeune fille ne quittait pas son compagnon, renouvelant sans cesse les compresses qu’elle lui faisait, en puisant dans la jarre d’eau qu’on lui apportait chaque matin. Elle observait le prêtre et approuvait silencieusement les soins qu’il dispensait. Elle l’aidait de son mieux, en maintenant le corps, ou en le soulevant avec une force qui étonnait toujours le frère de Neter.
Il ne faisait aucun doute, cependant, que l’homme était perdu. La jeune fille s’en rendait compte. On la voyait pleurer silencieusement au chevet du blessé. Mais elle ne réclama jamais qu’on abrège la vie du colosse. Elle aurait du reste pu s’en charger elle-même : sa force lui permettait de l’étrangler d’un coup sec. Elle attendait sa mort avec tristesse et résignation. Lorsque, enfin, le jeune homme trépassa, au moment où le prêtre changeait de nouveau le bandage, elle s’agenouilla furtivement devant ce dernier, les mains jointes. Il comprit qu’elle souhaitait le remercier de ce qu’il avait fait. Devant tant d’humilité et de désespoir, il prit la main de la jeune fille et la serra fortement avant de sortir.
Neter éprouva des difficultés à faire enlever le corps, les Célubéens redoutant tous que ce geste ne déclenche à nouveau les hurlements de la prisonnière. Il s’y rendit lui-même, accompagné du grand soldat qui s’était attaché à lui depuis ce jour où Neter lui avait fait raconter comment il avait retrouvé, dans la montagne, le cadavre de son ami. Mais la jeune fille ne manifesta aucun chagrin. Elle se borna à étreindre une dernière fois le mort avant de les laisser l’emporter. Ils virent qu’elle les suivait des yeux depuis sa prison. Elle ne regagna le fond de la caverne que lorsqu’ils eurent disparu.
Depuis le début de sa captivité, la jeune fille n’avait jamais touché à aucun des aliments qu’on lui avait apportés. Elle se contentait de boire un peu d’eau. Neter ne s’en inquiéta pas aussi longtemps que son compagnon demeura en vie. Mais la persistance de ce comportement après la mort du jeune homme lui causa du souci. Il lui importait fort que la jeune fille restât vivante et il se rendait compte qu’elle cherchait à se laisser mourir.
Son frère lui conseilla de l’autoriser à se promener sous la surveillance de deux sentinelles, afin que l’exercice lui donne faim et l’empêche de tomber en faiblesse. Elle alla donc chaque jour sur la montagne en compagnie de deux soldats. Elle attendait ces sorties avec une impatience visible, car lorsque ses deux gardiens arrivaient, elle les guettait toujours, debout derrière les barreaux. Mais les hommes chargés de la garder, considéraient cette sortie comme une épreuve, qu’ils accomplissaient à contrecœur. Aucun Célubéen n’avait en effet confiance dans l’apparente résignation de leur prisonnière. Le peuple la soupçonnait de chercher un moyen pour s’échapper. L’attention des sentinelles restait en permanence éveillée, leurs yeux sans cesse tournés vers la jeune fille qui bondissait sans y prendre garde de rocher en rocher. Neter avait établi une alternance entre six hommes, mais dès la fin du premier roulement, les six vinrent le trouver pour lui demander de les relever de cette fonction ou de mettre fin aux promenades.
Neter, qui avait vu que dès le premier jour la jeune fille s’était remise à manger, refusa de revenir sur la permission qu’il avait accordée. Il décida d’accompagner désormais la captive avec seulement l’un des six hommes dont les périodes de surveillance se trouveraient ainsi espacées.
Chaque après-midi, Neter escorta donc l’étrangère. À plusieurs reprises son aîné se joignit à eux pour cueillir des plantes. Le prêtre s’était pris de sympathie pour l’entreprise de son frère et pour la jeune fille elle-même. Il tenta d’aider Neter à l’apprivoiser et à la faire parler.
Leurs premiers efforts demeurèrent infructueux. Tout en marchant auprès d’elle et sans jamais la perdre des yeux, Neter ne cessait de lui parler. Il lui expliquait le paysage, désignait les nuages ou le soleil pour évoquer le climat du moment, racontait qui il était et ce qu’étaient ses fonctions à Célubée, l’interrogeait enfin sur elle et sur son peuple. Mais jamais elle ne répondait. Elle semblait même ne pas entendre, avançant de son pas sautillant sans se soucier de son cortège. Il lui arrivait de compléter sa promenade par quelques exercices qui, chaque fois, faisaient tressaillir son second gardien, prêt à maîtriser une tentative inopinée de fuite. Neter s’amusait de la voir si soucieuse de faire travailler chaque partie de son corps. Ses mouvements lui apprenaient pourquoi son peuple était si combatif et si vaillant. En bon guerrier, il ne doutait pas que les exercices pratiqués par sa prisonnière correspondissent à l’apprentissage de la lutte. Il n’avait pas de mal à imaginer l’entraînement auquel devait s’adonner son peuple.
Son frère le relayait dans ses efforts les jours où il les accompagnait. Mais il adoptait une technique différente. Il ne parlait pas sans arrêt comme le faisait Neter pour tenter de rassurer la jeune fille sur leurs intentions. Il ne questionnait pas davantage. Il montrait tout ce qu’ils rencontraient sur leur chemin et le nommait. Mais il n’obtint pas plus de résultats.
Bien des jours et des nuits s’étaient écoulés depuis la capture de la jeune fille. Le printemps était revenu. Neter persévérait toujours dans ses efforts pour la faire parler. Il craignait qu’elle ne sache pas parler, ainsi que l’avait dit sa sœur. On ne l’avait jamais entendue émettre un son proche du langage. Lorsqu’elle avait une requête à formuler, elle recourait exclusivement aux gestes et postures pour se faire comprendre. Ses remerciements, plus fréquents au fur et à mesure que le temps passait, prenaient toujours la forme empruntée la première fois.
À Célubée, Neter était à nouveau critiqué. Les femmes ne lui pardonnaient pas d’avoir maintenu en vie la jeune fille. Elles s’indignaient à présent, soutenues en cela par beaucoup d’hommes, de ce que Neter lui consacrât chaque jour une partie de son temps. Leur mécontentement s’accroissait tous les jours en raison de l’échec des efforts de Neter. On savait chaque soir comment s’était déroulée la sortie, car la sentinelle de service rapportait par le menu la promenade. Il semblait que l’entreprise de Neter dût le couvrir de ridicule. Son oncle et son père avaient résolu d’aborder la question au prochain conseil. Il fallait que Neter en finisse avec cette histoire. Il devrait décider soit l’exécution de la prisonnière, soit sa détention sans aucune dérogation.
Neter voyait bien ce qui se tramait. Il avait senti à nouveau l’hostilité levée contre lui et en avait deviné la cause. Sa femme et son frère, ainsi que les plus loyaux de ses hommes, le tenaient informé de ce qu’ils apprenaient. On avait beau les laisser à l’écart et se taire lorsque l’un d’entre eux se trouvait dans les parages, Célubée était trop petite pour qu’on ne puisse connaître les pensées et les intentions de chacun. La veille du conseil, Neter savait donc ce qu’on allait exiger de lui. Aussi entreprit-il la promenade avec mélancolie. Il parla peu, guettant du coin de l’œil la jeune fille et réfléchissant aux moyens de gagner du temps.
La prisonnière était, elle, au contraire, d’excellente humeur. Elle s’agita plus que jamais, s’exerçant à la course, à la grande horreur de son gardien, qui partit sur ses traces aussi vite qu’il put en lui criant de revenir immédiatement. Neter, qui regardait tout cela de loin, s’aperçut soudain que – contrairement aux fois précédentes – la jeune fille ne s’arrêtait pas au bout de quelques foulées, mais continuait sa course à grande allure, inutilement poursuivie par la sentinelle vociférante.
À son tour, Neter se lança à sa suite. Il rattrapa et dépassa la sentinelle. Il se rendait compte qu’il devrait accomplir un effort soutenu pour parvenir à la hauteur de la fuyarde. Malgré son souffle déjà court et la précipitation de son cœur, il accéléra son allure tout en lui criant, lui aussi, de s’arrêter.
À sa grande surprise, alors qu’il se résignait à être définitivement distancé et à la laisser partir, elle fit demi-tour et se dirigea, toujours aussi légèrement, vers lui. Elle était à peine essoufflée quand elle arriva à sa hauteur. Neter, à demi époumoné, entra, autant que ses forces le lui permettaient, dans une violente colère. Il lui parla avec une véhémence et une brutalité qu’elle ne pouvait manquer de remarquer. Il la secoua violemment par le bras en lui demandant ce qu’elle avait bien pu imaginer. Il aurait ainsi continué à la maltraiter si elle n’avait, en souriant, montré sa propre poitrine, qui se soulevait encore précipitamment, en disant : “Alla” et tendu ensuite le doigt vers celle de Neter en murmurant “Neter”.
Il s’arrêta aussitôt et s’exclama joyeusement : “Tu parles… Tu parles ! Tu as compris que mon nom est Neter !”
Elle hocha la tête et désignant à nouveau sa poitrine, rappela : “Alla”. Neter ne se tint plus de joie et courut vers la sentinelle qui arrivait au pas de charge. “Elle s’appelle Alla. Elle vient de me le dire. Elle parle ! Elle sait parler ! Entends-tu ?”
Alla s’avança vers la sentinelle, lui toucha le sein et articula son nom. Le garde en demeura, lui aussi, bouche bée. Il apparaissait ainsi, tout à la fois, qu’elle était capable de s’exprimer comme eux et qu’elle avait retenu, au fil des sorties, le nom de ses gardiens. Neter lui demanda si elle pouvait lui apprendre d’où elle venait. Mais elle resta silencieuse et ses yeux manifestèrent son désarroi. Comme Neter essayait de comprendre ce qui se passait, elle prit une pierre dans sa main et dit “pierre”. Elle donna ensuite le nom de plusieurs plantes que lui avait montrées le prêtre. Neter, interloqué, reposa sa question. Elle l’observa un moment et se mit à prononcer des paroles incompréhensibles. Elle les répéta plusieurs fois avant de conclure en désignant chacun des deux hommes par leur nom.
Neter apprit ainsi que s’il existait au monde d’autres peuples que celui de Célubée, il existait aussi d’autres langues que celle parlée par les Célubéens. Sa première allégresse s’en trouva tempérée, mais il redescendit vers Célubée plus confiant qu’il n’en était parti. Il savait que personne au conseil ne pourrait remettre en cause sa décision d’épargner Alla.
La question n’y fut même pas évoquée le lendemain. Dès le soir, chacun savait que Neter avait remporté une nouvelle victoire et qu’il était près d’obtenir les renseignements qu’il souhaitait. Il fut donc tacitement décidé de ne pas le gêner dans son entreprise. Neter continua ses promenades avec Alla. Elle s’y exerçait comme à l’accoutumée, mais acceptait quelques échanges verbaux. Neter devait admettre qu’ils restaient limités car elle se bornait souvent aux présentations esquissées le premier jour. Elle paraissait trouver un plaisir toujours renouvelé à répéter son nom et celui de ses gardiens. Elle allait parfois jusqu’à nommer les plantes poussant sur leur chemin, prouvant ainsi qu’elle avait écouté attentivement les leçons du prêtre. Neter comprit qu’elle considérait les sorties comme l’occasion de prendre de l’exercice et qu’il l’ennuyait en cherchant à la faire parler. Aussi prit-il l’habitude d’aller lui rendre visite dans sa prison.
Il venait souvent à la fin de la journée, au moment où Célubée se retirait dans ses demeures pour y prendre un dernier repas. Elle l’accueillait toujours avec d’intenses manifestations de joie et prononçait le rituel “Alla”, “Neter” en montrant du doigt les deux intéressés. Elle achevait généralement son dîner. Il lui faisait répéter le nom de ce qu’elle avait mangé et de toutes les choses qui se trouvaient dans la grotte. Puis il faisait de courtes phrases, rappelant ce qu’ils avaient vu au cours de la promenade du jour et les exercices qu’elle avait accomplis. Il ponctuait chacune de ses phrases d’un “as-tu compris ?” et, le plus souvent, elle hochait la tête en signe d’affirmation. Lorsqu’il apparaissait qu’elle ne saisissait pas le sens des mots, il recommençait, cherchant d’autres termes, jusqu’à ce qu’elle ait parfaitement compris. Il avait renoncé à obtenir d’elle immédiatement les informations qu’il désirait, préférant lui apprendre d’abord leur langue.
Il s’amusait de ce qu’elle trébuchât sur certains mots et de cette sorte d’accent avec lequel elle les prononçait. Mais elle était appliquée. Il pensait qu’il parviendrait – avec le temps – à la faire parler. Quand arrivait la sentinelle de nuit, il la quittait et gagnait la maison de son frère où il persistait à dîner.
Celui-ci l’aidait de ses conseils, lui suggérant les mots et les phrases à apprendre à la jeune fille, tirant les conclusions de la journée et des progrès qui avaient été accomplis. Il s’amusait de voir combien Neter prenait cette tâche à cœur et ne cessait d’y revenir, quand bien même son aîné tentait de mettre la discussion sur un autre terrain.
Neter consacrait beaucoup de temps à sa prisonnière. Mais il assumait, comme auparavant, toutes ses autres charges. Avec le retour du printemps, il avait à surveiller les travaux des cultivateurs qui s’apprêtaient à faire une première récolte dans les champs où les graminées poussaient seules et qui soignaient sans relâche, à grand renfort d’arrosages, car le temps était sec, les trois terres qu’ils avaient ensemencées à la demande de Neter. Il continuait à renforcer les défenses de Célubée et avait décidé d’élever un rempart en bordure du fleuve. Toutefois, pendant ses inspections, il ne cessait de penser à Alla, à la promenade où il l’accompagnerait et à la visite qu’il lui rendrait au couchant. Il réfléchissait à ce qu’il lui apprendrait, mais son esprit s’évadait souvent du cadre qu’il cherchait à lui imposer pour s’attacher au souvenir de la jeune fille courant dans la lumière de la montagne. Il reconnaissait qu’elle le préoccupait plus qu’il ne l’aurait souhaité. Mais comme il se persuadait que mieux connaître l’ennemi était un aussi bon moyen de défense que l’édification de fortifications, il poursuivait ses rapports avec Alla sans se poser davantage de questions.
Cependant la multiplicité des tâches auxquelles il s’astreignait tourmentait son esprit. Il se plaignit souvent à son frère de trouver difficilement le sommeil et que celui-ci soit fréquemment troublé de rêves étranges qui affaiblissaient son âme toute la journée. Le prêtre lui offrait chaque soir une boisson apaisante. Elle avait dans les premiers temps produit l’effet escompté et rendu à Neter le repos. Mais elle perdit progressivement son efficacité et l’insomnie rongea de nouveau Neter.
Dans le milieu de la nuit, lorsqu’il avait achevé de repasser l’œuvre accomplie la veille et d’énumérer les travaux qui l’attendaient le lendemain et les jours suivants, il s’exaspérait de ne pas parvenir à s’enfoncer dans la nuit délicieuse qui couvrait Célubée. Il s’énervait de sentir à son côté sa femme calmement endormie, dont il ne pouvait rien attendre pour l’aider à s’apaiser. Il s’agitait davantage encore au souvenir de son union tronquée et des plaisirs auxquels il avait volontairement renoncé pour une gloire qu’il sentait parfois lui échapper.
À la fin de l’une de ces nuits blanches, alors qu’il sentait que le matin était tout proche, Neter, à bout d’énervement, se leva. Il avait eu l’intention d’aller inspecter les travaux entrepris au bord du fleuve, mais ses pas le menèrent devant la prison de la jeune fille.
Il avait renoncé à la faire garder dans la journée car il se trouvait toujours quelqu’un dans les parages qui pourrait l’entendre et s’opposer à sa fuite. Mais, pour la nuit, il avait maintenu une sentinelle devant les pieux qui barraient sa grotte. Bien que cette organisation mobilisât un soldat de plus pendant la nuit, personne n’avait osé la critiquer. Au reste, le rôle du garde consistait à dormir en travers de l’entrée de la caverne, de manière à empêcher Alla de sortir à l’insu de tous.
Il faisait encore nuit lorsque Neter parvint à la prison, mais les ténèbres s’amenuisaient. La sentinelle venait de se réveiller et s’était assise, enroulée dans la peau de bête qui lui servait de couverture. Neter l’autorisa à rentrer chez elle. Il demeura d’abord immobile devant l’entrée obscure, cherchant si Alla dormait encore. Elle avait dû les entendre parler car elle vint bientôt vers lui. Il sut que le matin s’approchait très rapidement, parce qu’il distinguait sa silhouette. “Alla”, dit-elle, puis comme toujours, “Neter”, en le montrant du doigt.
Il avait compris que cette façon de faire était celle du peuple de la jeune fille. On se présentait en guise de salutation. Quand Neter eut surmonté son agacement devant cette coutume étrangère et se mit à répondre “Neter”, puis “Alla”, elle en fut si heureuse que ses progrès s’accélérèrent. Ainsi échangèrent-ils leur salut ce matin-là. Neter n’entra pas dans la grotte et se contenta de lui parler à travers les barreaux. Il lui expliqua qu’il dormait mal et que, lassé de son insomnie, il avait préféré commencer sa journée plus tôt que d’habitude. Jamais, il n’avait prononcé une phrase aussi longue devant elle et il se hâta de demander si elle avait compris. Elle avait compris et répondit plus brièvement :
“Alla dort mal aussi.
— Alla dort mal. Mais elle parle bien maintenant.”
À force d’entendre Neter utiliser des phrases construites, elle employait à son tour des formules plus correctes et complètes que celles dont elle usait au début pour lui répondre. Il savait qu’elle ne tarderait pas à maîtriser leur langue et qu’il pourrait la questionner à loisir. Il ne se cachait pas qu’il aurait déjà dû commencer à l’interroger. Mais, curieusement, il en repoussait chaque jour le moment.
“Pourquoi Alla dort-elle mal ?
— Alla a des images dans la tête. Trop. Elles réveillent Alla.”
Neter avait constaté que la jeune fille n’arrivait pas à parler d’elle autrement que par son nom. Elle refusait l’usage de la première personne et comprenait mal Neter lorsqu’il la tutoyait au lieu de recourir à son nom. Elle se plaignait de son manque de précision. Neter avait compris que le tutoiement la choquait en ce qu’il ne permettait pas d’identifier clairement la personne concernée et qu’il s’utilisait indifféremment à l’égard d’individus pourtant dissemblables et avec lesquels Neter n’entretenait pas le même type de rapports.
De même, en raison de l’insuffisance de son vocabulaire, elle avait recours à des formules qui, souvent, devaient être la simple traduction du terme utilisé par son peuple. Le prêtre qui venait lui parler de temps en temps avait remarqué le décalage existant entre les deux langues. Il arrivait que les Célubéens disposent de deux mots différents là où le peuple d’Alla n’en possédait qu’un. Mais l’inverse se produisait aussi. Pour cette raison, il incitait Neter à apprendre à son tour la langue d’Alla.
Neter s’y était jusqu’à présent refusé. Parce que l’éducation d’Alla lui prenait déjà trop de temps pour qu’il en perde davantage à apprendre une langue que, finalement, il considérait, intérieurement, comme inférieure à la sienne. Il avait suggéré à son frère aîné de s’y mettre lui-même. Mais celui-ci avait ironiquement répondu que Neter lui semblait mieux placé pour cela.
Le jour paraissant, le visage d’Alla se dégagea davantage de l’ombre. Neter s’attendrit devant l’ingénuité qui émanait de la jeune fille au sortir de la nuit. Sa vigueur paraissait estompée et, derrière les pieux, elle ressemblait plus à un jeune enfant cherchant du réconfort qu’à la robuste jeune femme courant sur la montagne.
“Alla veut-elle une boisson pour dormir ?
— Non. Alla préfère ses images. Elles consolent Alla.”
Il ne demanda pas ce qui la chagrinait. Il savait qu’elle supportait mal sa captivité. Avec le printemps, elle était devenue plus impatiente. Elle multipliait les exercices au cours de la promenade et suppliait souvent Neter de poursuivre quelques instants encore. Il n’osait pas lui accorder systématiquement ces minutes supplémentaires à cause du garde qui les accompagnait. Mais lorsque, venant à passer devant sa prison dans le cours de la journée, il la voyait regardant misérablement dehors, il était pris de regret et s’éclipsait rapidement pour ne pas céder à la tentation de lui rendre aussitôt sa liberté. Elle mangeait peu et passait des heures interminables, prostrée contre les barreaux de sa grotte. Neter fut navré d’apprendre qu’en plus, elle dormait mal. Il la réconforta comme il put :
“Bientôt la promenade. Nous irons loin aujourd’hui.”
Elle le remercia à sa manière et ajouta, avant qu’il ne s’éloigne dans le matin à présent levé : “Alla aime parler le matin. Alla remercie Neter.”
Lorsqu’il croisa son frère dans le courant de la matinée et qu’il lui fit part du souci que lui causait Alla, le prêtre l’apaisa : “Laisse-la venir avec moi. Je sors tous les jours pour cueillir des plantes à cette saison, car beaucoup doivent être ramassées et séchées maintenant. Je suis certain qu’elle n’essaiera pas de s’enfuir. Elle aura ainsi une autre occasion de sortir de son trou humide.” Neter objecta que Célubée s’opposerait à cette décision. “Ils craindront que tu ne puisses l’empêcher de s’échapper ou qu’elle ne te tue, nous privant ainsi du plus utile de nous tous.” Le prêtre haussa les épaules devant la dernière remarque et conclut : “C’est à toi qu’il appartient de prendre la décision. Personne ne pourra la contester.”
Cette journée eut ainsi deux conséquences. D’abord, Alla accompagna le prêtre chaque jour malgré les réticences de l’ensemble de Célubée. Si elle mettait à profit la sortie avec Neter et une sentinelle pour s’assouplir, elle marcha toujours sagement aux côtés du prêtre, l’aidant à ramasser et à porter les herbes. Il lui apprenait le nom et le rôle des plantes qu’il connaissait. Quand elle fut moins intimidée par lui et plus avertie de ce qu’il cherchait, elle l’aida davantage, car elle découvrait plus vite que lui les bouquets qu’il désirait et, lorsqu’ils avaient de profondes racines ou des tiges trop dures, elle avait plus de force que lui pour les arracher ou les couper. En outre, elle lui fit comprendre, avec ses mots à elle, que certaines herbes, qu’il avait jusque-là dédaignées parce que ses prédécesseurs n’en avaient jamais usé avant lui et qu’il craignait d’expérimenter, servaient à guérir telle ou telle affection. Il se montra réticent dans un premier temps, ne pouvant se défendre d’une certaine crainte à l’égard de la jeune fille et des ruses qu’elle pouvait concevoir. Mais lorsqu’il se décida à l’écouter et prépara, comme elle le lui expliqua, le remède qu’elle préconisait contre la toux qui le secouait depuis plusieurs jours sans qu’aucune de ses préparations personnelles n’en vienne à bout, il vérifia sa bonne foi. Il tint compte désormais de ses conseils et enrichit ainsi ses connaissances. Il ne put cependant jamais savoir d’où elle tenait sa science, car elle ne voulut pas ou ne sut pas répondre.
Ensuite, Neter prit l’habitude de relever la sentinelle de nuit, très tôt chaque matin. Alla l’attendait quelle que fût l’heure de sa venue, comme si elle avait su exactement quand il allait se présenter. Il n’arrivait jamais au même moment. Les nuits de totale insomnie, il abandonnait sa couche aux premières heures du matin, alors que le soleil était encore loin. Mais s’il venait à dormir, il se réveillait toujours à la pointe du jour, avant que Célubée ne s’éveille complètement. La sentinelle, en partant, s’étonnait qu’Alla se soit levée quelques minutes seulement avant l’apparition de Neter. Alla riait et disait à Neter que les Célubéens étaient des sots.