Célubée

Célubée · Chapitre 17 sur 42 · partie 3/3

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Célubée

Chronique de Célubée

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Au début, Neter se borna, comme le premier jour, à échanger quelques mots avec elle derrière les pieux. Mais un matin où il s’était levé très tôt et où la nuit était si profonde qu’il faudrait plusieurs heures avant qu’elle ne s’éclaircisse, il entra dans la grotte après le départ de la sentinelle. Il en prit peu à peu l’habitude et se glissa ainsi chez elle tous les jours.

Lorsqu’il ne dormait pas, couché contre sa femme, il pensait à Alla, l’imaginant endormie. Il devait lutter contre son désir de se lever immédiatement pour aller la rejoindre. Il savait qu’elle ne dormirait plus aussitôt qu’il serait là. Aussi se forçait-il à demeurer couché. Il cherchait à mesurer le temps passant pour savoir s’il pouvait enfin se précipiter dans la grotte ou s’il était préférable d’accorder à Alla quelques minutes encore de repos. En revanche, quand il réussissait à s’endormir, il se réveillait en sursaut, terrorisé à l’idée que le jour était levé et qu’il ne pourrait aller la retrouver. Mais toujours, le silence le rassurait et il se jetait, à peine éveillé, dans la demi-nuit pour passer auprès d’elle les quelques instants précédant le matin.

Il retrouvait l’exaltation dans laquelle l’avait jeté sa femme avant leur mariage. Lorsqu’il parcourait les galeries obscures de Célubée, il entendait son cœur battre précipitamment et ses jambes tremblaient un peu quand il arrivait à la prison. Il se sentait coupable d’être là et attendait le départ de la sentinelle – qui trouvait pourtant tout naturel qu’on lui permette de finir la nuit sur sa couche – pour pousser la porte à barreaux et murmurer en réponse au salut d’Alla : “Neter”, “Alla”.

On ne le surprenait jamais chez Alla. Lorsqu’il voyait le jour se lever, il l’abandonnait pour les tâches qui l’attendaient. On supposait qu’il réconfortait la jeune insomniaque avant d’aller veiller sur la sécurité de Célubée.

Dans ces heures de la nuit qu’ils passaient ensemble, Neter reprenait ses leçons auprès d’Alla. Malgré le désir qu’il avait et reconnaissait à présent, de ce corps si proche du sien, qu’il aurait été si doux de renverser dans la moiteur des ténèbres, il redisait les phrases de la veille et en ajoutait de nouvelles. Parce qu’il avait envie d’elle de toutes ses forces, qu’il souhaitait se l’approprier entièrement, il se mit à apprendre sa langue. Et il connut ainsi le peuple d’Alla.

Alors qu’elle avait refusé de répondre à toutes les questions posées dans la langue de Célubée par le prêtre ou parfois, timidement, par Neter, elle parla sans réticence, dans sa langue, de son peuple.

Son peuple était moins important que celui de Célubée. Elle se souvenait d’une époque, quand elle était enfant, où il avait compté davantage d’hommes et de femmes. Mais les famines et les rigueurs des dernières années avaient tué les plus vieux et beaucoup de jeunes hommes. Les femmes mouraient en couches lorsqu’elles ne donnaient pas naissance à des enfants mort-nés ou fragiles, qui succombaient aussitôt que l’automne revenait. Les plus valeureux d’entre eux n’étaient pas rentrés des expéditions entreprises pour aller chercher de la nourriture et les derniers d’entre les plus braves avaient péri, presque sous ses yeux, à Célubée. Elle revenait fréquemment sur ces faits, pleurant sur son peuple abandonné au froid et aux intempéries, condamné à mourir si le temps ne changeait pas.

Neter apprit que son peuple était nomade. Ces hommes n’avaient pas constitué de village comme les Célubéens, mais disposaient de campements mobiles qu’ils transportaient au gré des saisons et de leurs besoins. Ils suivaient les migrations des animaux et recherchaient les espaces où abondaient les plantes comestibles qu’ils savaient accommoder. Ils venaient du nord, par-delà les montagnes qui barraient l’horizon de Célubée, poussés dans cette région par la famine qui sévissait dans les plaines qu’ils avaient habitées pendant les dernières années. Cette nation trouva, derrière la montagne, plus à l’est de Célubée, un cirque abrité où elle établit son campement, faute de pouvoir traîner plus loin ses malades et ses moribonds. Ces nomades y étaient protégés du vent des montagnes et des bêtes sauvages qui, tout aussi affamées qu’eux, avaient au cours de leur longue marche encore amoindri leur troupe, s’attaquant de préférence aux plus jeunes enfants. À partir de cette base, ils envoyèrent des hommes à la recherche de gibier ou de toute autre nourriture. C’est ainsi qu’ils découvrirent Célubée.

Leurs éclaireurs tombèrent un soir sur les trois sentinelles de la montagne. Ils n’eurent aucun mal à les maîtriser car ils étaient plus forts que les Célubéens. Ils capturèrent deux hommes, mais le dernier leur échappa dans la nuit, malgré les blessures qu’ils lui avaient infligées. Sur le chemin du retour, le plus atteint des deux prisonniers mourut. Alla souligna – elle avait toujours à cœur de défendre les siens – que les hommes de son peuple l’avaient enterré dignement, après avoir accompli chacun des rites en usage chez eux. Quant au troisième, ils avaient réussi, malgré l’extrême faiblesse dans laquelle il se trouvait après avoir perdu tant de sang, à le ramener à leur camp. Ils comptaient prouver ainsi à leur peuple qu’existaient des hommes mieux équipés et organisés qu’eux, vers lesquels ils pourraient peut-être se tourner. Ils pensaient obtenir du prisonnier les renseignements nécessaires à une attaque ou à une négociation avec cette tribu dont ils espéraient du secours sous quelque forme que ce soit.

Cependant le Célubéen était trop atteint pour leur servir. Il apparut également assez vite qu’il ne comprenait pas leur langage. Aussi se résignèrent-ils aisément à sa mort qui survint au bout de quelques jours. Lui aussi reçut sépulture et hommages dus aux trépassés.

Son peuple avait été séduit par l’habillement et les armes des Célubéens. Il ne douta pas un seul instant que ces hommes soient issus d’une tribu riche et puissante. Il résolut de s’emparer de la richesse de cette nation et élabora des plans à cet effet.

C’est ainsi qu’ils repartirent à plusieurs une nuit pour une expédition contre Célubée. Ils avaient en effet acquis la conviction, en surveillant les Célubéens, que ceux-ci ne leur céderaient jamais la moindre nourriture, tant ils avaient été affectés par la disparition de leurs trois gardes. Ils emportèrent leurs armes les plus solides et s’exercèrent longuement au combat avant leur départ.

On ne les revit jamais. Le peuple sombra alors dans le désespoir. Après avoir attendu quelques jours le retour de ses hommes, il comprit que tout était perdu. Il connut une période de rémission avec le printemps et l’été. À force de courir dans toutes les directions à la recherche de quoi manger, les hommes et les femmes les plus solides désignés pour cette tâche parvinrent à rapporter de quoi survivre et de quoi commencer la mauvaise saison, à condition de se priver.

Cependant ils continuaient à rêver à cette fabuleuse peuplade dont ils avaient capturé des hommes et qui leur avait pris leurs plus braves soldats. Certains soutenaient qu’il fallait y retourner parce que leurs maigres provisions ne les conduiraient pas très avant dans l’hiver, que de multiples signes annonçaient aussi rude que le précédent. Mais plus personne ne connaissait la route de Célubée, car tous ceux qui s’y étaient risqués avaient disparu à présent.

Ils tentèrent d’en reconstituer le chemin à l’aide des récits que leur avaient faits leurs éclaireurs. En désespoir de cause, deux hommes proposèrent d’essayer de retrouver Célubée. Après plusieurs jours, ils y parvinrent et constatèrent que tout ce qu’on leur en avait dit était exact. Ils rentrèrent chez eux pour dresser de nouveaux plans d’attaque. Ils proposèrent de ne pas se contenter de se battre. Les premiers soldats avaient trop présumé de leurs forces contre les Célubéens. Il n’était pas question de soumettre ce peuple. Il s’agissait seulement de lui dérober de quoi passer l’hiver. Aussi conçurent-ils une opération de diversion pour permettre à Alla, dont le courage et la force étaient reconnus par tous, de s’introduire dans Célubée et d’en rapporter un sac de nourriture. Elle avait accepté, pour l’amour de son peuple, de plonger dans l’eau froide et d’affronter tous les risques que comportait sa mission.

Tout au long de ces nuits où Neter écoutait Alla et où, peu à peu, il se prenait de goût pour sa langue chantante et colorée, plus riche d’images que la sienne, plus compliquée aussi – car il devinait le sens plus qu’il ne comprenait exactement les phrases de sa prisonnière, en raison de la manière inattendue et irrégulière dont elle plaçait les mots –, il se mit à aimer ce peuple étranger. Il enviait sa force naturelle, sa vitalité qui faisait de lui un peuple uni, décidant à l’unanimité des mesures à adopter, ayant en commun un même désir de liberté, prêt à sacrifier certains des siens pour la sauvegarde de son âme et de ses rites. Célubée lui paraissait bien éteinte à côté, si préoccupée de son confort, de se nourrir à heures fixes, de se donner du plaisir et de voir sa prospérité croître. Son frère, auquel il fit part de ses réflexions, lui reprocha ses sentiments excessifs. Célubée avait faim, Célubée était misérable, grelottant l’hiver, perdant ses enfants par dizaines, dès que revenaient les rigueurs hivernales ou que se regroupaient les crocodiles sur les bords du fleuve. Il convint, cependant, qu’au contraire du peuple d’Alla, Célubée semblait ne plus éprouver de passions et avoir perdu cet élan qui l’avait poussée à s’établir dans la montagne et à domestiquer la nature autour d’elle, autant que le sens des priorités et du sacrifice.

Ce qui émut le plus Neter fut l’extrême respect qu’avaient témoigné ces hommes à l’endroit de morts étrangers. Il songeait à ces deux jeunes soldats avec lesquels il avait partagé tant de gardes et que son imagination lui avait livrés dans un si pitoyable état. Il ne se consolait pas de leur disparition, mais l’idée de savoir qu’ils étaient enterrés et qu’on avait, pour eux, observé les rites de la mort le réconfortait. Il se souvenait des cadavres que les Célubéens avaient exposés sur la terrasse et abandonnés aux oiseaux de proie, aux brûlures du soleil. Son cœur se serrait de douleur au crime commis par son propre peuple et il avait honte devant Alla, honte que son peuple eût pu se révéler inférieur en quelque point au sien.

Au fur et à mesure que les jours passaient et que l’on s’avançait dans l’été chaud et prometteur, Neter comprenait de mieux en mieux cette langue nouvelle. Il acceptait à présent d’en utiliser quelques mots avec Alla, lui procurant ainsi une joie démesurée. Il remarqua, au cours des promenades de la journée – qui avaient lieu plus tard dans l’après-midi en raison de la grande chaleur qui s’était abattue sur Célubée et la montagne – qu’elle-même avait progressé de manière sensible dans le maniement de la langue des Célubéens. Il réservait en effet l’emploi de l’idiome d’Alla aux moments de tête-à-tête. Il ne lui avait jamais expressément interdit d’y recourir lorsqu’il l’escortait avec un garde sur les chemins de la montagne où elle prenait de l’exercice, mais ils avaient conclu une sorte d’accord tacite pour que personne ne sache que Neter avait appris une langue ennemie. Ce secret entre eux – encore que partagé par le prêtre qui y avait poussé son frère – donnait à Neter plus de prix encore à leur entente.

La canicule avait suivi les temps de pluie et de vent qui avaient si longtemps inquiété le peuple de Célubée. De nouveaux soucis remplacèrent ceux de l’hiver. Les Célubéens avaient craint pour les récoltes que le soleil ne mûrissait pas, que les vents couchaient à terre et que les froids excessifs paralysaient au point que la nature, au cours des deux dernières années, semblait avoir soudain changé. (Certains animaux sauvages avaient presque disparu, tels les sauriens que les rigueurs inhabituelles de deux hivers avaient chassés progressivement du fleuve. D’autres, jusque-là inconnus, étaient apparus sur les crêtes balayées l’hiver d’un vent glacé, dont la mémoire du prêtre n’avait pas gardé trace.) Ils redoutaient aujourd’hui que les grains préservés, qui avaient germé, déployant sur les champs du printemps des étendues mousseuses et verdoyantes, que les prés, eux-mêmes couverts de jeunes plants d’un vert si tendre dans la lumière nouvelle que Neter en était ému à chacune de ses inspections, ne se dessèchent sous le soleil. Du jour où Alla révéla à Célubée qu’elle parlait, il ne plut pas une seule fois.

Neter n’y voyait pas de relation de cause à effet, mais une simple coïncidence, un point de repère dans ces jours merveilleux qui se succédaient depuis l’entrée de la jeune fille dans sa vie. Il savait que nul autre que lui n’avait été frappé par cette similitude et s’en félicitait, tant il mesurait la haine de Célubée pour Alla.

La venue de la chaleur l’obligea à surveiller de près les travaux des champs. Certains cultivateurs, rendus fatalistes par les deux dernières années, étaient d’avis d’abandonner les prairies à leur destin. Ils étaient las des vains efforts qu’ils avaient dû consentir et préféraient se résigner. Quelques autres soutenaient qu’on pourrait compenser la sécheresse en arrosant les champs. Neter leur donna raison et il mobilisa la majorité de la population valide pour creuser des rigoles dans les champs proches du fleuve et transporter, tôt le matin et tard le soir, avant le coucher du soleil, des jarres d’eau vers les terres les plus éloignées. Lui-même prit sa part des travaux. Il houspillait ceux qui rechignaient et talochait les enfants fatigués qui se jetaient dans les rigoles pour se rafraîchir, gaspillant l’eau qu’on avait tant de mal à faire circuler autour des pieds jaunissants.

La chaleur était telle, dès le matin – malgré la brume frémissante recouvrant la plaine aux premières heures et que Neter contemplait avec inquiétude parce qu’il devinait que c’était l’eau, si péniblement transportée la veille, que la terre exsudait avec irritation –, que beaucoup des travailleurs tombèrent malades. On les ramenait grelottant de fièvre, suant et claquant des dents, les yeux écarquillés sur les délires qui les agitaient une partie de la nuit, malgré les soins du prêtre. Les plus fragiles ne supportèrent pas ces insolations et on dut procéder à deux ou trois enterrements dans le courant de l’été. La plupart de ceux qui avaient été atteints demeurèrent alités plusieurs jours et une fatigue persistante les écarta de la plaine. Deux d’entre eux eurent les yeux brûlés et ne virent plus jamais qu’indistinctement, comme dans la brume matinale de l’été.

Neter s’inquiéta des conséquences de la canicule. Il craignait que tout son peuple ne succombe sous le poids des jarres et du soleil. Il avait sagement interdit à quiconque de s’aventurer hors des couloirs de Célubée dès que le soleil atteignait le milieu du ciel et aussi longtemps que sa course ne l’avait pas conduit à décliner vers l’ouest. Malgré ces précautions, il voyait les Célubéens dodeliner, leurs récipients entre les bras. Chaque jour, ils mettaient moins d’ardeur à ouvrir, de leurs ridicules outils, des sillons entre les tiges asséchées, qui se courbaient toujours davantage. Son frère lui conseilla de leur couvrir la tête avec des feuilles tressées, de la paille entrecroisée ou d’enturbanner de tissus humides leurs crânes abrutis de chaleur. Le prêtre défendit aussi à ceux qui avaient les yeux trop clairs de poursuivre ces travaux agricoles et obligea les autres à baigner chaque soir les leurs avec une décoction qu’il préparait tous les matins.

Le nombre de bras utiles diminua ainsi. Neter sollicita l’aide des femmes les plus robustes. Pour les encourager, il amena sa femme. Elle manifestait tant de courage et d’entrain qu’elle stimula les énergies et incita d’autres femmes à l’imiter. Cependant leur participation fut, pour certaines, de courte durée, parce que les charges excessives ou les brûlures du soleil leur rompaient le corps. Neter entraîna alors Alla dans la plaine.

Quand les Célubéens qui creusaient, arrosaient et transportaient l’eau la virent arriver ce matin-là, accompagnée de Neter, ils cessèrent immédiatement leur travail. Ce fut d’abord la surprise qui les pétrifia. Mais dans un second temps, ils protestèrent qu’ils ne pouvaient travailler avec une ennemie dans leur dos.

“Êtes-vous devenus si faibles que la vue d’une femme aux mains nues puisse vous terroriser ? les gronda Neter. Puisque nous la nourrissons, il est juste qu’elle nous aide à sauver notre récolte.” D’un geste ferme, il poussa Alla vers l’alignement des cruches. Médusés, ils la regardèrent se saisir de la plus volumineuse. Elle la plongea dans le fleuve et, d’un geste assuré, la balança sur son épaule sans perdre la moindre goutte d’eau. La soutenant d’une main, se tenant la taille de l’autre, elle s’enfonça vivement dans les graminées jusqu’au fond du champ, dont seuls les plus vigoureux assuraient l’irrigation. De leur place, ils devinèrent que, d’un déhanchement, elle descendait son fardeau pour le verser au pied des herbes. Elle revint, passa devant eux, toujours immobiles, balançant à bout de bras la jarre vide. Lorsqu’elle atteignit le fleuve, la femme de Neter y était agenouillée, remplissant d’eau sa propre cruche. Quand Alla la rejoignit, elle lui sourit gentiment avant de se relever et de repartir, elle aussi, vers la portion de terrain que lui avait attribuée son époux. Les Célubéens attendirent d’avoir vu repasser devant eux les deux femmes, d’avoir suivi leur démarche dansante et énergique, de les avoir perdues dans la toison jaunie qui se refermait sur elles, pour reprendre leurs tâches à leur tour, à demi subjugués par tant de beauté et d’assurance.

Chaque matin et chaque soir, Alla revint. Elle était toujours accompagnée de Neter qui l’amenait et la ramenait. Elle ne disait jamais un mot, mais accomplissait son travail avec bonne humeur, adresse et rapidité. Elle regardait toujours droit devant elle, malgré la grande lumière qui contraignait les Célubéens à marcher les yeux baissés. Quand elle croisait l’un de ses compagnons, son regard ne descendait jamais sur lui, restant obstinément fixé sur la ligne d’horizon ou sur la bande aveuglante du fleuve. Ses yeux ne se posaient que sur la femme de Neter. Lorsqu’elles se croisaient, elles échangeaient toutes deux un sourire complice, comme si elles avaient senti qu’au milieu de l’agitation moite, irrationnelle et erratique des autres, elles étaient de la même race aux gestes précis et efficaces.

De loin, Neter les observait. Il était généralement penché sur la rigole qu’il creusait avec une pierre acérée, préférant parfois, lorsque le sol était meuble, user de ses mains qu’il maîtrisait mieux. Mais toujours, au moment où les deux femmes se croisaient, il redressait la tête et épiait le subtil échange de sourires qui lui broyait le cœur.

Entre les travaux du matin et ceux du soir, en dépit des interdictions qu’il avait faites à son peuple, Neter se promenait le long du fleuve et sur la montagne. Il avait été frappé du retour des crocodiles en grand nombre sur la berge opposée. La réinstallation de ces épouvantables animaux qui l’avaient de tout temps écœuré par leur vue et leur odeur l’avait contraint à organiser des surveillances autour des différents points où les ouvriers des champs venaient puiser l’eau. On avait ainsi tué deux ou trois de ces reptiles, pour la plus grande joie des quelques familles que cette chair odieuse ne rebutait pas. En ces temps de chaleur où il y avait assez peu à manger parce que l’on surveillait les réserves et que l’on cherchait à faire durer jusqu’à maturation complète les grains des champs, où l’on se nourrissait de bouillies de plantes aquatiques, de salades et du lait aigre des chèvres, la chair fraîche des crocodiles apparut à beaucoup comme une aubaine. Neter défendit cependant à sa femme d’en prendre le moindre morceau. Il avait trop souffert de la puanteur de ces brouets dans la maison de son père. Aussi rapportait-il de ses courses, que la chaleur abrégeait, des oisillons à demi desséchés et des petits rongeurs chassés de chez eux par le manque d’eau.

Il emmenait Alla avec lui, juste avant midi, quand la lumière n’était pas encore assez dure pour leur brûler les yeux, quand il y avait encore suffisamment d’air pour qu’elle puisse, à son habitude, courir tout son saoul. Il la laissait faire, cherchant sur la montagne, immobile et consumée, de quoi améliorer le repas de sa famille et celui d’Alla. Jusque-là, les repas de la jeune fille avaient été préparés à tour de rôle par chacune des maisons de Célubée. Mais depuis la réapparition de la viande de crocodile dans les marmites de la ville, sa femme prélevait une partie du dîner qu’elle cuisait pour Neter et le prêtre et la faisait porter à Alla. Neter n’aurait pu supporter l’idée qu’elle avalât cette chair immonde dont la puanteur, dans ces journées lourdes où les odeurs s’appesantissaient, lui paraissait imprégner la peau de ses compagnons.

Alla, en dépit du temps, persistait à s’exercer. Elle achevait ses courses en s’aspergeant du filet d’eau qui courait encore le long de quelques rochers. Neter avait dispensé les soldats de leur obligation d’escorte journalière. Il avait trop besoin de bras à cette époque pour imposer à l’un des hommes les plus valides une fatigue supplémentaire au cœur de la lumière d’été. Il avait confiance en sa prisonnière et ne la surveillait même pas, tant il était occupé à trouver du gibier encore consommable. Il la ramenait silencieusement, à petits pas, accablé de soleil, jusque dans sa grotte fraîche et regagnait alors son logis jusqu’aux dernières heures de la journée où recommençait la corvée d’eau.

Chacun passait ces heures au plus profond de la montagne. Les habitations étaient fraîches à défaut d’être aérées. Neter, aussitôt rentré, se couchait à même le sol, moins chaud que sa paillasse, et dormait aussi longtemps qu’il n’avait pas senti que le moment était revenu d’aller réveiller Célubée pour la ramener dans la plaine. Alla, de son côté, après avoir bu à la cruche qu’on lui avait apportée dans la matinée, tandis qu’elle travaillait aux champs, s’endormait contre le flanc rafraîchissant de la montagne, guettant dans son sommeil les pas de Neter qui viendrait la chercher pour les derniers travaux du jour.

Pendant cet été, Neter dormait tellement le jour, écrasé par la chaleur et la fatigue des tâches de la matinée, qu’il ne parvenait plus, la nuit, à s’enfoncer dans les rêves troublants qu’il attendait chaque après-midi. Il dînait avec son frère dès son retour des champs, après s’être rapidement plongé dans le fleuve, ainsi que tous les autres, tandis que plusieurs hommes surveillaient les mouvements des crocodiles. Il buvait chez le prêtre une boisson désaltérante, qui laissait dans sa bouche une impression durable de fraîcheur et de pureté. Il le consultait sur les précautions à prendre pour éviter de nouvelles maladies et s’informait de la santé de ceux qu’il maintenait au lit. Les deux frères s’inquiétaient de l’intensité et de la persistance de la sécheresse. Le prêtre aurait été tenté d’inciter Neter à renoncer à sa gigantesque entreprise de jardinage, tant il mesurait les risques encourus par la population, mais il savait que si cette récolte se desséchait sur pied, il n’y aurait à nouveau rien à manger cet hiver. Aussi se contentait-il de lui conseiller de réduire davantage les heures de travail et d’augmenter celles consacrées au repos.

Neter, en le quittant, passait toujours par la terrasse. Il s’y asseyait, heureux que ce promontoire, planté sur le passage des vents, si froid tous ces derniers hivers, soit, à cette heure de la nuit d’été, si doucement effleuré par les souffles successifs que les montagnes environnantes laissaient bénignement passer. Il suivait des yeux les étoiles qui montaient et descendaient au-dessus de la vaste plaine, objet de ses efforts. Lorsque ses yeux se fermaient et ne parvenaient plus à repérer les constellations que son frère lui avait expliquées, lorsqu’elles se fondaient dans une même masse laiteuse, transportant l’obscurité du ciel en grands éclairs blancs devant ses yeux, il regagnait sa maison. Mais invariablement, défilaient derrière ses paupières closes les longues traînées lumineuses qu’il avait contemplées et adorées du haut de la terrasse. Puis l’image d’Alla s’imposait à lui. Il faisait le compte des souvenirs qu’il possédait d’elle, de chacun des moments passés avec elle. Il les saisissait dans leur diversité et rapprochait ceux qui lui semblaient comparables. Il voyait Alla, au visage suspendu dans la nuit encore profonde, dans l’encadrement de ses barreaux. Alla courant au sommet des montagnes dans l’air limpide des journées de printemps où l’humidité rendait la lumière palpable. Alla traversant les champs, sa jarre sur l’épaule, hiératique et fraîche parmi ces corps suants et courbés. Pendant ce temps, la fatigue harcelait son dos et ses membres. Il sentait encore dans sa tête les élancements de la chaleur.

Il s’en voulait alors d’être passé si près du sommeil et de ne s’y être pas glissé. Il regrettait la douceur de la terrasse et décidait, au bout de quelques heures de totale insomnie et des insupportables tourments qui assiégeaient son âme et son corps, de s’y installer pour dormir. Il arrivait qu’il s’y endorme enfin, face à la plaine. Les premières lueurs de l’aube l’éveillaient. Il se levait d’un bond, furieux de ne pouvoir aller trouver Alla plus longtemps que pour lui dire bonjour, car il était temps de descendre dans la plaine. Plus généralement, il s’assoupissait, tombant quelques minutes dans un sommeil lourd et noir, abrutissant, dont il s’échappait en sursaut et très malheureux. Il s’éveillait avec soulagement pour retomber à nouveau dans cette torpeur gluante qui l’éprouvait davantage que le pire cauchemar. Dans ces moments, il n’attendait pas la fin de la nuit et se rendait chez Alla pour converser avec elle, selon l’habitude prise en des temps où leurs corps moins brisés de fatigue n’aspiraient pas autant au repos.

L’une de ces nuits si chaudes où, même sur le promontoire, il n’y avait pas d’air, il ne recompta pas tous les moments passés avec Alla avant de se lever. À l’autre bout de la pièce, enroulée dans des vêtements humides, sa femme dormait profondément. Il la regarda quelques instants, stupéfait de lui trouver dans le sommeil, comme à l’état de veille, autant de calme et d’assurance. Rien ne paraissait troubler son élégant visage. Ses cheveux étaient soigneusement torsadés d’un côté de la tête et ses mains reposaient à plat sur le tissu humide dont elle s’était couverte. Elle était si tranquille qu’elle aurait pu être morte. Même sa respiration était discrète et gonflait à peine sa poitrine.

La passion qu’il avait éprouvée pour elle et dont il avait tant souffert s’était transformée en admiration. Il savait qu’il n’aurait pu trouver dans tout Célubée meilleure épouse. Aussi ne lui en voulait-il pas et lui vouait-il, à défaut de l’amour ou de la tendresse qu’une épouse était en droit d’attendre, une amitié solide et une confiance totale dans la manière de mener sa vie et de l’aider à diriger Célubée.

Après avoir jeté un dernier regard sur elle, il sortit sans bruit. Dans les couloirs obscurs, tout était endormi. Célubée, épuisée, cherchait dans le cœur de la nuit les consolations que ni la nature ni son chef ne parvenaient à lui prodiguer. Il repassa sur la terrasse pour essayer d’évaluer l’heure de la nuit, d’après la place des étoiles dans le ciel. Il vit que le soleil ne se lèverait pas avant plusieurs heures. En se penchant au-dessus de la plaine, il sentit soudain un parfum nouveau, frais et délicat, qui semblait monter des plantes grimpant le flanc de la montagne et dont les fleurs blanches s’étaient ouvertes les derniers jours. Il respira profondément cette senteur inconnue et son cœur bondit de bonheur, comme si ces odeurs avaient apporté à son âme tourmentée les certitudes qu’il recherchait depuis si longtemps. Il réussit à cueillir l’une de ces fleurs et y enfouit son nez, laissant la mystérieuse odeur poursuivre son cheminement dans les méandres de son cœur.

Il abandonna la terrasse, tenant toujours sa fleur et se dirigea vers la prison d’Alla. Plus personne ne la gardait à présent, car les sentinelles employées aux champs étaient trop éreintées pour supporter des nuits de veille, et l’on supposait qu’Alla, elle-même, devait être suffisamment épuisée pour ne pas envisager de fuir.

Il pensait la trouver endormie, mais elle l’avait entendu arriver. Elle resta allongée dans le noir, les yeux grands ouverts, le regardant ouvrir puis refermer la porte de sa cellule. Elle murmura d’une voix étouffée et dans sa langue : “Tu es venu !”

Il s’arrêta aussitôt, surpris et rassuré qu’elle soit éveillée. Il s’agenouilla devant elle et lui tendit la fleur. “Je t’ai apporté quelque chose.” Il devina à son geste qu’elle portait la main à son nez. Elle poussa un délicieux soupir qui fit tressaillir Neter. Il avança la main vers son bras nu et le caressa, effleurant la peau douce du bout de ses doigts, afin de ne pas ajouter à la chaleur de la nuit. En remontant vers son épaule, il sentit qu’elle était nue. Il faillit retirer sa main, mais d’un geste ferme, elle la plaqua sur son épaule et l’attira sur elle.

Il pesa de tout son poids sur ce corps alangui. Les seins d’Alla saillaient, durs contre sa poitrine. Les cuisses de la jeune fille se trouvaient sous les siennes et il percevait leur contraction, leur tremblement. Aussitôt, sans qu’il sût jamais lequel des deux en avait pris l’initiative, sa bouche fut contre celle d’Alla et sa langue collée à la sienne. Il l’embrassa violemment, étreignant de ses bras les épaules nues qui l’avaient tant fait rêver. Il se rendit compte qu’elle remuait sous lui, descendant à la rencontre de son sexe. Il la laissa faire sans cesser de l’embrasser, arrêtant brusquement lorsqu’il sentit qu’il l’avait pénétrée et qu’il était tout entier en elle.

Il resta immobile, laissant cette sensation nouvelle s’emparer de lui. Il lui semblait que tout son corps se réduisait désormais à cet appendice de chair douloureusement raidi, qui avait trouvé ce qu’il attendait depuis tant de temps. Il s’étira timidement en elle pour explorer les frontières de ce pays qu’il avait enfin atteint. Alla, sous lui, attendait paisiblement, comme si elle avait perçu le trouble de Neter. Elle l’encouragea en caressant son dos, remontant vers la nuque, emmêlant ses doigts dans les cheveux. Mais Neter, les yeux fermés, se contentait de mouvements espacés, savourant la diversité des émotions qui le submergeaient à chaque poussée. Il n’osait en faire plus, craignant de briser la coquille de plaisir dans laquelle il était entré. Il redoutait de ne plus rien éprouver à la plongée suivante et, les yeux clos, les lèvres pincées, à demi soulevé au-dessus d’Alla, il s’imprégnait par chaque parcelle de sa peau, par chaque nerf, des frissons qui déferlaient sur lui. Lorsqu’à l’une de ses tentatives, il fut soudain secoué d’un spasme interminable de plaisir et qu’il sentit sa semence, sa sève, la racine de ses vies ultérieures, sourdre peu à peu dans le ventre d’Alla, il ne put s’empêcher de pousser un long soupir rauque.

Peu après, tandis que son corps demeurait sur celui d’Alla et qu’il caressait les cheveux et les épaules de la jeune fille, il parla d’une voix altérée. Il lui raconta le bonheur qu’il avait éprouvé à se trouver si loin en elle, l’impression qu’il avait ressentie que les voûtes de son ventre, chaudes et ruisselantes se refermaient sur lui, éloignant définitivement les soucis qui le préoccupaient, l’encoconnant avant de le baigner dans ces lacs profonds qui avaient enfin abaissé la température de son corps.

Il roula sur le côté, sentant sur son dos le fond de la caverne et sur son flanc la tiédeur de celui d’Alla. Il prit ses seins entre ses mains, y dessina des chemins du bout des doigts. Il les pressa avec fureur comme pour en extraire un nouveau liquide. Il les porta à sa bouche, les baisant et les mordillant jusqu’à ce qu’Alla, agacée de plaisir, lui demande d’arrêter.

Et tandis que ses mains se promenaient sur le corps de sa prisonnière, il ne cessa de lui expliquer ce qu’elle lui avait donné et d’inventer des mots dans sa langue ou celle d’Alla pour regretter cet irretournable moment. Quand il eut longuement parlé, Alla, comprenant qu’il ne s’était jamais auparavant promené dans les douceurs de l’amour, l’interrogea sur ses relations avec sa femme. Il lui raconta tout, passant cependant sur la violence de ses frustrations dans les premiers temps. Et Alla qui se sentait, depuis tant de mois, dévorée de désir pour cet homme, qui avait été bouleversée par cette manière inhabituelle et voluptueuse de l’aimer, l’étreignit si fort, qu’elle le ramena d’un seul mouvement au plus profond d’elle-même.

 

La nuit brûlante, tout autour d’eux, la passion consumante de leur corps sans cesse à la recherche de celui de l’autre, leur insatiable désir de s’enfoncer chacun au cœur de la fournaise du désir, de se laver dans ses humeurs sucrées, d’y puiser sans répit la certitude d’être aimé, et le jour se leva, pathétique, sur un matin sec et ensoleillé. La nuit s’effaçait, ainsi que l’illusion déployée par l’amour que le temps allait à jamais s’arrêter au-dessus d’eux.

Neter enveloppa une dernière fois Alla de gestes et de mots d’amour et, la tête bouillonnante, les reins brisés, s’en alla réveiller Célubée. Quand il revint la chercher, il la trouva rayonnante, belle, malgré ses traits tirés. Elle tenait à la main la fleur blanche au parfum pénétrant. Avant de le suivre, elle lui chuchota : “Chez moi, on l’appelle la fleur de l’amour. C’est elle que cueillent les femmes pour attirer l’amant qu’elles ont choisi.” En partant, elle la piqua dans ses cheveux. »

 

Aucun de nous n’avait voulu interrompre Anticléridès aussi longtemps que lui-même souhaitait continuer. Aussi une aube semblable à celle qui venait de se lever sur Célubée et les amours de Neter, pointait-elle à l’est, se devinant dans les couleurs reflétées devant nous par le fleuve.

Nous étions tous trois demeurés muets en écoutant le poète. L’histoire qu’il avait racontée avait ému chacun d’entre nous et nous n’aurions pu nous séparer sans savoir si Neter et Alla se trouveraient enfin.

Lorsque Anticléridès décrivit la dernière nuit et raconta crûment comment Neter découvrit l’amour auprès d’Alla, nous demeurâmes suspendus à ses lèvres. Je voyais aux yeux et au souffle de Phoil et de Nagar qu’ils étaient troublés et que les plaisirs de Neter et d’Alla leur donnaient le désir de s’aimer et de s’abandonner l’un à l’autre.

Aussi longtemps qu’il raconta l’histoire de la rencontre de Neter et d’Alla, qu’il peignit les tentatives du jeune homme pour la faire parler, qu’il décrivit la canicule abattue sur Célubée et la lutte acharnée de ce peuple pour lutter contre la sécheresse, il s’adressa indistinctement à chacun d’entre nous. Quand il aborda la dernière partie de son récit, il se tourna insensiblement vers moi. J’avais compris comme les autres, sans doute, ce qui allait se passer dans ces ténèbres fécondes, mais jamais je n’aurais imaginé qu’Anticléridès puisse décrire si impitoyablement chacun des actes de l’amour. Je pensais qu’en une phrase, il nous ferait comprendre que Neter avait aimé Alla. Quand je l’entendis s’arrêter sur les baisers de Neter et les mouvements d’Alla, je tressaillis. Je découvris alors ses yeux posés sur les miens. Je baissai mon regard, mais chacun de ses mots s’attardait comme une impudique caresse sur mon corps. Je sentais ses yeux fixés sur moi tandis qu’il parlait et je savais que le moindre effleurement accompli sur le corps d’Alla s’accomplissait simultanément dans son esprit sur le mien. Je percevais la vibration de mes seins en même temps que Neter serrait ceux d’Alla. Je mourais d’envie de m’ouvrir tout entière, moi aussi, pour laisser entrer et couler de moi les filets du liquide de l’amour.

Mais lorsqu’Anticléridès se tut et que je me retrouvai pantelante sur mon coussin, ses yeux s’étaient détournés et regardaient le fleuve aux couleurs de l’aurore. Son regard brûlant et inquisiteur était devenu triste. Sa bouche gourmande et sensuelle était refermée et mélancolique.

 

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