Célubée

Célubée · Chapitre 24 sur 42 · partie 2/3

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Célubée

Chronique de Célubée

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Il la calma peu à peu sans toutefois réussir à atténuer la violence des contractions. À force de persuasion, il la convainquit de se contrôler. Diphda accomplit son travail avec la plus grande froideur, ne se faisant aucune illusion sur le dénouement de l’accouchement, mais agissant par habitude, avec sa précision et sa rigueur coutumières. Il mit au monde un enfant mâle dans un état d’asphyxie tel qu’il comprit très vite que le bébé ne tarderait pas à mourir. Alors il rappela le prêtre et lui confia la jeune accouchée. Diphda savait qu’elle-même avait peu de chances de s’en sortir vu son état d’épuisement. Il emmaillota l’enfant dans les linges propres que ses sœurs avaient préparés à l’attention de leur futur neveu et l’emporta chez lui. Achernar, qui attendait dans le jardin, lui demanda ce qui se passait.

“Tu as un fils, répondit Diphda, mais je crains qu’il ne vive guère si on ne le soigne pas immédiatement. Je l’emmène chez moi pour ne pas perdre de temps. J’ai une potion qu’il doit prendre sans tarder. Je te le ramènerai aussitôt. D’ici là, cherche-lui une nourrice, car ta femme n’est pas en mesure de l’allaiter.”

Achernar essaya de protester et demanda à l’accompagner pour l’aider à donner les premiers soins au nourrisson. Mais Diphda refusa et s’enfonça dans la montagne. Il faisait encore nuit, bien que l’on sût, en regardant les voiles gris qui s’élevaient de l’est, que le jour allait se lever. Diphda courut tout le long du chemin. Il sentit à plusieurs reprises les spasmes de l’enfant. Comme il l’avait pensé, lorsqu’il arriva chez lui, l’enfant était mort. Après l’avoir déshabillé, Diphda le posa derrière son lit et le cacha derrière une broussaille de plantes sèches. Il prit le temps de se laver le visage et les mains. Si Achernar l’avait vu à ce moment-là, il aurait cessé de s’inquiéter pour lui. Diphda songea qu’il était heureux qu’ils se soient croisés dans l’obscurité du jardin et non dans la maison où il n’aurait pas réussi à dissimuler son petit sourire de victoire. Son chagrin l’avait abandonné lorsqu’il avait sorti l’enfant violacé et qu’il avait su qu’il était à l’agonie.

Il se tourna alors vers l’autre extrémité de la pièce où, couché dans des linges encore poisseux de sang, un bébé commençait à se réveiller en vagissant. Diphda le prit contre lui et le berça jusqu’à ce que l’enfant consente à refermer les yeux. Alors, il le déshabilla, jeta en tas les tissus sanglants et l’enveloppa des langes de son neveu. Il le contempla fièrement. Le teint frais et lisse, contrairement à la plupart des nouveau-nés, celui-ci était assez joli. “Nous serons tous fiers de toi”, lui murmura-t-il en lui caressant la joue tendrement. L’enfant se remit à crier. Diphda lui présenta son doigt et le bébé le téta vigoureusement avant d’ouvrir des yeux étonnés et aveugles.

Diphda ne se lassait pas de le regarder. Il finit cependant par le prendre dans ses bras et l’emmena vers la maison royale.

Dans la nuit, tandis qu’Achernar le faisait chercher, il avait aidé la jeune femme qu’il aimait à mettre au monde le fils qu’elle portait. Elle était venue le trouver à l’aube. Il l’avait emmenée dans un abri de la montagne où ils s’étaient souvent retrouvés. Elle y avait passé la journée en travail, perdant plus de sang encore que la femme d’Achernar. À la fin, Diphda avait dû pratiquer sur elle le geste qu’avait eu le frère de Neter pour délivrer l’enfant d’Alla sans le faire souffrir. Il avait infiniment hésité, mais elle l’avait supplié de le faire. “Je ne puis que mourir, avait-elle dit, épargne-moi de nouvelles douleurs. Aide ton fils à naître avant qu’il ne soit perdu lui aussi.” Lorsqu’il avait rencontré Achernar, il ramenait l’enfant chez lui, au chaud, avant de remonter enterrer la mère. Il avait couru le déposer contre son foyer en priant que ses cris ne réveillent personne.

Quand Diphda sortit de la montagne, le jour était levé. Il vit Achernar qui montait à sa rencontre. Il lui fit un signe joyeux de son bras libre. Achernar courut vers lui. Avant même de regarder son fils, il prit la main de Diphda.

“Tu as meilleure mine à présent. Que s’est-il passé tout à l’heure ?”

Diphda lui raconta qu’il avait trouvé, en rentrant d’une promenade, une jeune fille blessée sur le bord du chemin et qu’elle était morte dans la nuit malgré ses soins. Quand Achernar sut de qui il s’agissait, se souvenant de la passion que son frère avait autrefois éprouvée pour elle, il lui posa la main sur l’épaule et la lui serra tendrement.

“Mais tu vas mieux maintenant ? interrogea-t-il.

— C’est le bonheur d’avoir au moins sauvé ton fils”, répondit Diphda. Ce n’est qu’alors qu’Achernar défit le linge qui couvrait à demi le visage du bébé. Il poussa une exclamation de joie.

“Quel bel enfant ! Je comprends que tu sois fier de toi.

— Je crois que tu ne comprendras jamais à quel point je peux l’être”, répliqua Diphda en lui tendant l’enfant. Il regarda en souriant son frère et son fils. Puis se détournant brusquement, il lança, aussi sèchement qu’à son habitude, qu’il lui fallait retourner enterrer la jeune fille.

Il ne redescendit qu’à la nuit. L’état de leur sœur s’était aggravé. Prise de fièvre, elle délirait. Diphda alla la voir. Il lui administra divers remèdes, pansa comme il put ses déchirures sanguinolentes. Achernar ne paraissait pas très inquiet. Il avait passé la journée à contempler son fils. Pendant toute la longue agonie de sa femme, il demeura auprès de l’enfant, occupé seulement de savoir si le lait de la nourrice conviendrait. Diphda ne réussit pas à le déloger de la chambre du bébé. Il ne la quitta que pour les funérailles de leur sœur et la réintégra aussi rapidement qu’il put.

 

Achernar ne se remaria jamais malgré les conseils de Diphda. On parvint à lui faire reprendre une vie plus normale lorsqu’il fut assuré que l’enfant survivrait. Mais tout le monde savait qu’il n’était préoccupé que de son fils et que tout ce qu’il faisait pour Célubée, il l’entreprenait en pensant que ce dernier lui succéderait un jour. Les jumeaux avaient repris leurs conversations et leurs promenades. Diphda venait chaque jour chez son frère et ne manquait jamais d’aller trouver l’enfant, avant de rejoindre Achernar. Il se montrait à nouveau charmant et bavard, et Achernar rayonnait entre son frère et son fils. Diphda, lui aussi, apparaissait enfin épanoui. Son nouveau comportement rassurait les Célubéens. Tout en se réjouissant d’avoir trouvé en lui un remarquable médecin et un prêtre attentif, ces derniers s’étaient en effet un peu méfiés de lui, de son air insatisfait et tourmenté. Beaucoup avaient craint que son dépit ne le conduise à commettre quelque acte destructeur et irréparable.

Achernar intensifia les échanges avec le peuple voisin. Célubée vendit des grains en contrepartie de moutons et de chèvres. Les terres de Célubée étaient plus fertiles que celles de l’autre pays. Sur les pentes sèches du royaume contigu, les chèvres et les moutons croissaient aisément. On troqua donc des ballots de céréales contre la viande qui manquait si souvent. Pour améliorer la production, Achernar fit défricher de nouvelles terres. Il réalisa l’un des très vieux projets de ses prédécesseurs, en créant aux confins des champs les plus au sud de Célubée un hameau où plusieurs cultivateurs vinrent s’installer avec leur famille. Celui-ci se développa considérablement avec l’augmentation des transactions et la mise en valeur de nouvelles parcelles.

L’action de Diphda semble moins éclatante à côté des réalisations de son frère. Cependant, Achernar ne fit jamais rien, tout son règne durant, sans avoir reçu l’aval de son jumeau – ce qui donne à penser que Diphda est en réalité à l’origine de la majorité des innovations et progrès qui apparurent à Célubée sous le règne d’Achernar. Il consacra l’essentiel de son temps à soigner les Célubéens, à tester de nouveaux remèdes, à essayer de nouveaux traitements, à tenter de comprendre les maladies ou les blessures qu’il n’arrivait pas à guérir. Il enrichit ainsi la médecine de Célubée.

Comme il était soucieux de ne pas laisser périr avec lui tout le savoir et l’adresse qu’il avait acquis, il se préoccupa de former des successeurs. Il lui fut aisé d’en trouver parmi ses assistants religieux. Il obtint d’Achernar le droit de modifier l’organisation religieuse de Célubée. Il lui fit valoir la fragilité du système qui avait fonctionné jusque-là. Il reposait sur un seul homme qui devait tout à la fois remplir les devoirs attachés à sa charge et assurer la transmission de ses connaissances. Il pouvait arriver, et il était arrivé, qu’il meure avant d’avoir enseigné à son jeune successeur tout ce qu’il devait savoir. Ainsi une partie de la science accumulée au cours des ans avait été irrémédiablement perdue. Achernar autorisa donc son frère à former plusieurs jeunes garçons pour en faire des prêtres, gardiens des dieux et du savoir de Célubée. Diphda eut bientôt une dizaine de disciples autour de lui et le rôle des prêtres à Célubée s’accrut.

Mais l’apport de Diphda réside surtout dans la chronique secrète qu’il tint et transmit ensuite au préféré de ses disciples. Après la substitution d’enfant à laquelle il avait procédé, Diphda en vint à penser que s’était peut-être produit dans l’histoire ancienne de Célubée – qu’il avait apprise et qu’il enseignait maintenant à ses élèves – quelque événement de cette nature, qu’on s’était hâté d’oublier parce qu’il ne paraissait ni convenable ni à la gloire de celui qui l’avait provoqué. Cela lui parut regrettable. D’une part parce que ce sont ces secrets qui permettent de mieux comprendre la suite des événements, d’autre part parce qu’il souhaitait profondément que ce qu’il avait fait ne demeure pas à jamais inconnu. Il ne voulait pas qu’Achernar le sût. Mais il désirait que ses descendants ne l’ignorent pas.

Parce que ces actes devaient être à la fois secrets et conservés, il chercha le moyen de les transmettre sûrement et discrètement. Malgré son excellente mémoire, il ne se fiait qu’à demi à la fidélité de la mémoire humaine. Il commença par choisir parmi les jeunes prêtres qui l’entouraient, celui qui semblait le plus digne de recevoir son secret, le moment venu. Un jour où il se promenait au milieu d’un champ, il vit un des hommes d’Achemar qui traçait sur le sol des lignes pour calculer l’importance de la moisson. Ces dessins le fascinèrent au point qu’il demeura un long moment à essayer d’en comprendre le sens. Il fallut que l’homme les lui expliquât, pour qu’il le saisisse clairement. Il oublia cette expérience. Cependant, une nuit où il ne dormait pas, obsédé par l’idée de laisser trace de son action, il repensa aux dessins qui servaient à compter. Il se saisit alors d’un tissu blanc et, à l’aide d’une poudre rouge qu’il venait de préparer et dans laquelle il trempa un fin morceau de bois humecté, il dessina sommairement deux femmes en couches, deux bébés, un prêtre reconnaissable à son habit plus long que celui de l’autre homme qui figurait aussi sur le tissu et raconta ainsi son histoire.

Il passa plusieurs jours à la reproduire, jusqu’à ce qu’il fût certain que ne demeurait pas la moindre ambiguïté. Il simplifia son dessin, cherchant à caractériser d’un seul détail chacun des protagonistes. Il s’intéressa ensuite à sa conservation, car le tissu ne gardait pas ses images : elles se dissipaient dès que l’on plongeait l’étoffe dans l’eau, se brouillant en une tache ocre. Il mit au point une teinture sombre qui lui parut insoluble et s’en servit pour tracer sur une jarre les éléments de son histoire. Il cacha le récipient et ne le remit – ainsi que son secret – au prêtre qu’il avait choisi qu’au moment où il sentit qu’il allait mourir. On conserva de prêtre élu en prêtre élu le souvenir de la vengeance de Diphda et l’on rajouta sur la jarre, au-dessous de son dessin, d’autres dessins qui permirent de mémoriser les autres chapitres de cette chronique trouble instituée du temps de Diphda.

 

Un jour, au temps où Dilgan, le fils d’Achemar et de Diphda, était encore un très jeune enfant, Achernar emmena son jumeau avec lui dans une expédition qui devait les conduire en bordure du pays voisin. Ils avaient à y rencontrer le chef de cette contrée, lequel souffrait depuis de longues années d’un mal dont personne n’avait pu le guérir. C’est lui qui avait fait demander à Achernar de lui envoyer son frère pour qu’il le soigne. Achernar avait finalement consenti à une rencontre, sous sa surveillance, entre le malade et le médecin. Il comptait en profiter pour s’entendre avec son voisin sur le montant des échanges à venir.

Le roi, un vieil homme que la maladie avait plié en deux, toussait sans arrêt en quintes profondes qui devenaient vite insupportables à ses interlocuteurs. Diphda l’examina rapidement et, sans s’embarrasser de protocole, lui dit par l’intermédiaire de leur interprète : “Je ne peux rien pour toi. La seule chose que je puisse faire, c’est de te débarrasser de ta toux. Mais cela ne changera rien au mal qui te ronge et qui te conduira bientôt au tombeau.” L’interprète, qui était du pays du roi, refusa de traduire. Diphda eut beau le menacer, il persista dans son refus. On dut demander à un Célubéen, qui connaissait la langue voisine et faisait partie de l’escorte d’Achemar, de se charger de la traduction. Lorsque le roi entendit le verdict de Diphda, il se mit à rire et déclara : “Eh bien ! Soigne déjà ma toux. Tu es le premier à oser me dire la vérité en face. Je sais que je vais mourir et ces ânes persistent à conserver l’espoir de me guérir et me font, pour cela, avaler d’abominables potions. Grâce à toi, je mourrai au moins en paix.”

Achernar s’entendit avec le roi et il revint satisfait de son voyage. Lorsqu’ils arrivèrent à Célubée, il invita son jumeau à venir chez lui partager son repas. Diphda accepta. Il se trouva qu’alors qu’ils allaient entrer dans la maison, Achernar fut arrêté par l’un des membres du conseil qui avait à lui parler d’urgence. Diphda l’attendit quelques instants. Mais, voyant que la conversation se prolongeait, il pénétra seul dans la maison royale et s’installa dans la pièce où l’on prenait les repas. Peu après, surgit Dilgan qui courut vers lui et se jeta dans ses bras, en criant de joie le petit nom que les enfants de Célubée donnent à leur père.

Achernar, qui arrivait à ce moment-là, demeura stupéfait sur le pas de la porte. Il eut sans doute à cet instant, comme dans un vertige, le pressentiment de la vérité. Mais, chassant cette idée de son esprit, il dit en riant : “Dilgan, suis-je resté si longtemps absent que tu ne puisses reconnaître ton père ?” Dilgan, qui était un enfant délicieux, charmant et plein de vie, se tourna alors vers lui et, quittant les bras de Diphda, se précipita dans ceux d’Achernar.

Quand l’enfant fut parti, Achernar laissa libre cours à l’inquiétude qui s’était tout à coup emparée de lui.

“Explique-moi, demanda-t-il à son frère, comment cet enfant a pu te prendre pour son père ?”

Diphda, qui se posait la même question et n’avait trouvé comme seule réponse que l’intelligence et l’intuition de l’enfant, dont il avait dû lui faire don, tarda un peu à répondre, parce qu’il s’efforçait de trouver une explication convaincante.

“Tu oublies, dit-il enfin, combien nous nous ressemblons. Regarde, tes cheveux blanchissent au même endroit que les miens et la dent que j’ai perdue, tu l’as perdue toi aussi, presque au même moment. Rien ne permet de nous distinguer lorsque je n’ai pas ma robe de prêtre.

— Mais tu ne portes pas le collier de roi, que j’ai toujours autour du cou et que connaît Dilgan.

— Cela ne suffit sans doute pas à t’identifier comme son père. Pour la première fois il m’a vu habillé presque comme toi. Je crois que cela peut expliquer sa confusion.”

Achernar se laissa vraisemblablement convaincre, comme tous ceux qui ne tiennent pas profondément à connaître la vérité. S’il avait eu la finesse de son jumeau, il aurait cherché à vérifier le soupçon qui l’avait quelques secondes ébranlé. Et il aurait aisément compris que Dilgan n’était pas son fils. Mais il ne serait venu à personne l’idée de nier la paternité d’Achemar, tant le petit garçon lui ressemblait. De ce fait, il ressemblait aussi à Diphda, mais qui s’en serait inquiété ?

Cependant, depuis le jour où Dilgan avait reconnu Diphda pour son père, il s’instaura entre eux de nouvelles relations. Diphda n’avoua jamais rien, mais il savait que Dilgan savait. Ils prirent garde tous deux, par un accord tacite, qu’Achernar ne devine rien. Et ils réussirent à préserver entre eux une affection et une confiance qu’il n’y eut jamais entre Achernar et Dilgan. Parfois Achernar demandait à son frère :

“Comment se fait-il que tu éprouves tant d’amour pour ce garçon ? Que tu lui consacres tant de temps ?” Et toujours, Diphda répondait :” Parce qu’il est à notre image à tous deux et que je l’ai sauvé de la mort.” Achernar opinait et laissait Diphda instruire Dilgan de ses prochains devoirs.

 

Achernar mourut le premier, accidentellement, d’une morsure de serpent. Diphda fut appelé trop tard pour le sauver et ne put rien faire d’autre que l’aider à mourir sans trop de souffrances. Dans les jours qui suivirent cette mort, Diphda demeura enfermé chez lui. Il ne sortit que pour l’enterrement et encore ses disciples durent-ils l’emmener avant qu’il ne se trouve mal. Il lui fallut de nombreux jours et de nombreuses nuits pour surmonter sa détresse. Il reparut en public, auprès de Dilgan, qui venait d’être nommé roi, et s’acquitta comme par le passé, de tous les devoirs de sa charge. Mais ceux qui vivaient dans son ombre savaient qu’il ne dormait plus. Il ne dormit plus jamais après la mort d’Achemar. Les deux heures d’inconscience que lui procurait la drogue qu’il buvait chaque nuit lui donnaient un plaisir inégalable, mais ne suffisaient pas à le maintenir en bonne santé. Il vieillit rapidement, se voûta, demeurant toutefois d’une lucidité à toute épreuve. À tous, il semblait torturé et chacun supposait que la perte d’un frère bien-aimé expliquait son angoisse. Seul Dilgan savait et ne disait rien. Il venait voir son père tous les jours et tous les soirs l’invitait à dîner. Jamais ils ne parlèrent d’Achemar. Ils passaient en revue les problèmes qui se posaient à Célubée. Diphda, comme par le passé, donnait des conseils que Dilgan suivait toujours.

Le seul point de désaccord entre eux apparut au moment du mariage de Dilgan. Dilgan avait jeté son dévolu sur une jeune fille qui habitait la vieille Célubée. Diphda voulait lui faire épouser une fille de la nouvelle Célubée.

Depuis le temps où Neter avait réuni deux peuples différents, bien des siècles étaient passés. Cependant aucun souverain n’avait réussi à fondre complètement les deux communautés. Sans doute n’existait-il plus une famille, d’un côté comme de l’autre, qui n’ait une goutte de sang étrangère. Mais il y avait toujours ceux qui habitaient en bas et se présentaient comme les descendants du nouveau peuple et ceux qui demeuraient en haut et se prétendaient les seuls véritables Célubéens. Ces vieilles familles qui, presque toutes, donnaient des soldats à Célubée et durent, après Diphda, donner aussi des prêtres – au contraire de celles du bas davantage vouées à l’agriculture et ensuite au commerce –, refusaient de quitter leurs sinistres logements. Malgré le soin que mettaient tous les souverains à encourager la fusion des deux groupes, force était de constater que ceux de la haute Célubée possédaient un maintien, une beauté et un sens du dévouement qui faisaient défaut à ceux de la basse Célubée. Diphda, qui connaissait l’histoire de Neter, s’étonnait toujours que ce peuple, auquel Neter avait tant reproché sa lâcheté et son goût du confort, ait pu à ce point se transformer.

Afin d’encourager la mixité des mariages, une coutume s’était introduite. Le souverain épousait toujours une femme venue du quartier de Célubée opposé à celui dont sa mère était issue. Ainsi, à tour de rôle, les femmes de la haute Célubée et celles de la basse Célubée donnaient-elles naissance à des rois. En épousant sa sœur, Achernar avait mis à mal cette coutume. Diphda et Dilgan ne faisaient cependant pas la même interprétation de la manière dont il convenait de reprendre cet usage. Sa propre mère étant de la haute Célubée et la mère de Dilgan en venant aussi, Diphda voulait à toute force que Dilgan prît une femme du bas, afin d’apporter un sang neuf. Mais Dilgan prétendait que sa mère présumée, issue de la maison royale, laquelle se tenait sur le rebord dominant la basse Célubée, appartenait de ce fait à la basse Célubée, ce qui l’autorisait à prendre femme dans la haute Célubée.

Dilgan ne voulut jamais céder, bien que, en ces matières, il eût dû s’incliner devant la décision du Grand-Prêtre qui célébrerait le mariage. Il épousa donc celle qu’il avait choisie. Diphda ne dit rien et les maria sans manifester le moindre mécontentement. Dilgan qui, si semblable qu’il fût à son père, ne le connaissait pas autant qu’il le croyait, ne se méfia pas et se réjouit de son comportement. Toutefois, il ne devait pas se réjouir très longtemps, car sa jeune épouse mourut peu de mois après leur mariage, sans avoir pu mettre au monde l’enfant qu’elle portait. Dilgan fut très abattu et pleura longtemps sa belle bien-aimée.

Lorsque Diphda vint le trouver, après une année de veuvage, pour lui conseiller de se remarier, Dilgan fut pris de soupçons. Néanmoins, comme il était d’humeur réservée, il n’en dit rien. Il se remaria avec la sœur de sa femme. Diphda, qui n’avait pas relancé la querelle, ne tenta pas de l’en dissuader et à nouveau maria son fils avec détachement. La jeune femme eut plus de chance que sa sœur : elle vécut jusqu’à son accouchement. Mais Diphda – devant Dilgan, qui avait exigé d’être présent – l’accoucha d’un enfant mort-né et ne parvint pas à la maintenir en vie au-delà des trois jours que dura son travail.

De plus en plus soupçonneux, Dilgan n’attendit pas très longtemps pour se remarier. Il choisit encore une femme de la haute Célubée. Il prit soin de la tenir à l’écart de Diphda, qui ne la vit plus jamais après le mariage. Dès qu’elle se trouva enceinte, son mari l’entoura de gardes et n’admit personne auprès d’elle. Nul dans Célubée ne comprit pourquoi Dilgan prenait de telles précautions, car les morts précédentes, pour fâcheuses qu’elles aient paru, n’avaient rien que de très habituel. Dilgan défendit à Diphda ainsi qu’aux prêtres qui l’assistaient d’ordinaire dans ses tâches médicales, de venir l’examiner. Il consentit seulement à la visite d’une tante de sa femme qu’en l’absence du prêtre on utilisait comme sage-femme.

Diphda vint un jour le trouver.

“Tu es ridicule, Dilgan. Crois-tu que ta femme se portera mieux en ne voyant aucun prêtre ? Es-tu sûr que son accouchement se passera mieux que celui de ta précédente épouse ? On m’a rapporté qu’elle n’était pas bien forte et je crains que son accouchement ne soit pénible. Ne veux-tu pas que je l’examine ?

— Toi, moins qu’un autre, répondit Dilgan.

— Et pour quelle raison ? demanda Diphda en riant.

— La raison, tu la connais, comme moi. Celle-ci du moins t’échappera.”

Diphda sourit, salua son fils et s’en retourna. La jeune femme mourut en couches et l’enfant ne vécut que quelques heures. On alla chercher Diphda quand tout fut terminé. Il regarda la mère et l’enfant. D’un ton froid, il déclara à Dilgan, prostré dans un coin : “Pour elle, je n’aurais rien pu faire. Mais l’enfant aurait pu être sauvé.” Sur ce, il tourna les talons et s’en fut.

Dilgan resta sans volonté plusieurs jours durant. La puissance de son père l’étourdissait. Il se demanda s’il tenterait une nouvelle expérience. Mais au fond de lui, il savait qu’il serait à nouveau vaincu. Au printemps, il épousa une jeune fille de la basse Célubée. Elle était jolie, bien faite et vigoureuse. Elle lui donna, sans en ressentir jamais la moindre peine, six enfants, qui tous vécurent.

Dilgan dit un jour à Diphda, venu voir ses petits-enfants :

“En fin de compte, tu as gagné. J’ai été contraint de t’obéir.

— Comment ai-je gagné ?

— Tu as réussi à tuer mes trois premières femmes et leurs enfants.

— Crois-tu ?

— J’en suis sûr, affirma Dilgan.

— Eh bien, reste sur tes positions, répliqua Diphda. Peut-être avais-je seulement raison de te mettre en garde contre le sang de la ville haute qui ne pouvait s’apparier au tien. C’est toi qui par ton entêtement a tué tes femmes et tes enfants.”

Il ne fut plus jamais question de cela entre eux. Mais aussi longtemps que vécut Diphda, Dilgan ne s’avisa jamais d’aller à rencontre de l’un de ses avis.

 

En dépit de sa fatigue et de sa mauvaise santé, Diphda vécut très longtemps. Tant qu’il assista Dilgan, Célubée connut une période de prospérité et de tranquillité. La mort violente des trois premières femmes – que certains avaient pu prendre pour un mauvais présage – fut effacée par les années paisibles qui virent grandir les six enfants de Dilgan. Diphda était toujours là au moment où l’on avait besoin de lui et personne dans Célubée ne doutait de son pouvoir. On disait de lui qu’il parlait avec les dieux et cette épithète lui resta par-delà la mort, au point que les chroniques célubéennes qualifient parfois cette période de “temps où Diphda parlait avec les dieux”. On le craignait et personne n’osait s’opposer à lui. Chacun savait, et Dilgan le premier, que c’était lui qui gouvernait en réalité Célubée.

Cependant le temps passait et Diphda vieillissait de plus en plus.

Avec un mélange d’inquiétude et de soulagement, Célubée guettait sur son visage les signes d’une mort prochaine. Mais il semblait que son visage dût n’en finir jamais de se rider, son corps de se courber et ses mains de se couvrir des taches brunes de la vieillesse. Un soir d’été où Diphda et Dilgan, assis dans le jardin de la maison royale, regardaient le soleil se coucher derrière le fleuve, Diphda dit à Dilgan :

“Il est temps que tu désignes celui de tes fils qui doit te succéder.

— Pourquoi ? Aucun roi n’a jamais choisi son successeur.

— Certes, mais toi, tu le feras. Si tu ne t’y décidais pas, tes deux fils devraient se battre, comme nous nous sommes battus Achernar et moi. Tu as échappé à ce destin, parce que tu étais fils unique. Tu n’as pas le droit de l’imposer à tes enfants.

— Mais ils pourraient se battre comme vous deux sans aller jusqu’à la mort. Le vainqueur deviendrait roi. Pourquoi abandonner cette épreuve ?

— Il n’est pas possible, Dilgan, de se battre sans tuer son frère. En m’épargnant, Achernar m’a tué quand même. Et tu le sais bien. Il est temps de renoncer à cette odieuse coutume.

— Et si je m’y refusais ?

— Tu porterais la responsabilité de l’horreur de ce combat.

— Ta solution est donc de confier au roi le soin de choisir son héritier ?

— Oui. Qui est meilleur juge que lui ? Qui connaît mieux que lui ses enfants ?

— Et s’il se trompe ? Ne serait-ce pas plus sûr et plus juste d’imposer un mode de succession plus neutre ? Considérer que l’aîné doit régner, par exemple ?

— Tu ferais confiance au hasard ? Le combat aussi relève du hasard. Le hasard ne permet pas de désigner à coup sûr le meilleur souverain.

— Diphda, s’écria Dilgan, qu’est-ce que le hasard ? Ce sont les dieux dont tu parles. Ce sont les dieux qui nous ont toujours désignés. Tu ne peux blasphémer de la sorte, toi, le Grand-Prêtre.

— S’il avait fallu s’en remettre aux dieux, Dilgan, tu ne régnerais pas sur Célubée aujourd’hui”, conclut Diphda d’un ton malicieux.

Le lendemain, Célubée apprit que Dilgan avait choisi l’un de ses fils pour devenir roi. Le second quitterait la maison royale dans la journée pour se préparer auprès de Diphda à ses futures fonctions de Grand-Prêtre. Dilgan n’avait pas choisi au hasard. Diphda lui avait, de tout temps, dicté son choix. L’aîné avait toujours été l’objet des soins attentifs de Diphda, qui avait très tôt entrepris de l’instruire de ce que devait savoir un prêtre. Il avait, en revanche, incité Dilgan à donner au cadet une formation militaire complète et à l’associer à sa gestion et à ses voyages d’inspection.

 

Un soir, le fleuve déborda. C’était normal à cette période de l’année et personne ne s’en inquiéta. Au contraire, cela donna lieu à de grandes réjouissances car chacun savait que lorsqu’il se retirerait, les terres seraient fertilisées et prêtes à porter les épis de Célubée. Cependant, en quelques jours, aidées par les orages qui s’abattirent sur la ville, les eaux dépassèrent leur niveau ordinaire et s’échappèrent des canaux par lesquels les Célubéens dirigeaient leur cours vers les terres les plus éloignées. L’eau monta rapidement et envahit la ville basse, que sa position sur le rebord de la montagne avait jusque-là préservée des inondations. Le plus gros de la crue se produisit dans la nuit et, avant que les dormeurs ne fussent alertés, l’eau avait parfois soulevé leur maison, qui s’était ensuite abattue sur eux. Dans les habitations les plus proches du fleuve, le niveau s’éleva si vite que les berceaux des enfants furent recouverts avant que leurs parents, à leur tour atteints par le flot, puissent porter secours à leurs petits.

Appelé au milieu de la nuit, Dilgan se précipita avec son cadet dans les rues envahies d’eau. Sa maison, surélevée, n’avait pas été touchée. À la lumière des torches, il devina que Célubée était perdue. L’eau qui, la veille, coulait encore dans les ruelles en petits filets sales paraissant davantage sourdre de la terre imprégnée d’eau que ruisseler du fleuve, s’élevait à présent à mi-hauteur des maisons encore debout. L’eau noire dévalait la pente, qui, étrangement, à cet endroit, descendait du fleuve vers les assises de la montagne. Diphda avait souvent souligné cette particularité à Achernar, puis à Dilgan. Mais comme il aurait fallu, pour la faire disparaître, démolir la moitié de Célubée, ils n’y avaient jamais attaché beaucoup d’importance.

Dilgan organisa les secours, ordonnant aux équipes de sauveteurs qu’il constitua de fouiller avec soin chacune des maisons ou des anciennes maisons de la cité. Il envoya chercher des hommes dans la ville haute, car les rescapés, qui s’étaient assemblés autour de sa demeure, demeuraient trop peu nombreux et souvent trop tremblants au souvenir de ce qu’ils venaient de vivre et de perdre. Lui-même prit la tête de l’une de ces équipes et, à la pâle lueur des torches, pénétra dans les maisons, fouilla les décombres non encore immergés. Mais, le courant étant rapide, les hommes devaient prendre garde à ne pas se laisser emporter et les recherches s’en trouvaient ralenties.

À la fin de la nuit, Dilgan sombra dans l’angoisse. Les sauveteurs n’avaient ramené qu’une quinzaine de personnes, toujours des adultes. Tous les enfants semblaient avoir péri. Au milieu des rescapés, enveloppés de linges secs, sanglotants et gémissants, et des hommes réquisitionnés, qui ne savaient plus ce qu’ils devaient faire, tant ils se sentaient épuisés et tant leurs efforts paraissaient illusoires, Dilgan se mit à son tour à pleurer. Si grand fut l’étonnement de voir leur chef en larmes, que tous séchèrent immédiatement leurs pleurs. Soudain, Dilgan bondit de la pierre sur laquelle il était assis et se mit à hurler :

“Diphda ! Où est Diphda ? Qu’on aille chercher Diphda tout de suite !”

Comme il criait ces mots, sur le chemin de la montagne, apparurent deux silhouettes blanches dans la lumière grisâtre de l’aube. Elles s’avancèrent sur un rocher au-dessus de lui, qui criait toujours hystériquement le nom de son père. La plus haute, dit d’une voix basse, que tout le monde reconnut comme celle du disciple préféré de Diphda :

“Diphda vient de mourir. Je vous amène le nouveau Grand-Prêtre.”

Dilgan ne jeta pas un regard à son fils, qui descendait vers lui.

“Tu mens, dit-il à l’autre. Tu mens. Diphda n’est pas mort. Il ne peut pas être mort.

— Il est mort cette nuit, répondit la voix de basse.

— Alors, reprit Dilgan, alors, nous sommes perdus.”

Et chacun dans Célubée savait qu’il avait raison.

 

L’inondation fut une catastrophe effroyable pour Célubée. Elle détruisit toute la ville basse. La moitié de sa population s’y noya, dont les trois quarts des enfants. Célubée venait, en une seule nuit, d’être décimée dans des proportions jusque-là inconnues. Même les cultures de l’année furent compromises, car l’eau tarda à se retirer. Les crocodiles et les serpents se firent plus audacieux et on en vit en des emplacements où ils ne se risquaient jamais. Les récoltes suffisant à peine à la population, on ne put vendre, ni de ce fait acheter au royaume voisin. La viande manquant, on dut, comme dans les pires années, consommer à nouveau la chair des reptiles. Les relations avec le pays contigu se trouvèrent distendues, car l’autre chercha un nouveau partenaire pour satisfaire ses besoins alimentaires.

Dilgan ne se remit jamais de ce désastre, qui marqua le premier jour de son véritable règne. Il laissa son fils superviser la reconstruction de Célubée, se bornant à souligner d’un ton las qu’il fallait à tout prix aplanir ou inverser la pente qui avait été fatale à la ville basse. On vit à partir de ce jour Dilgan arpenter tristement les rues où se reconstruisait Célubée. Son fils avait tracé des plans avec son frère et Célubée devait être plus aérée que par le passé. Il emprunta au royaume voisin, où son père l’avait envoyé sur les conseils de Diphda, ses briques d’argile cuite et fit bâtir ainsi toutes les maisons de Célubée. Il souhaitait reconstruire de la même manière la maison royale mais, Dilgan sortant pour une fois de son apathie s’y refusa catégoriquement.

Les deux frères, après avoir fait le compte des survivants, s’étaient aperçus qu’il restait plus de femmes que d’hommes. Beaucoup d’entre eux avaient été emportés par les eaux en retournant fouiller les décombres et les maisons abandonnées. D’autres, s’étant préoccupés de faire monter d’abord leur femme et leurs enfants sur le socle sec où se trouvait la maison royale, n’avaient pas eu le temps de se sauver eux-mêmes.

Le Grand-Prêtre accepta, dans ces conditions, pour assurer le repeuplement de Célubée que chaque homme survivant prenne plusieurs femmes. On obligea aussi les très jeunes filles ou les célibataires endurcies de la ville haute à se marier, fût-ce en surnombre. Pour donner l’exemple, le fils de Dilgan épousa trois femmes. La tradition célubéenne de la monogamie était pour la première fois battue en brèche. Le Grand-Prêtre fit jurer à son frère que cette situation ne se prolongerait pas au-delà de la génération suivante. Cependant la population de Célubée mit plusieurs générations à retrouver le chiffre qu’elle avait atteint avant l’inondation et, sans s’officialiser véritablement, la polygamie, jusque-là interdite, devint tolérée.

Célubée était ruinée et il se passa plusieurs siècles avant qu’elle retrouve son ancienne splendeur. Dilgan en devint fou et fut rapidement écarté du pouvoir par son fils. Mais ni lui ni ses successeurs immédiats ne rendirent à Célubée sa prospérité, et sa renommée.

 

Alors que Célubée recommençait peu à peu à compter parmi les nations qui s’établissaient chaque jour plus nombreuses dans le monde, l’un des très lointains descendants de Neter, par une curiosité encore jamais constatée dans Célubée, eut trois fils. Reprenant l’usage, maintenant ancien, introduit par Dilgan sous l’influence de Diphda, il désigna de bonne heure celui qui lui succéderait. Il choisit aussi celui qui deviendrait Grand-Prêtre, mais se trouva fort embarrassé du troisième. Le cas ne s’était jamais produit.

Après avoir longuement réfléchi au problème, le roi résolut d’abandonner ce troisième fils à son sort. Ou bien il se déciderait à disparaître pour laisser place à une situation familière, ou bien il se contenterait de n’être rien d’autre qu’un simple Célubéen. Ce troisième fils, nommé Sothis, d’humeur facile, ne se formalisa pas du choix de son père. Il suivit l’entraînement militaire donné à son frère qui allait devenir roi et alla de temps à autre écouter les leçons que le Grand-Prêtre donnait à son autre frère. Comme il était à la fois intelligent et plein de force, il en sut rapidement autant qu’eux deux réunis.

Malgré cela, il ne s’insurgeait pas contre la décision paternelle. Lorsqu’il se sentit d’âge raisonnable, il se fit bâtir une maison de briques cuites à quelques pas de la maison royale, afin de ne demeurer ni dans la ville basse, qui aurait par trop symbolisé son abaissement, ni dans la vieille ville dont les couloirs obscurs le troublaient. À côté du vieux palais sordide – qu’on avait, au cours des ans, consolidé, sans jamais le détruire, conformément au souhait de Dilgan qui ne voulait pas que la lignée de Neter renonce à la maison qu’il avait lui-même construite – la maison de Sothis paraissait rutilante. Il épousa, sans demander conseil à qui que ce soit, une ravissante jeune fille de la ville haute, alors que sa mère en venait aussi et était même apparentée à sa nouvelle belle-fille. Il eut une famille importante qui l’obligea à de nombreuses reprises à agrandir sa maison. Tant et si bien que se dressa bientôt face à la demeure royale délabrée, dont certaines ailes s’étaient effondrées et étaient restées telles faute d’occupants en rendant la réfection indispensable, une nouvelle maison presque aussi grande, mais sûrement plus somptueuse.

Sothis servait comme soldat dans l’armée de son frère et y occupait un grade élevé. Il était d’une vigueur, d’un courage et d’une résistance incomparables. Même son frère, le roi, pourtant plus et mieux entraîné que lui, ne possédait pas ces qualités et devait faire un effort sur lui-même pour conduire son armée, qui l’inquiétait plus qu’elle ne le rassurait. Sothis savait aussi soigner les blessures, comme il l’avait appris chez son oncle, le Grand-Prêtre, lorsque ce dernier donnait des leçons à son successeur. Il le faisait si admirablement qu’au sein de l’armée, personne ne faisait jamais appel aux prêtres pour guérir les maladies et panser les blessures.

Toutes ces qualités inquiétaient ses deux frères, qui ne pouvaient concevoir que Sothis ne s’en serve pas pour prendre la place de l’un des deux. Mais Sothis demeurait impénétrable et manifestement satisfait de son sort. Son seul plaisir consistait à jeter chaque matin un coup d’œil à la maison royale où son frère et sa belle-sœur menaient une vie misérable. Le roi s’était marié sur un coup de folie. Il s’était épris de sa femme le jour où il l’avait rencontrée alors qu’elle traversait les champs de Célubée, la jupe relevée sur la ceinture, les pans ne cachant qu’à peine les longues cuisses brunes et la tunique du haut, dégageant ses épaules et la moitié de ses seins. Avec sa poitrine ferme et opulente, sa démarche souple et ses bras enserrés autour d’une gerbe, elle était l’image même de la fécondité. Elle n’avait rien de plus, pour un spectateur objectif, qu’aucune des autres filles occupées aux moissons qui, elles aussi, se décolletaient et se troussaient pour pouvoir, plus à l’aise, accomplir leur travail, si ce n’est cette poitrine offerte par sa rondeur et son importance et cette manière affectueuse et tendre de presser les épis contre ses seins et sa gorge.

Elle avait troublé beaucoup de ses compagnons. Mais ce fut le roi qui l’eut. Il s’en trouva sans doute enchanté, car il ne ressortit de la maison royale que trois jours après ses épousailles. Il conserva cet air réjoui et satisfait pendant près d’une année. Il mettait beaucoup d’énergie à sa tâche, mais semblait toujours pressé de rentrer chez lui, où il ne voulait surtout pas être dérangé. Tout se passait au mieux et Célubée se félicitait, car les rois heureux l’avaient toujours rendue heureuse.

Mais heureux, il ne le demeura pas longtemps. Au bout d’un an, il s’inquiéta de ce que sa si belle femme n’ait pas conçu d’enfant. Son frère, le Grand-Prêtre, le rassura et le renvoya à ses jeux conjugaux. Après deux années, la nouveauté de ces jeux commençant à s’estomper et le ventre de sa femme restant désespérément stérile, il devint mélancolique. Son frère administra à sa belle-sœur tous les traitements qu’il connaissait mais elle persista à ne pas concevoir. Alors vinrent des jours de chagrin dans la maison royale. Le roi aimait toujours aussi passionnément sa femme et ne parvenait pas à se détacher de son corps, mais il lui en voulait de ne pas être mère. Des moments de violence s’ensuivaient. Se sentant coupable, elle n’osait rien répondre aux insultes de son mari et se laissait battre, espérant par là le ramener à plus de sérénité. Chacune de ces soirées s’achevait immanquablement par les pleurs du roi dans les bras de sa femme. Il pleurait parce qu’il savait qu’il lui faudrait d’ici peu prendre une seconde femme et s’unir à elle pour avoir enfin un roi à laisser à Célubée après sa mort. Et sa femme pleurait parce qu’elle savait qu’elle ne pouvait l’empêcher. Après des nuits de larmes et de tourments réciproques, le roi se résigna à se remarier.

Il choisit à nouveau une fille de la basse Célubée. Il hésita à la prendre aussi belle et attirante que la première, comme il s’en sentait le désir. Par fidélité à sa première épouse, il se décida pour une jeune fille, douce et gentille mais sans attraits particuliers. Il n’attacha d’importance qu’à la lourdeur de ses hanches, qu’il considérait comme une garantie de sa fécondité. Quand il la ramena à la maison royale, sa première femme en fut soulagée. Il prit garde à ressortir de la chambre nuptiale quelques heures à peine après le mariage, afin de ne pas offenser la première épouse. Il fit des visites régulières, quoique espacées, à sa nouvelle femme, de façon à demeurer surtout avec celle qu’il préférait.

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