Célubée

Célubée · Chapitre 24 sur 42 · partie 3/3

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Célubée

Chronique de Célubée

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Cependant, rien ne venant au bout de quelques mois, il délaissa sa première épouse et passa l’essentiel de son temps auprès de la seconde. Malgré ce changement de méthode, elle ne fut, pas plus qu’avant et pas plus que sa rivale, fécondée.

L’inquiétude du roi tourna au désespoir. Sur les conseils du Grand-Prêtre, il prit deux autres femmes. Aucune d’elles ne devint jamais enceinte. Le roi, qu’on avait connu si heureux, était au supplice. Il lui semblait que tout Célubée se moquait de lui. Mais personne ne se moquait, car Célubée s’inquiétait, tout autant que son souverain. Cette stérilité constante lui paraissait le signe d’un nouveau malheur et il fallait la force d’âme du Grand-Prêtre pour la convaincre de ne pas y accorder plus d’importance que les dieux qui, jusque-là, ne s’étaient nullement manifestés contre Célubée.

 

Un soir où Sothis avait invité ses deux frères dans sa belle maison, comme il le faisait souvent par respect de leur autorité, le roi dit :

“Quel sort a-t-on jeté sur moi, pour rendre chacune de mes épouses stériles ? Jamais il n’y eut dans Célubée roi aussi malheureux que moi.”

Le Grand-Prêtre avait l’habitude de ces accès de désespoir et s’efforçait, pour la bonne marche de Célubée, de les calmer. Mais avant qu’il pût répondre, Sothis intervint.

“Qui te dit, mon cher et respecté frère, que ce sont elles qui sont stériles ?

— Que veux-tu dire ?” demanda l’autre, troublé.

Le Grand-Prêtre voulut empêcher Sothis de répondre parce qu’il savait ce qu’il allait dire, mais leur frère fit signe à Sothis de parler.

“Aussi longtemps que ta première femme n’a pas réussi à concevoir, tu pouvais penser qu’elle était stérile. Que la seconde se trouve dans le même cas était troublant, mais cependant admissible. En revanche, que tu n’aies pu engrosser les deux autres indique que la stérilité ne vient pas d’elles.

— Et de qui viendrait-elle ? eut le courage de demander le roi.

— Mais de toi, bien sûr.

— De moi ? Mais comment un homme pourrait-il être stérile, dès lors qu’il est normalement constitué ? Et normalement constitué, je le suis, veux-tu le vérifier, Sothis ?

— Inutile, répliqua Sothis, nous avons tous trois comparé nos anatomies quand nous étions enfants. Nous avons toujours dû reconnaître que c’était toi le mieux pourvu par la nature. Mais cela ne suffit pas nécessairement pour avoir des enfants. L’histoire de Célubée est remplie de cas d’hommes aussi beaux que toi et qui ne réussirent jamais à rendre leur femme grosse.

— Est-ce vrai ? demanda le roi au Grand-Prêtre.

— Sothis exagère un peu. Il n’a écouté que d’une oreille les leçons que je prenais. Il partait souvent avant la fin et il est trop prompt à sauter aux conclusions.

“Il est vrai qu’il y a des hommes sans descendance dans Célubée et qui ont essayé plusieurs femmes sans avoir jamais d’enfant. Faut-il en déduire que leurs femmes n’étaient pas stériles alors qu’eux l’étaient ? Il est si fréquent de voir un homme engendrer un enfant, alors qu’avec une première femme il n’y était pas parvenu, qu’il semble normal de réserver la stérilité aux femmes. Sans doute les hommes qui se sont blessés ou sont, d’une manière ou d’une autre, atteints dans la région de leur sexe, ne peuvent plus faire d’enfants. Mais pourquoi penser que ceux qui demeurent intacts et vigoureux ne le peuvent pas ? Le sexe des femmes est caché, secret, nul ne sait ce qui s’y passe vraiment. On dit que le frère de Neter avait avancé très loin dans ce domaine, mais ses connaissances ne nous sont pas parvenues. Lui, peut-être, aurait pu dire si Sothis a raison. Mais rien ne lui permet de soutenir la thèse qu’il défend aujourd’hui.

“Je te le répète, dit-il d’un ton excessivement apaisant, la stérilité est une maladie féminine. Sothis parle sans savoir ce qu’il dit.

— Je ne crois pas, répondit laconiquement Sothis.

— Explique-toi, demanda le roi, qui se troublait de plus en plus devant l’assurance tranquille de l’un et la précipitation doctorale de l’autre.

— Il y a un moyen simple de savoir si j’ai raison.

— Ne l’écoute pas, interrompit le Grand-Prêtre, ne vois-tu pas qu’il te taquine ?

— Tais-toi donc, répliqua le roi. Tu n’es pas chargé de me protéger. Je suis en mesure de savoir si je peux et veux poursuivre une discussion avec mon propre frère. Continue, Sothis.”

Sothis, dont les traits demeuraient aussi impassibles que s’il avait débattu de choses sans importance, prit le temps de regarder son frère un long moment, comme pour prendre sa mesure. Le roi dut le ressentir ainsi, car il s’impatienta : “Parle !”, dit-il.

“Je te propose un pari, dit Sothis. Il se peut que sur tes quatre femmes, une ou plusieurs soient stériles. Il me paraît exclu qu’elles le soient toutes quatre. Ma conviction est que tu es un mauvais géniteur. Je serais navré que cela te vexe, car quelle importance cela a-t-il dès lors qu’on se trouve, comme toi, doté de ce qu’il faut pour donner du plaisir et en recevoir ?

“Choisis une femme parmi tes quatre épouses et mets-la en présence d’un homme dont tu sais qu’il a déjà engendré des enfants. Si au bout de deux mois de cohabitation, elle ne devient pas enceinte, j’aurai perdu mon pari. Si, en revanche, au terme de cette période, elle se trouve grosse, c’est toi qui auras perdu.

“Je suis certain que si nous faisions passer cette épreuve à chacune de tes femmes, je gagnerais. Comme il se peut que dans le lot, l’une d’elles ne soit pas féconde, je te laisse une chance importante de l’emporter.

— À quoi rime ce jeu ? protesta le Grand-Prêtre.

— J’accepte ton expérience, répondit le roi. Je l’accepte parce que tu as mis en doute ma virilité et que c’est le seul moyen de te prouver la vanité de ton injure.

— Je crois que tu l’acceptes parce que, au fond de toi-même, tu désires savoir la vérité.”

Le ton ayant quelque peu monté entre les deux frères, le prêtre intervint à nouveau.

“Calmez-vous tous deux. Ta proposition est ridicule, Sothis. Tu vas humilier ton frère en le laissant livrer une de ses femmes à un homme ordinaire. Je te déconseille de te prêter à cette épreuve, dit-il enfin au roi. Je t’en prie, reviens sur ton consentement.

— Il n’en est pas question, répliqua le roi. Mais ce ne sera pas un homme ordinaire que je chargerai d’ensemencer ma femme, si cela peut te rassurer. Sothis le fera.

— Moi !

— Oui, toi. Tu as plus d’enfants que quiconque à Célubée. Et, à moins que ta femme soit infidèle, tu peux donc passer pour un excellent géniteur. C’est toi qui devras prouver la fertilité de l’une de mes épouses.

— Je ne le puis.

— Je te l’ordonne. Je t’enverrai demain celle que j’aurai choisie. Vous vous installerez dans cette pièce et avant que les deux mois ne soient écoulés, ni toi ni elle n’aurez le droit d’en sortir. Vous serez gardés par mes hommes.

“Il reste une chose à régler. Quel sera l’enjeu du pari ?

— Que demandes-tu ?

— Si je gagne, répondit le roi, tu me donneras ce à quoi tu tiens le plus, ta belle maison et ta femme. Cela te convient-il ?

— Certes, admit Sothis.

— Et toi, que veux-tu ?”

Sothis le regarda un long moment droit dans les yeux, de ce regard qui irritait le roi. Enfin, il répondit :

“La même chose que toi : ce à quoi tu tiens le plus.”

Le roi se mit à rire.

“Et à quoi est-ce que je tiens le plus ? Dis-le-moi ?

— Tu le sauras toi-même, si je gagne mon pari.”

Malgré les protestations de leur frère aîné, le prêtre, ils se séparèrent sans vouloir revenir sur leur accord et ses termes.

Le roi retourna chez lui en compagnie du Grand-Prêtre. Il se demandait quelle épouse choisir. Le Grand-Prêtre lui conseilla de donner la seconde. “Souviens-toi, rappelait-il, tu l’as prise pour ne pas offenser ta première femme. Au fond de toi, tu espérais et, mieux, tu savais qu’elle était stérile. C’est celle-là que tu dois envoyer à Sothis.”

Mais quoique tenté, le roi hésitait à suivre cet avis. Il savait que Sothis avait raison et qu’il redoutait par-dessus tout de ne pouvoir engendrer une progéniture. Il avait en définitive envie qu’on lui prouve que ce n’était pas le cas. Si la femme qu’il désignait se trouvait à coup sûr stérile, rien n’aurait été établi. Il pressentait qu’il devait choisir la plus désirable et la plus séduisante de ses femmes, qu’il devait choisir celle qui semblait la mieux faite pour porter des enfants. Il se sentait désespéré, car cette femme-là était sa première épouse.

Il passa une nuit blanche, seul sur sa couche, ayant refusé le réconfort qu’aurait pu lui apporter l’une ou l’autre de ses femmes. Il envisagea chacune des possibilités. Il était angoissé, torturé. Son cœur et sa tête le brûlaient d’incertitude. À certains moments, il s’apaisait à l’idée qu’il était libre d’envoyer à Sothis sa triste deuxième épouse. Il reprenait courage et s’essayait à dormir. Mais l’idée qu’il ne jouait pas le jeu, qu’il refusait de voir la vérité en face et que, ce faisant, il ne résolvait pas son problème, l’empêchait à nouveau de s’endormir. Alors, il se reprenait et décidait qu’il enverrait son cher amour, sa première femme. L’espace d’un moment, il se sentait fier de son courage et de son abnégation et y puisait une consolation. Cependant, très vite, l’image de Sothis accouplé à sa femme s’imposait à son esprit et ne le lâchait plus, s’incrustait malgré tous ses efforts pour s’en débarrasser. Il était broyé de jalousie et de colère. Il renonçait à cette formule pour en envisager une autre. Toutefois au fur et à mesure que la nuit s’écoulait, l’idée de livrer sa première épouse à son frère revenait avec toujours plus d’insistance. Son esprit lui présentait sans cesse de nouveaux arguments en ce sens. Il les combattait de toute son âme, mais il se rendait compte qu’il perdait la partie et que sa douleur et sa jalousie pesaient peu aux côtés de la curiosité et de l’angoisse.

Au matin, les yeux brillants de fièvre, il fit venir sa première femme et lui raconta son pari.

“C’est toi que j’ai choisie, dit-il, parce que tu es celle que je préfère, celle à laquelle je tiens le plus. Si les dieux doivent rendre leur verdict, c’est par ton entremise qu’ils le rendront le plus exactement.”

Elle refusa de lui obéir. Elle était très attachée à lui et, en réfléchissant simplement, elle retirait de l’affaire qu’on lui demandait de trahir son mari. Comme il ne voulait pas céder, elle se mit à pleurer en disant qu’il ne l’aimait plus et souhaitait seulement se débarrasser d’elle. Il pleura avec elle, cherchant à lui expliquer ses raisons. Elle finit par se calmer et admit qu’elle pouvait considérer ce qu’il lui demandait comme une preuve d’amour qu’elle devait lui administrer. Elle s’en alla donc, accompagnée des deux gardes chargés de surveiller la porte de Sothis.

Ce qui se passa entre Sothis et elle n’a, bien sûr, pas été rapporté. On ne peut pas dire s’ils se boudèrent et s’évitèrent les premiers temps, reculant le moment d’accomplir ce pourquoi ils étaient réunis, ou bien s’ils se jetèrent l’un sur l’autre pour se débarrasser de la corvée qu’on leur avait assignée. Il n’est pas possible non plus de savoir comment leurs relations évoluèrent. Est-ce le comportement de l’un des deux ou celui des deux simultanément qui provoqua cette évolution ? Sur combien de temps s’étendit-elle ? Ce qui est sûr, c’est qu’ils restèrent enfermés deux mois entiers dans cette chambre sans en sortir. Ce qui est sûr aussi, c’est que les gardes qui leur apportaient leurs repas, écartèrent avec la même fermeté et le roi et la femme de Sothis, venus mendier des nouvelles, voire tenter de réduire la durée de l’épreuve. Ce qui est sûr enfin, c’est que, lorsqu’ils quittèrent leur prison, la jeune femme était enceinte et que Sothis et elle s’aimaient à la folie.

Le roi, le Grand-Prêtre, la femme de Sothis et une partie de Célubée les guettaient devant la maison de Sothis. L’état de la jeune femme n’était pas apparent. En revanche, la passion qui les liait tous deux éclatait dans leurs yeux, dans leurs gestes, dans leurs paroles. L’assemblée, qui s’était attendue au mieux (ou au pire, pour certains) à récupérer une prisonnière au ventre proéminent, en demeura stupéfaite.

“Eh bien, dit finalement le roi, où en est notre pari ?”

Sothis passa la main sur le ventre de la jeune femme et répondit, tout en la caressant : “Je crois qu’il est là.”

Le roi interrogea sa femme des yeux, mais elle les baissa aussitôt. Comme la scène promettait de devenir insupportable, le Grand-Prêtre prit la parole :

“Il est sans doute trop tôt pour s’assurer que cette femme est grosse. Il faut attendre que l’enfant pousse dans son ventre et le déforme pour que nous en soyons sûrs. Je te propose, roi, que tu la ramènes dans ta maison et que tu l’enfermes pour deux autres mois. Que personne ne la voie, ni ne la touche, hormis une femme de confiance. À l’expiration de ce délai, nous saurons ce qu’il en est.”

Il en fut fait ainsi. Le roi ravala sa colère contre sa femme et son frère et tenta de prendre patience. La femme de Sothis réagit moins calmement. Elle se querella tout un jour avec ce dernier et finit par s’en aller de la maison de son mari avec ses affaires et les deux derniers de ses enfants, qui étaient trop petits pour qu’elle les abandonne. Les femmes n’avaient pas coutume d’agir ainsi lorsque leur mari s’éprenait d’une autre. Elles se résignaient généralement à leur sort et acceptaient même d’accueillir leur rivale. Mais la femme de Sothis était d’une autre trempe. Très belle, d’une beauté plus froide que celle de l’épouse du roi, elle appartenait à une vieille famille de Célubée où les rois venaient fréquemment chercher leurs épouses. Pour cette raison peut-être, cette famille avait de tout temps cultivé un grand mépris pour les Célubéens de la ville basse en même temps qu’un très vif sentiment de leur propre importance. La jeune femme n’admit pas que son époux puisse concevoir un amour aussi violent pour une femme qu’elle jugeait inférieure et n’envisage même pas de s’en excuser auprès d’elle. Elle retourna donc dans le sombre logis paternel avec l’approbation de toute sa famille, qui voua, à compter de ce jour, une haine sauvage à Sothis.

Au bout des deux mois prescrits par le Grand-Prêtre, celui-ci, le roi, Sothis et quelques autres allèrent assister à la délivrance de la jeune femme. La vieille femme affectée à son service, avait refusé de révéler à qui que ce soit et quel que soit ce qu’on lui promît en échange, l’état de la captive. Aussi, chacun retenait-il son souffle lorsque les gardes ouvrirent les portes de la chambre. La jeune femme se tenait assise sur un tabouret de pierre. Malgré la robe large qu’elle portait, ainsi que tous les Célubéens, on ne pouvait ignorer qu’elle était enceinte. Elle ne fit pas un mouvement, mais tous remarquèrent que ses yeux étaient fixés sur le seul Sothis.

Le Grand-Prêtre s’avança et, devant l’assistance, se mit en devoir de l’ausculter sommairement. Chacun de ses gestes avait pour résultat de faire saillir davantage le ventre. Il revint, l’air accablé, et déclara, sans oser regarder son frère, qu’elle était bien enceinte. Le roi resta quelques instants immobile, les yeux perdus dans le vague. Puis il se reprit et d’un ton qui n’était ni gai ni triste, mais neutre, totalement neutre, sans aucune affectation d’indifférence, il dit : “Eh bien, j’ai perdu. Pour le plus grand regret du reste de l’assemblée, il ne se passa rien d’autre. Aussi commença-t-elle à se disperser. Ceux qui s’attardèrent remarquèrent que Sothis et son frère échangèrent un regard prolongé. Les yeux de Sothis n’exprimaient rien de particulier, ni triomphe ni peine, ils se contentaient d’être attentifs. Mais ceux du roi étaient tristes et son petit sourire plus courageux que sincère.

Le lendemain matin, on annonça la mort du roi. Il s’était pendu à l’un des arbres de son jardin.

Comme il était mort sans héritier, le conseil se hâta, une fois le corps enseveli, de désigner Sothis pour lui succéder. Sothis accepta cette charge et prit le jour même la femme de son frère pour épouse.

Peu de temps après, le Grand-Prêtre vint le trouver. Sothis habitait toujours sa maison. En dépit des pressions du conseil pour qu’il aille s’installer dans la maison royale, il avait préféré rester chez lui. Il avait, devant le conseil, prononcé un long discours pour se justifier. Il en ressortait que la maison royale était inhabitable et dangereuse et qu’il convenait soit de la démolir pour la reconstruire, soit de la laisser à l’abandon et d’attendre qu’elle tombe en poussière pour qu’il agrandisse le jardin de sa propre demeure, qui deviendrait alors la nouvelle maison royale. Le conseil avait refusé de trancher, bien qu’il ait fortement désapprouvé la position de Sothis.

Sothis pensa que son frère était venu le trouver pour l’entreprendre sur ce problème. Mais l’avenir des murs de la maison royale n’intéressait pas le Grand-Prêtre.

“Te souviens-tu, dit-il, de ton pari ? Notre frère avait clairement exprimé l’enjeu qu’il entendait donner à ce pari…

— Oui, il voulait ce à quoi je tenais le plus.

— C’est vrai, mais il avait précisé que c’était ta maison et ta femme. Toi, tu n’avais pas indiqué ton enjeu.

— À quoi bon, il savait comme moi ce à quoi il tenait le plus.

— Tu voulais parler de sa femme ?

— Non, je ne voulais pas parler d’elle, parce que, à ce moment-là, je ne la connaissais pas bien et que je ne pensais pas que je pourrais l’aimer.

“Il s’agissait de son pouvoir, bien sûr, et il l’a compris, lui, puisque, aussitôt après avoir perdu son pari, il m’a abandonné sa place.”

Le Grand-Prêtre regarda son frère cadet avec une certaine méfiance, comme s’il le découvrait soudain.

“Tu paraissais si détaché lorsque notre père a choisi entre nous et ne t’a rien donné. Tu avais donc tellement envie du pouvoir ?

— Bien entendu. Et la conviction que je serais un jour roi de Célubée m’a soutenu.

— Ta conviction ?

— C’est toi, le Grand-Prêtre, qui viens poser cette question ! Toi qui, mieux que tout autre, dois connaître l’histoire de Célubée et qui, mieux que personne, dois savoir interpréter les desseins des dieux.

“À Célubée, les rois n’ont réussi à garder vivant qu’un seul, voire deux fils, jamais trois. Puisque nous étions trois, c’est que les dieux avaient prévu un roi de rechange. Quand notre père a choisi entre nous, j’ai tremblé d’abord qu’il ne me désigne comme Grand-Prêtre, car rien n’était plus éloigné de ma nature. J’ai redouté ensuite qu’il me préfère pour lui succéder, parce que cela aurait signifié que mon règne serait bref et que je serais évincé par l’un de mes frères.

“Voilà pourquoi la décision de notre père ne m’a jamais beaucoup pesé. Elle m’a plutôt rassuré.

— Mais tu ne pouvais pas être certain d’accéder un jour au pouvoir.

— Ma confiance dans les dieux n’était pas entière, je te le confesse, c’est pourquoi j’ai fait en sorte de donner un petit coup de pouce au destin. Mais je ne lui ai apporté qu’une toute petite aide, car il était vraiment avec moi en rendant notre frère stérile. Si je n’étais pas devenu roi moi-même, mes propres enfants auraient été choisis à la mort de leur oncle.

— Mais tu voulais le pouvoir pour toi et non par procuration.

— Exactement. Tu pourras rajouter cela à la chronique secrète de Célubée…

— Comment connais-tu son existence ? demanda avec horreur le prêtre.

— Oublierais-tu que j’ai suivi auprès de toi les cours du Grand-Prêtre ? Je vous ai écoutés, toi et ses disciples, ânonner l’histoire de Diphda et d’Achernar. Je la savais par cœur et je m’impatientais de vous entendre sans cesse la rabâcher. Mais un jour, oubliant que je me trouvais là, le Grand-Prêtre t’a dit, à toi seul, qu’il t’expliquerait un jour la chronique secrète de Célubée, telle qu’elle figurait sur les trois jarres installées sur un socle de pierre au fond de la grotte humide.

“Inutile de te dire que j’ai clairement repéré ces trois jarres. Je suis revenu un après-midi où vous étiez tous partis ramasser des plantes sur la montagne. Comme le Grand-Prêtre t’avait montré celle qui parlait de Diphda, je m’en suis aussitôt emparé. Ainsi que tu l’as compris, je connaissais parfaitement l’histoire de Diphda et d’Achernar, celle du moins qu’on vous racontait. J’avais toujours trouvé incompréhensible la partie du récit où Diphda disparaît en emportant le fils d’Achemar pour le soigner, ainsi que le renversement complet de l’attitude de Diphda. J’ai déchiffré sans difficulté la chronique secrète le concernant. À partir de ce moment-là, Diphda, qui m’avait toujours paru un personnage un peu falot, est devenu pour moi un modèle à dépasser. Il s’était vengé et avait régné indirectement. Je décidai que je ferais mieux et que je régnerais moi-même.

“J’ai beaucoup réfléchi à l’habileté et à la duplicité de Diphda. Tant que j’y étais, j’ai lu aussi les autres chroniques secrètes. Certes, les faits qu’elles rapportent sont moins séduisants et brillants que l’exploit de Diphda. Mais je constatai avec étonnement que cette chronique est celle d’hypocrisies, de dissimulations, de pièges, qui tous ont réussi et qu’on se garde bien de poser en modèles.

— Tu as tout lu ?

— Tout.

— Mais comment as-tu pu déchiffrer les dessins ?

— Pour qui connaît l’histoire officielle, pour qui y a réfléchi et s’est posé des questions devant un certain nombre de faits troublants, cela n’est guère difficile.

“Cette chronique m’a amené à méditer sur mon propre cas. L’acharnement de notre frère à vouloir des enfants et son incapacité à en faire a été une bénédiction pour moi. Songe qu’il aurait pu se résigner à n’avoir pas d’héritier et à désigner un de mes enfants pour lui succéder. Je n’aurais eu aucun moyen d’action sur lui.

— Sa loyauté aussi t’a aidé. S’il avait suivi mes conseils, il t’aurait envoyé sa seconde épouse.

— Je dois reconnaître qu’elle me semble avoir moins de dispositions pour la maternité que celle qu’il a choisie. J’aurais sans doute perdu mon pari.

— Il t’a donné plus que le pouvoir. Il t’a donné sa femme préférée.

— Je ne l’avais pas demandé. Je n’ai jamais sollicité le rôle d’étalon. Je n’ai pas non plus réclamé cette femme-là. Cela, c’est lui qui l’a voulu, comme s’il avait voulu se faire mal complètement, se perdre jusqu’au bout.

“En outre, est-ce un cadeau vraiment ? À présent, ma première femme me veut du mal et je ne sais ce qui sortira de tout cela.”

 

En dépit de ce qu’il avait dit à son frère, Sothis ne s’inquiéta vraiment de sa première femme et de ses obscurs desseins que bien plus tard. Entre-temps sa deuxième épouse avait mis au monde un enfant mâle. Comme il était aussi épris d’elle que son frère l’avait été et qu’elle dégageait toujours, presque inconsciemment, une sensualité que les années n’atténuaient pas, il eut d’elle d’autres enfants. Chacun d’entre eux paraissait d’une perfection physique incomparable. Sothis était très fier de ses derniers-nés et, quoiqu’il ait gardé avec lui les enfants que sa première femme n’avait pas emmenés, il ne parvenait pas toujours à dissimuler sa préférence pour ceux du second lit.

Il savait que sa première femme faisait courir le bruit qu’il avait été ensorcelé par sa nouvelle épouse au point de ne plus s’occuper de ses aînés. Il savait que tout Célubée attendait qu’il choisisse entre ses fils celui qui lui succéderait. Lorsqu’il pensait à ce problème – c’est-à-dire fréquemment, car il en devenait obsédé au fur et à mesure que le temps passait –, il finissait par se demander s’il avait été si habile que cela. Il en vint à considérer comme une secrète perfidie d’un frère qu’il aurait sous-estimé le fait de l’avoir amené à prendre une seconde femme. Quand cette idée lui venait, il se hâtait de la chasser, tant elle lui semblait déraisonnable et inconciliable avec la personnalité de celui qu’il avait contraint à mourir.

La difficulté de choisir entre les fils du premier lit et ceux du second se compliquait du fait qu’il avait eu au total six garçons, tous plus solides les uns que les autres. Il avait soutenu que si trois garçons survivaient au sein de la famille royale, c’est que les trois étaient nécessaires pour gouverner Célubée. Il jugeait impossible d’appliquer ce raisonnement à ses propres enfants.

Parmi ses six fils, il en avait choisi deux qui lui paraissaient les plus dignes d’exercer les fonctions de Grand-Prêtre et de roi. Afin d’équilibrer les privilèges, il avait pris soin qu’ils ne soient pas nés de la même mère, encore qu’il redoutât que cela ne nuise à la qualité des relations que doivent entretenir un roi et son Grand-Prêtre. Mais deux questions se posaient encore : auquel des deux confier la dignité royale et comment le faire sans mécontenter l’autre partie ? Mais aussi que faire des quatre autres ? Son propre exemple l’empêchait de supposer que les quatre se résigneraient. Il se sentait dépassé par ces problèmes, nés de son ambition et de son goût de la volupté.

Il finit par s’en ouvrir au Grand-Prêtre, qui le harcelait depuis longtemps pour qu’il désigne celui de ses fils qui aurait à exercer cette charge. “Tes fils grandissent, se plaignait son frère, il sera trop tard pour en former un seul.” Lorsque Sothis lui eut expliqué l’origine de son angoisse, le Grand-Prêtre commença par répondre sèchement :

“Les dieux punissent ceux qui prétendent avoir compris leur volonté.

— Ce n’est pas une réponse, bougonna Sothis. Si tu veux entendre de ma bouche des remords et des regrets, eh bien, soit, j’y consens.”

Sothis finit par le mettre à la porte. Il n’osait discuter avec aucune de ses deux femmes, car il savait que l’une comme l’autre défendrait ses propres enfants. Aucune ne se contenterait de voir l’un de ses fils nommé Grand-Prêtre quand l’un des enfants de l’autre devenait roi.

Cependant l’attitude négative de son frère l’avait tant irrité qu’elle l’amena à prendre une décision. Il comprit qu’il devait confier les fonctions de Grand-Prêtre à un homme à la fois très fin et suffisamment courageux pour refuser d’appartenir à une quelconque faction. Il savait en effet qu’au sein de Célubée, sous l’influence de sa femme et de sa belle-famille, l’essentiel des habitants de la ville haute ne lui avaient pardonné ni son infidélité ni surtout la manière dont il avait évincé son frère du trône. Le Grand-Prêtre, qui avait achevé de colporter des bruits sur lui après les confidences que Sothis lui avait faites imprudemment et presque par bravade, appartenait à ce groupe et ne pouvait s’empêcher de le lui faire sentir parce que ce n’était un esprit ni très intelligent ni très indépendant.

Il résolut donc de choisir comme Grand-Prêtre le plus généreux et le plus adroit des deux fils qu’il avait sélectionnés. À ce moment précis de sa vie, il se rendit compte que Diphda avait joué plus habilement que lui et qu’on exerçait mieux et plus sûrement le pouvoir en prenant les décisions de loin et en donnant l’impression de ne pas se laisser influencer par les contingences. Il se trouva que celui qui réunissait toutes ces qualités était le fils qu’il avait eu de sa première femme. Par voie de conséquence, il désigna l’autre comme son successeur. Bien qu’il eût conscience de ses limites, il préférait ce dernier, sans conteste mieux fait que son demi-frère. Comme son père, il avait un goût trop vif du plaisir et une ambition féroce et brutale. Elle lui donnait une capacité de trancher, même dans les cas les plus embarrassants, que son père trouvait un petit peu trop précipitée, mais que devrait pondérer la modération du futur Grand-Prêtre, à supposer qu’il accepte de l’écouter. Ces défauts étaient cependant compensés par une perspicacité certaine, une curiosité constante et un intérêt sincère pour tout ce qui touchait Célubée et son développement.

Lorsque Sothis annonça sa décision, le clan formé par sa deuxième épouse, leurs enfants, amis et alliés, manifesta, malgré les injonctions de Sothis, une intense satisfaction. Seul, l’élu conserva un détachement total qui confirma Sothis dans son choix. En revanche, le parti de sa première femme se déchaîna. Sothis fut insulté en public et l’un de ses neveux alla jusqu’à le traiter d’assassin. Le Grand-Prêtre ne déployant aucun effort pour faire retomber la tension, tout paraissait sur le point de s’achever dans le sang. Sothis, cependant, manifesta ses qualités de roi en refusant de répondre aux injures et en retenant le bras de ses gardes et de ses amis qui étaient prêts à en découdre. Mais il fit retomber sa colère sur son frère. Il éleva le fils qu’il lui avait confié à une dignité nouvelle, celle de “Très Grand-Prêtre”, qui le plaça, de ce seul fait, au-dessus de celui qui était chargé de l’instruire. Quant au nouveau “Très Grand-Prêtre”, Sothis savait qu’il n’avait pas besoin de son titre pour lui être dévoué. Son fils lui avait maintenu, aux pires moments, sa confiance et son approbation. Lorsque ses frères et ses sœurs avaient fini par rejoindre leur mère dans la vieille Célubée, il avait refusé de quitter Sothis. Son grand-père, envoyé en mission pour le raisonner, n’avait pas réussi à venir à bout de sa volonté. Il avait regardé avec indifférence sa belle-mère mettre au monde enfant sur enfant, ne s’intéressant jamais qu’à son père et à celui de ses demi-frères que son père avait choisi comme roi.

On ne saurait prétendre qu’il n’avait pas espéré devenir roi à son tour, mais comme il était avisé, il avait très tôt compris que son père donnerait la préférence à son demi-frère. Parce qu’il ressemblait plus à son père que celui-ci ne le croyait, il avait fait contre mauvaise fortune bon cœur, convaincu qu’il réussirait d’une manière ou d’une autre à s’imposer. Il savait ses qualités indispensables à Célubée et que sa famille divisée aurait besoin de lui comme intermédiaire.

Il se montra aussi remarquablement habile que son père l’avait espéré. Bien que son titre l’élevât normalement au-dessus de son oncle, il se révéla aussi humble, soumis et attentif que le plus timide des prêtres qui les entouraient pendant les leçons. Il refusa toujours qu’on lui donne son titre, préférant qu’on l’appelât par son nom, qui était Saïr. Aussi réussit-il à s’attacher le Grand-Prêtre qui le forma avec une grande conscience.

Il réussit encore plus admirablement auprès de son demi-frère, Tsarit. Sans que l’on sache comment il s’y prit, Tsarit ne put plus se passer de lui et, après son père, n’écouta que lui, refusant les conseils et propositions que lui soufflaient à longueur de temps sa mère et ses frères. Dans les premiers temps, voyant combien – grâce notamment à Saïr – tout paraissait très bien se passer, Sothis se félicita de son choix. Après des années d’incertitude et de tergiversations, il se sentait serein. Il gouvernait sagement Célubée, tout en surveillant de loin ses deux enfants.

Cependant, tout n’était pas résolu, loin de là. Une fois retombées les passions suscitées par les choix du roi, quelques années de tranquillité s’écoulèrent ou chaque clan s’épia, sans apparemment de désir de querelle. La première épouse de Sothis avait beau déverser des flots d’animosité contre son mari auquel elle reprochait avant tout – sans le dire –, de n’être jamais allé la rechercher, la seconde avait beau s’épaissir à force de mettre au monde des enfants – qui avaient de plus en plus de mal à survivre et, quand ils y parvenaient, à suivre les traces de leur trop superbes aînés –, rien de fondamental ne changeait dans Célubée. Saïr et Tsarit apprenaient leur métier avec un étonnant sérieux et les autres fils de Sothis qui, grâce à l’inépuisable fécondité de sa deuxième femme, étaient passés de quatre à sept, grandissaient eux aussi.

Ces sept garçons, d’âges très divers, puisque quinze ans séparaient le plus jeune du plus âgé, n’avaient pas grandi ensemble. Les deux premiers, très tôt privés de leur père, avaient été élevés par leur mère dans un climat de passion si intense qu’ils y avaient acquis une violence et une sauvagerie difficiles cependant à soupçonner, tant leur grand-père maternel leur avait appris à se dominer. Les cinq autres, quoique demeurant sous le même toit que Sothis, avaient été abandonnés eux aussi à leur mère.

Elle, si douce et mesurée au temps où elle était l’épouse du frère de Sothis, avait donné libre cours aux instincts et aux désirs que ses formes, son allure et sa beauté laissaient pressentir. Ceux qui l’avaient connue avant son remariage s’accordaient à admettre qu’elle s’était totalement transformée. Une folie, qui ne la possédait pas ou qu’elle maîtrisait autrefois, semblait à présent la dominer. On ne savait si elle provenait de l’épreuve à laquelle son premier mari l’avait contrainte malgré elle, de sa passion chamelle et irrésistible pour Sothis, de la révélation qu’avait constitué pour elle la maternité – que tout en elle promettait et dont tout l’avait, au début, frustrée – ou de la mort solitaire de son premier mari dont elle s’était détournée après l’avoir tant aimé. Il est vraisemblable que tant d’événements si proches et si violents l’avaient ébranlée. Chacun dans Célubée – sans la comprendre exactement –, alors qu’il paraissait si simple de discerner ce qui faisait vibrer sa rivale, la savait une amante insatiable, épuisante, qui avait, ainsi que l’en accusait le clan adverse, trop souvent détourné son époux de ses devoirs. Chacun voyait qu’elle ne se lassait jamais d’être enceinte et de promener dans les rues de la ville son gros ventre tendu, image d’une éternelle fécondité et qu’elle demeurait enfin, malgré le nombre de ses enfants, une mère indulgente et aveugle. Elle aussi avait élevé chacun de ses enfants, et spécialement ses fils, dans la haine des enfants nés du premier mariage de son mari. De moins haute naissance, sans le privilège de l’antériorité, elle se savait une sorte d’usurpatrice. Elle se sentait coupable vis-à-vis de l’autre femme. Comme elle n’était ni très intelligente ni très généreuse, parce que trop occupée par sa passion pour Sothis, elle devint aussi fielleuse que l’autre.

Aussi les sept garçons avaient-ils appris à se détester. Par sagesse, on évitait de les réunir et, si quelques bagarres éclatèrent, elles eurent lieu discrètement dans la montagne, ses enfants devinant que Sothis ne les aurait pas tolérées.

Mais après des années de haine muette ou moins silencieuse, ils s’aperçurent soudain, du moins les cinq plus grands, que leurs intérêts concordaient. Ils s’étaient sagement ralliés aux opinions affichées par le parti auquel ils appartenaient lorsque Sothis avait choisi leurs deux frères comme roi et Grand-Prêtre. Ils avaient poursuivi leurs activités habituelles, s’entraînant séparément – en raison des ordres donnés par leur père – aux exercices physiques et militaires. Sothis les avait réunis deux fois pour leur expliquer qu’il voulait qu’ils deviennent soldats dans l’armée de Célubée, et parmi les meilleurs, pour servir leur ville. Sur le moment, ils n’avaient pas réagi, parce qu’ils n’étaient pas habitués à penser sans prendre d’abord l’avis du groupe auquel ils appartenaient. Celui-ci ne bronchant pas, ils s’abstinrent de tout commentaire.

Au bout de quelques années, ils ne supportèrent soudain plus l’idée qu’on leur ait préféré Saïr et Tsarit. Bizarrement, chaque groupe évolua de la même manière en même temps. Peut-être y eut-il dans le comportement des deux élus quelque chose de nouveau qui détermina la révolte de leurs frères. Plus vraisemblablement, est-ce le fait que la même année, le Grand-Prêtre mourut, ce qui amena Saïr à prendre sa place – en demandant à être débarrassé du titre trop gênant de “Très Grand-Prêtre” – et que Sothis tomba malade et demeura affaibli au point de se décharger sur Tsarit de l’essentiel de ses fonctions.

Les cinq frères les plus âgés se rapprochèrent. Ils découvrirent avec stupeur qu’ils pouvaient s’entendre et décidèrent de se débarrasser de Saïr et de Tsarit. Ils mirent au point un plan pour les faire disparaître en même temps. Ils convinrent qu’ils iraient ensuite trouver Sothis pour lui demander de faire un nouveau choix. Ils n’osèrent pas aller plus loin dans la préparation de l’avenir, tant ils sentaient qu’il recelait de nouvelles difficultés.

On ne sait comment Saïr connut le projet. Il courut chez son père l’en informer ainsi que Tsarit. Lorsqu’il eut terminé son rapport, un silence se fit. Sothis, à demi paralysé, était étendu sur une espèce de chaise, prolongée par une planche. Il regardait alternativement ses deux fils, debout auprès de lui.

“Eh bien ? interrogea-t-il.

— Il faut que j’aille les trouver, répondit Saïr, il faut les raisonner, leur montrer qu’ils ne vont se défaire d’un problème qu’en en posant un nouveau et ce jusqu’à ce que nous nous soyons tous entre-tués. C’est le combat des frères qui recommence. Il faut l’éviter à tout prix.

— Qu’en dis-tu Tsarit ? reprit le père.

— Je ne suis pas du même avis que Saïr. Le combat des frères avait du bon, car il résolvait définitivement les questions de succession. C’est ce qu’il nous faut à présent.

— Que veux-tu dire ? demanda Saïr avec inquiétude.

— Ce que tu as compris, Saïr. Je vais donner l’ordre qu’on les tue.

— Mais ce sont tes frères. Trois d’entre eux sont nés de la même mère que toi.

— Trois ? Ils sont cinq, je crois.

— Tsarit ! Je reconnais que mes deux frères et trois des tiens ont décidé de nous tuer. Je voudrais te convaincre de ne pas les mettre à mort. Sans doute est-il trop tard pour te faire changer d’avis. Mais je te le demande, Tsarit, je te le demande avec d’autant plus de force que ce sont tes frères à toi, épargne les deux petits. Ils ne sont pas du complot. Ils ne nous ont rien fait. Ils ne t’ont rien fait.

— Un jour viendra où, eux aussi, voudront nos places.

— Mais ils sont si petits. Songe, il y a deux ans encore, le plus jeune était dans le ventre de ta mère. J’ai aidé à le mettre au monde. C’est un enfant. Tu ne peux faire cela.

— Les enfants ne restent pas des enfants. Si je tue les autres et que j’épargne ces deux-là, ils voudront venger leurs frères et nous serons plus encore menacés.

— Mais non ! Ils te craindront. Ils ne penseront pas à se venger.

— Saïr, les rois ne doivent pas avoir de frères. Célubée l’a toujours su, qui avait sagement introduit la coutume disparue du combat des frères. Aujourd’hui, il y a de la place pour deux : pour toi et pour moi. Mais c’est tout.

“Ils doivent mourir. Ce n’est ni pour toi ni pour moi, mais pour la paix de Célubée qu’il faut le faire. Qu’ils nous tuent et ils se rediviseront en factions. Célubée se partagera entre eux et je te prédis que le sang coulera dans nos rues. Il ne peut rien sortir de bon de cela. Il faut qu’ils meurent.”

Dans un dernier effort pour faire changer son frère d’avis, Saïr se tourna vers son père et lui demanda de donner son avis. Sothis parla, de manière hachée, douloureuse, comme s’il était furieux de ne pouvoir dire autre chose que ce qu’il disait.

“Je crains que Tsarit n’ait raison. J’ai eu trop de fils. Célubée n’en demandait pas tant.” Il ajouta avec un peu de regret : “Deux est un bon chiffre, à partir de trois, on joue avec le feu.” Puis, regardant Tsarit, il continua : “Je sais que tu as raison, mais essaie de sauver les deux petits. Pense à ta mère.”

Après ces paroles, aucun des trois n’osa rien ajouter. Saïr paraissait désespéré. En sortant de la maison, Tsarit lui murmura : “Je te promets qu’ils ne souffriront pas.”

Le lendemain matin, on rassembla les sept corps mâles, égorgés dans leur sommeil. Ceux des deux plus petits suscitèrent l’indignation dans Célubée. Parce qu’on voyait pour la première fois les deux femmes de Sothis, côte à côte, pleurant leurs fils, la ville tout entière, quelles que soient les sympathies de chacun, vint entourer les cadavres. On entendit bientôt monter les murmures de la foule consternée et écœurée. Alors, Tsarit parut, seul, Saïr ayant refusé de l’accompagner. Il ne dit pas un mot, passa devant les sept corps alignés, comme il aurait passé ses troupes en revue. Il ne fit pas un signe aux deux femmes en pleurs. Il n’eut pas un regard de commisération. Il avait l’œil froid de qui vient s’assurer que le travail commandé a été proprement exécuté. Devant les deux petits cadavres, il ne ralentit ni ne pressa l’allure et observa sans attendrissement la longue courbe rouge qui soulignait le bas de leur visage. Il disparut comme il était arrivé, silencieusement et sans précipitation.

Célubée se hâta d’enterrer les corps. Tsarit était le maître. Il venait de le prouver. Plus personne ne remettrait en cause ni son autorité ni sa légitimité. »

 

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