Célubée

Célubée · Chapitre 26 sur 42 · partie 2/3

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Célubée

Chronique de Célubée

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Une fois que la rumeur de la nomination du beau-frère d’Alcor au grade de capitaine des troupes se fut répandue et amplifiée au point d’être présentée, non comme une éventualité, mais comme une certitude, le capitaine des troupes et son lieutenant décidèrent de réagir. Un matin d’automne, avant que l’exercice ne commence sur la montagne lumineuse, le mari de Larme fut convoqué par son supérieur. Le capitaine et son lieutenant l’attendaient à l’écart, sur une espèce de rebord s’avançant au-dessus de la plaine, comme cette montagne en présentait beaucoup.

“On dit, l’apostropha le capitaine des troupes, que tu veux prendre ma place.

— Je l’ai entendu dire moi aussi. Mais l’ayant appris par la même rumeur que toi, je ne puis savoir s’il s’agit d’une plaisanterie ou d’un bruit sérieux.

— Que t’a dit le roi, ton beau-frère ?

— Rien de particulier. Aussi ne puis-je être certain qu’il souhaite m’élever à cette dignité.

— Mais tu le désirerais ?

— Qui ne le désirerait ?”

Le capitaine hocha la tête, comme s’il admettait l’objection de son soldat. Mais aussitôt après, il mit la main sur le petit glaive qu’il portait à sa gauche et, d’un ton violent, lui dit :

“Tu sais que je ne supporterai pas que tu m’enlèves mon poste.

— Je m’en doute”, répondit l’autre, en portant aussi la main à son glaive.

Sans parler davantage, ils sortirent leurs armes et se jetèrent l’un sur l’autre. Le capitaine était grand et fort, habile au maniement des armes, courageux et fin. Il passait pour un adversaire redoutable. Cependant, sans posséder cette espèce d’intelligence du combat, le mari de Larme avait la supériorité du poids et en même temps une étonnante agilité pour un homme si corpulent. Elle tenait sans doute à sa petite taille et lui permettait d’esquiver la plupart des coups, tout en en portant de violents et d’imparables. Enfin, il se battait à la manière d’une bête, avec un instinct qui, quoique l’empêchant de déjouer les passes raffinées de son adversaire, relevait d’une logique insaisissable pour le capitaine des troupes.

Leur combat se prolongea assez longtemps pour que l’armée, alignée pour l’exercice, se lassât d’être abandonnée et décidât d’aller voir ce qui se passait. À ce moment-là, le capitaine des troupes commençait à manquer de résistance, tandis que l’autre se battait toujours avec la même énergie sans paraître aucunement fatigué. Les nouveaux arrivants comprirent que le capitaine allait succomber. Son lieutenant, qui s’était jusque-là sagement tenu à l’écart, quoique ses intérêts fussent aussi en jeu, abandonna sa réserve lorsqu’il vit son supérieur trébucher et se relever avec difficulté.

“Tu dois me combattre moi aussi, cria-t-il, parce que c’est aussi ma place que tu prendrais.”

Entendant hurler, le beau-frère d’Alcor se retourna pour voir qui se permettait de le défier une seconde fois. Parce qu’il ne voulait pas perdre des yeux le capitaine, qui était en train de se remettre de sa chute et pouvait lui sauter dessus, il fit un pas en arrière pour surveiller du coin de l’œil son adversaire. Mais son instinct animal se trouva alors en défaut, car il buta sur une pierre et fut déséquilibré. Dans son désir de ne pas perdre de vue ses deux opposants, il ne se retourna pas pour repérer l’endroit de sa chute et éventuellement l’éviter. Aussi se retrouva-t-il un pied sur le bord du promontoire et l’autre dans le vide. En vain, battit-il des bras pour retrouver son équilibre et recouvrer la force de se pousser d’un coup de reins sur le sol. Pendant une demi-seconde, il ressembla à un oiseau claquant des ailes pour assurer sa stabilité. Bien qu’aucun mot ne franchît sa bouche, tous ceux qui le regardaient, figés d’horreur, comprirent que ses yeux étonnés viraient à l’angoisse. Le corps lourd bascula à la renverse et tous attendirent que l’insupportable silence qui suivit s’achève enfin. Le bruit mat et les roulements de pierres qui lui succédèrent décidèrent certains à se pencher par-dessus le promontoire et d’autres à descendre chercher le corps. Ils le trouvèrent roulé en boule. Le crâne ouvert sur une pierre ruisselait de sang. Les yeux restaient épouvantés derrière les filets de sang qui commençaient à se coaguler sur leur membrane claire.

On ramena le cadavre désarticulé à Célubée. Larme tressaillit d’horreur en voyant le cortège entrer dans sa maison. Chacun repartit, convaincu qu’existaient au sein de ce couple si mal apparié, des liens, invisibles mais certains. Alcor, prévenu, se rendit aussitôt chez sa sœur et veilla à ce que l’on procède rapidement à l’enterrement. Il reçut à la maison royale le capitaine des troupes et son lieutenant puis les différents témoins. Il conclut à l’absence de responsabilité de chacun des protagonistes et à une mort accidentelle. Il aurait été navré que son capitaine ou son lieutenant, obligés de se mettre à deux pour vaincre son beau-frère, l’aient tué de leurs mains, ce qui l’aurait contraint à les relever de leurs fonctions. Quoique tel fût son plan initial, Alcor se réjouissait de l’issue finalement donnée par le hasard à son projet. Il s’inquiéta cependant de savoir d’où venait le bruit de la nomination de son beau-frère comme capitaine des troupes. Il déclara qu’il était fâcheux que des rumeurs de cette nature puissent circuler et donna l’ordre au lieutenant de chercher à apprendre d’où elles étaient parties.

Tous admirent, compte tenu de la solitude de Larme et de la vie misérable qu’elle avait jusque-là menée, qu’Alcor décide de réparer le tort que Tsarit lui avait fait en lui proposant de l’épouser. Quelques-uns, dont le vieux Saïr, maugréèrent ou les mirent en garde contre cette décision. Gemma tenta de fléchir Alcor et de le faire changer d’avis, mais à elle seule, il avoua qu’il épousait Larme, non par devoir, mais parce qu’il était fou d’elle et ne pouvait faire autrement que de la prendre pour femme. Loin de calmer Gemma, cette révélation lui porta un coup terrible. Elle comprit que plus rien ne pourrait ramener son fils à la raison et qu’il allait commettre un acte plus abominable encore que celui qu’elle avait pressenti. Elle ne dit plus rien. Pour marquer sa désapprobation, elle quitta la maison royale quelques jours avant les noces et s’installa chez son beau-frère. Elle ne parut pas au mariage et refusa par la suite de sortir de l’abri de la vieille Célubée où elle s’était retirée. Elle ne consentit jamais à revoir ses enfants, malgré l’intervention de leurs quatre sœurs aînées que Gemma recevait, comme pour se faire pardonner de les avoir jusque-là délaissées. Plusieurs fois, Larme vint frapper chez elle et demanda à lui parler. Gemma ne céda pas. Il faut lui rendre cette justice que, au contraire de sa belle-mère, elle ne chercha pas à nuire à ses enfants. Au reste, elle mourut peu après, fatiguée d’une vie si décevante, où elle, qui avait tant besoin d’aimer et d’être aimée, avait si médiocrement réussi. Sa mort lui épargna d’insoutenables moments.

 

Larme épousa donc Alcor. Elle ne manifesta pas la moindre émotion, que ce soit au moment de la cérémonie publique ou dans l’intimité. Là où Alcor éclatait de bonheur et de passion, elle demeura constamment maîtresse d’elle-même. Elle avait enfin obtenu ce qu’elle attendait depuis sa tendre enfance.

Que Larme ait été amoureuse d’Alcor est certain. Elle-même ne se le dissimula jamais. Elle l’aima dès qu’elle fut capable d’aimer. Ses étreintes dans la montagne, alors incompréhensibles pour le jeune garçon, exprimaient l’amour profond et total qu’elle lui portait. Cependant une ambition démesurée habitait aussi Larme. N’ayant jamais supporté l’idée que seul un homme pouvait régner, alors qu’elle était convaincue qu’une femme de sa trempe en était tout aussi capable, elle se jura d’arriver au pouvoir d’une manière ou d’une autre. Elle ne sut jamais de la sorte – et finalement cela ne l’intéressait pas – si elle était tombée amoureuse d’Alcor pour gouverner auprès de lui ou si c’était son amour qui l’avait incitée à imaginer un moyen pacifique d’accéder au pouvoir.

Les épreuves que Larme avaient traversées, en grande partie en raison de sa propre intransigeance et de sa violence, l’avaient endurcie, cassant en elle, non l’ambition – qui demeurait, ne fût-ce que comme le moyen d’affirmer sa supériorité sur les autres – mais la sensibilité et la sollicitude. Lorsqu’Alcor tomba enfin dans ses bras, sa propre passion s’assoupit sans toutefois disparaître. Bien qu’elle ne pût complètement lui pardonner ni de lui avoir tourné le dos, lorsqu’elle était mourante sur la montagne, ni de n’avoir pas bravé Tsarit pour venir la retirer des bras de son mari la nuit où ce dernier l’avait violée, elle savait qu’il était en fin de compte la seule personne qu’elle aimât réellement et auprès de qui elle se sentît en confiance. La réaction de Gemma à leur mariage, après l’avoir beaucoup affectée, la confirma dans l’idée qu’elle ne pouvait chercher du réconfort, et encore dans certaines limites, qu’auprès du seul Alcor.

Malgré le silence d’Alcor sur la machination ourdie pour la débarrasser de son mari, elle avait toujours deviné ce qu’il complotait. C’était à elle qu’il avait glissé un jour que son mari pourrait bien devenir capitaine des troupes. Elle l’avait répété à l’intéressé, ainsi qu’Alcor l’avait escompté. Mais comme elle avait compris les desseins de son frère et qu’elle trouvait qu’il connaissait bien mal son taciturne beau-frère, elle avait à deux ou trois reprises demandé à une voisine ou aux femmes de soldats qu’elle rencontrait d’où venait ce bruit selon lequel on remplacerait le capitaine des troupes par son mari. Cela avec tant de colère dans la voix, qu’aucune de ses interlocutrices ne put y voir autre chose que la haine bien connue qu’elle portait à son mari. Elle brouilla donc les pistes avec plus de subtilité qu’Alcor n’en avait mis, corrigeant ainsi les faiblesses du plan de son petit frère et y trouvant une nouvelle source d’orgueil. Elle se garda bien de lui révéler tout cela parce qu’il lui plaisait de savoir de lui quelque chose qu’il voulait qu’elle ignore et parce qu’elle percevait que l’amour démesuré qu’il lui vouait se heurtait cependant à la peur qu’il avait d’elle depuis l’infanticide. Elle ne souhaitait pas qu’il vit la noirceur de son cœur dans toute sa profondeur.

 

Célubée s’aperçut vite que son jeune roi était très amoureux de sa femme. Il ne vint à personne le moindre soupçon. Alcor avait toujours vécu à l’écart de toutes les femmes. Sa passion pour sa sœur paraissait logique. Mais les plaisirs et les bonheurs de l’amour ne l’empêchaient pas de jeter un regard sombre sur l’avenir de Célubée. Dans sa jeunesse, Tsarit avait éveillé sa méfiance à l’égard du pays voisin, trop riche et trop puissant, ne manquant que de la seule richesse de Célubée : une terre fertile, ensemencée régulièrement par un fleuve profond. Tsarit n’avait cessé de lui répéter : “Un jour, ils nous frapperont. Sans doute après nous avoir fait de nouvelles promesses et avoir renouvelé leurs traités d’amitié et de commerce. Je n’ai pas confiance en eux. Il faudra trouver le moyen de les empêcher de nous déclarer la guerre.”

Cependant, Alcor alla plus loin que son père. Plutôt que de prévenir la guerre, Alcor était convaincu qu’il fallait au contraire entamer les hostilités. Il commençait à trouver le territoire de Célubée trop étroit, ses productions trop spécialisées. Son armée, remarquablement entraînée, demeurait sous-utilisée. Elle avait repoussé quelques tentatives d’incursion assez espacées de peuplades qui, ou bien avaient été exterminées, ou bien avaient poursuivi leur route dans d’autres directions. Depuis, le rôle de l’armée consistait essentiellement à impressionner les marchands du pays voisin. Enfin l’exploration des terres au sud de Célubée était presque achevée. Au-delà d’une certaine ligne, déjà fort éloignée de Célubée, les terres devenaient sablonneuses et rien n’y poussait. L’espace cultivable, compte tenu de la bordure orientale et septentrionale des montagnes, du barrage fluvial à l’ouest, était donc limité. Au-delà de Célubée, sur la route du sud, s’élevaient à présent deux villages. Leurs constructions s’étaient progressivement modernisées et, à peine plus rustiques, ressemblaient à celles de Célubée.

Dans Célubée même, les agriculteurs se faisaient rares. Lorsqu’ils ne s’étaient pas installés dans l’un des deux bourgs du sud, ils avaient construit des fermes à l’écart de la ville, presque dans les champs. D’aucuns se plaignaient de ce que certains Célubéens, quoique non cultivateurs, préférassent eux aussi habiter dans les champs, et réduisissent ainsi la surface consacrée à l’agriculture. À Célubée, ne demeuraient plus que les nombreuses familles de soldats et d’anciennes lignées de cultivateurs devenus artisans sous l’influence de la nécessité ou à l’imitation du pays voisin. Alors que, jadis, chacun bâtissait sa maison, il y avait maintenant un maçon qui, avec ses fils, se chargeait de construire, de reconstruire ou de réparer pour le compte des autres. Il y avait aussi un potier qui non seulement préparait les briques d’argile du maçon, mais fabriquait des plats et des jarres, un tisserand, qui, à partir des fibres que chacun traitait chez soi autrefois, tissait les étoffes nécessaires à l’habillement. On vit même un ancien soldat, après un voyage dans le royaume voisin, s’installer comme bijoutier pour travailler le métal acheté à l’extérieur et le transformer en bagues, bracelets, colliers, mais aussi en peignes et épingles. Ce métal servait surtout aux soldats pour préparer les armes. Le bijoutier, qui avait trop parié sur la coquetterie de Célubée, accepta de forger des lances et des couteaux pour ceux des Célubéens qui, parce que non militaires, n’avaient pas accès à la fabrication directe d’ustensiles aussi indispensables à la chasse et au débitage des viandes. Peu à peu, tous ces métiers se développèrent. Lorsqu’Alcor prit le pouvoir, le nombre des artisans avait doublé. Célubée ne suffisait plus à écouler leur production, alors que le pays limitrophe, qui leur avait enseigné la plupart des techniques qu’ils utilisaient, n’avait pas besoin de leurs réalisations.

Alcor envisagea son armée. Elle était plus nombreuse que le nécessitaient les besoins de défense de Célubée, si naturellement protégée du reste du monde. La vieille tradition célubéenne, selon laquelle les soldats étaient plus nobles que ceux qui travaillaient la terre et à présent que les commerçants, s’était maintenue. Les soldats appartenaient aux très vieilles familles de Célubée (et beaucoup d’entre eux refusaient toujours de quitter leurs incommodes logis dans la vieille Célubée) ou bien étaient issus des plus vaillantes lignées du peuple que Neter avait adjoint à Célubée, il y avait si longtemps, que personne ne pouvait croire que cela s’était passé dans un monde aussi réel que le monde actuel.

Alcor réunit tous ceux qui avaient eu l’occasion de franchir les montagnes pour se rendre dans le royaume voisin. Il voulut le maximum de renseignements sur le pays. On lui remit des dessins indiquant les routes qui menaient à la ville principale et situant les postes armés. On parvint à une évaluation rapide des forces militaires, d’où il ressortait que l’armée célubéenne était plus importante. Des récits qu’on lui fit, Alcor retira l’impression que cet État avait misé davantage sur son commerce, son élevage et sa production artisanale que sur sa sécurité. Au contraire de Célubée, ouvert à tous les vents, il constituait une proie tentante pour tous ceux qu’attiraient ses richesses. Paradoxalement, il se protégeait par le commerce et l’hospitalité. Cet heureux royaume n’avait connu jusqu’à présent aucune invasion. Cependant, un point confirma Alcor dans la nécessité de ne pas attendre que le danger s’abatte brutalement sur Célubée. Tous les observateurs s’accordaient sur un point : l’armée avait été récemment renforcée et était soumise à un entraînement inhabituel.

Larme aurait pu presser son frère de renoncer à ses projets, mais elle était aussi audacieuse que lui. En outre, plus que lui, elle souffrait du peu d’espace dont disposait Célubée. Elle eût aimé traverser les montagnes, visiter les contrées installées sur l’autre versant, dépasser l’horizon de la plaine qui avait suffi à emplir le cœur de Neter et qui, malgré la douceur et la sérénité de sa beauté, ne la comblait pas.

La guerre fut donc décidée et l’armée s’ébranla, menée non seulement par le capitaine des troupes, mais par Alcor et Larme. Larme avait résolu d’accompagner son époux. Alcor et elle étaient à cette époque si épris l’un de l’autre, qu’Alcor n’eut pas même l’idée de s’opposer à la décision de Larme. Les soldats, eux, murmurèrent. Mais, quand ils virent Larme, vêtue comme eux et marchant comme eux, sans protester, malgré la charge qu’elle portait, comme les autres, sur le dos, ils cessèrent de maugréer. Aux étapes qu’ils firent, elle vint parler avec eux et donner des conseils sur la manière de panser les brûlures des pieds. Elle insista même, le second soir, pour partager le tour de garde d’Alcor. En trois jours de marche, elle, que Célubée avait toujours détestée pour sa hauteur, sa vanité et sa dureté, fut adorée de l’armée tout entière.

Le troisième jour, ils arrivèrent au-dessus de la capitale, dont le nom était Arkkande. Célubée faisait piètre figure aux côtés de la splendeur de cette cité et ressemblait à un gros bourg plus qu’à une ville, comparée à la belle Arkkande. De belles allées, pavées de galets, la traversaient et dessinaient une étoile à huit branches. Les maisons, quoique de briques cuites, étaient décorées de couleurs variées ou de frises d’une matière inconnue. Alcor, Larme et leurs soldats en demeurèrent éblouis. On leur avait décrit Arkkande comme la plus belle ville du monde, mais, prisonniers de l’idée qu’ils habitaient précisément la plus belle ville du monde, ils n’avaient pas cru ce qu’on leur disait.

“Tu as raison, Alcor, déclara Larme, quand elle reprit son souffle, il n’est pas possible de laisser pareille cité si proche de Célubée. Célubée, seule, doit régner sur le monde. Saïr le dit : son destin est écrit dans les étoiles et dans la géographie de la terre. Elle est au cœur du monde. C’est d’elle que doit rayonner la vie.”

La foi de la jeune femme dans sa ville ranima les énergies défaillantes. En voyant cette beauté parfaite, offerte à eux sans réserve, aucun soldat ne s’était senti le droit de l’abattre. Leur venue prenait un aspect sacrilège. De plus, s’ajoutait à cela la conviction inconsciente qu’une aussi belle cité ne pouvait se laisser vaincre aisément et qu’elle devait être aussi bien défendue que belle.

Mais elle ne l’était pas. Des sentinelles veillaient par paires sur chacune des branches de l’étoile, à demi endormies sur la conviction de leur inviolabilité. Au matin, Arkkande était prise. Les seize gardes avaient été tués presque sans bruit. La maison royale, si somptueuse qu’il fallut qu’Alcor et Larme exhortent leurs hommes à les suivre, fut investie à la faveur de la nuit. Ils en tuèrent tous les habitants, ne sachant lequel était le roi d’Arkkande. Alcor hésita à mettre aussi à mort les trois nourrissons qui dormaient en geignant dans une chambre à l’écart. Mais Larme lui dit :

“S’ils sont les fils du roi, une fois devenus grands, ils deviendront tes pires ennemis et les pires ennemis de tes fils. Tue-les aujourd’hui où tu ne risques rien. Tu regretterais dans quinze ans de ne l’avoir pas fait.”

Comme il hésitait encore, elle prit son glaive et le plongea dans le cœur du premier enfant. Le soldat qui les avait accompagnés dans cette pièce reculée se chargea des deux autres bébés. Alcor détourna la tête, pour ne pas voir sa sœur. Il craignait de lui trouver un visage hystérique, déformé de passion et de violence. Lorsqu’il reposa les yeux sur elle, il fut surpris de son calme immense et de la tristesse de son regard. Elle vint à lui et lui murmura à l’oreille.

“Il fallait les tuer, pour ton fils, qui est là, au fond de mes entrailles.”

Alcor la dévisagea avec curiosité. Il n’en finissait plus de découvrir cette femme qui, étant à la fois sa sœur et son épouse, n’aurait pas dû présenter le moindre mystère pour lui. Elle lui signifia que d’autres problèmes, plus graves, les attendaient. La ville s’était à présent réveillée et les soldats, sortis de chez eux, essayaient d’organiser la résistance. Mais leurs réactions étaient si désordonnées, leurs gestes si lents, parce que encore engourdis par le sommeil dont ils s’étaient arrachés, et de manière générale leur compétence au combat si inférieure à celle de l’armée de Célubée, qu’ils ne tardèrent pas à tomber ou à se rendre.

Une fois la cité privée de ses derniers défenseurs, Alcor ordonna que tous les habitants se massent sur la place, devant la maison royale. Il leur annonça que leur roi était mort, que leur pays était désormais sous la protection de Célubée et de son roi, Alcor.

“Retournez chez vous, dit-il, prenez ce que vous y avez de plus cher et emportez-le à la lisière de la ville. Le soleil vient de se lever. Quand il sera à son zénith, nous mettrons le feu à Arkkande.”

À midi la ville flambait. Elle fumait encore le lendemain soir, quand Alcor et Larme repartirent à Célubée.

Alcor avait brûlé Arkkande parce qu’elle était trop belle et qu’il était jaloux de sa beauté. Larme avait eu raison en affirmant qu’elle portait ombrage à Célubée. Mais il l’avait aussi détruite pour qu’il ne vienne pas à l’idée des Arkkandiens de se rebeller contre leur nouveau souverain. Il tenait à marquer d’une manière indélébile dans leurs esprits le poids de son autorité et de sa détermination. Il laissa là-bas la moitié de l’armée et son capitaine avec la mission d’explorer et de réduire les autres villes du pays qui ne se soumettraient pas. Arkkande n’était en effet que la résidence du roi, mais le pays comportait plusieurs autres villes d’une égale importance, quoiqu’aucune ne fût, paraît-il, aussi somptueuse qu’Arkkande. Alcor aurait souhaité poursuivre lui-même la conquête du pays, mais depuis que Larme lui avait appris sa grossesse, il voulait avant tout la mettre à l’abri et la ramener à Célubée.

Il repartit presque aussitôt, après avoir laissé Larme entre les mains de Saïr. Trois mois plus tard, il était de retour. Le pays d’Arkkande se trouvait tout entier sous sa domination. Il ferait agrandir la route reliant Célubée à Arkkande et à son pays afin de faciliter les communications entre les deux villes. D’ici peu, arriveraient à Célubée les caravanes de pays voisins, jusque-là en relation avec Arkkande. Pour la première fois depuis sa création, Célubée s’ouvrait sans réserve au reste du monde.

Alcor avait de grands projets, mais sa première préoccupation était la naissance de son enfant. Il ne cessait de surveiller Larme, de lui demander si elle se sentait heureuse de porter un enfant et si elle avait commencé à l’imaginer. Il la pressait tant de questions, afin de se rassurer lui-même, qu’elle finit par lui dire :

“Je ne tuerai pas cet enfant, si c’est cela que tu veux que je dise, Alcor. Je n’ai pas tué l’autre par goût du sang, mais parce que je ne pouvais être la mère d’un enfant de cet homme et conçu de cette manière. Je n’ai supporté aucune des minutes qu’il a passées dans mon ventre. Je rêvais de l’empoisonner en avalant des herbes vénéneuses, de l’écraser en m’appuyant contre des rochers ou des arbres. Je ne le percevais pas comme mon enfant, mais comme celui de cet homme ignoble.

“Celui-là est bien mon enfant, la chair de ma chair. J’évite de lui faire mal. Je souris à ses mouvements désordonnés qui font trembler mon ventre. Je ne le tuerai pas Alcor. Je ne suis pas une meurtrière.”

Mais Alcor se méfiait d’elle et ne la quitta plus jusqu’à l’heure de la naissance. Elle accoucha sans difficulté d’un enfant mort. Alcor en fut très abattu. Ne pouvant s’empêcher de penser que Larme était responsable, il alla la trouver pour lui faire part de sa colère. Mais elle était si malheureuse, ne parvenant pas à lâcher le corps inerte que Saïr voulait lui retirer, qu’il ne dit rien.

Quand Larme fut remise, elle poussa Alcor à transformer Célubée. Elle n’avait pas oublié l’émerveillement qui les avait tous saisis en découvrant Arkkande. Larme, qui avait l’esprit inventif, voulait qu’on tire parti des nombreux décrochements du terrain pour bâtir Célubée en terrasses et la garnir de jardins. Ainsi s’engagea l’une des plus grandes rénovations de Célubée après celle que l’inondation, si lointaine aujourd’hui, avait obligé à entreprendre. Ni Larme ni Alcor n’en virent jamais le résultat car le travail fut long, interrompu par de plus pressantes nécessités, et les jardins ne prirent leur forme définitive qu’un siècle plus tard.

Alcor avait reçu les marchands avec lesquels Arkkande commerçait. Il leur proposa d’entreprendre avec eux de loyales relations. Arkkande se trouvait à l’est de Célubée et le pays d’où venaient les marchands plus à l’est encore. Ils disaient qu’existaient d’autres terres habitées, au sud-est d’Arkkande, et qu’un peuple nouveau, venu d’un lieu inconnu, était en train de s’installer au nord de Célubée, par-delà ses plus hautes montagnes. Ces informations faisaient frémir Alcor de bonheur. Il pensait que le territoire d’Arkkande, qu’il avait adjoint à Célubée, ne resterait pas son unique conquête.

Mais il ne repartit pas tout de suite, parce que l’administration d’Arkkande et de ses dépendances l’occupait et aussi parce que Larme était à nouveau enceinte.

Dès qu’il sut que sa sœur attendait un enfant, Alcor fit venir Saïr. C’était alors un vieil homme qui s’attendait chaque jour à mourir. Il se chagrinait que Tsarit n’ait eu qu’un fils et que sa charge dût revenir à l’un des prêtres qui l’entourait. Alcor aurait voulu que son oncle aille à Arkkande pour y enseigner la religion de Célubée à ses prêtres et à ses habitants. Saïr l’en avait dissuadé en lui faisant valoir qu’il était préférable, pour l’instant du moins, de respecter la coutume du pays conquis. Saïr avait eu l’occasion, avant la prise d’Arkkande, de discuter avec des Célubéens qui l’avaient visitée. Ce qu’il avait appris de leur religion, ou plutôt de leur peu de religiosité l’avait prévenu contre ce pays et ses habitants. Il pressentait que l’œuvre de prosélytisme à laquelle son neveu voulait le contraindre et qui reviendrait sans doute, après sa mort, à l’un de ses disciples, serait d’une telle ampleur qu’il y faudrait une force d’âme et une énergie qu’il n’était plus certain de posséder.

Cependant, pour l’heure, Alcor se réjouissait que Saïr ait refusé de quitter Célubée. Il souhaitait en effet qu’il entourât Larme des soins les plus complets et les plus vigilants. Malgré les raisonnements de Saïr et les explications de Larme, il persistait à penser que la mort de son premier-né n’était pas aussi naturelle qu’on voulait le lui donner à croire. Il soupçonnait Larme de disposer de pouvoirs secrets et d’en user à des fins exclusivement maléfiques. La présence de Saïr à ses côtés, tout au long de sa grossesse, lui paraissait le seul moyen de contrebalancer les sortilèges de la jeune femme.

Larme se rendait compte de l’état d’esprit de son frère. Elle en devint très malheureuse. Et sa tristesse augmenta ses déceptions récentes, au point de la faire tomber dans la mélancolie. Elle, qui avait vécu pour régner aux côtés d’Alcor, pour influencer ses pensées et ses actions, s’apercevait que son frère la consultait de moins en moins et ne tenait presque jamais compte de ses avis, lorsqu’elle se risquait à en émettre un. Après son accouchement, elle avait pris conscience qu’il se détachait d’elle. Sa passion s’éteignait peu à peu, étouffée par la méfiance. Certains jours, elle pensait qu’il regrettait de l’avoir épousée. Son propre amour, qui s’était amoindri lorsque celui d’Alcor s’était manifesté, réapparut avec une intensité qu’elle pensait ne plus connaître.

La vie lui sembla n’avoir aucun sens. Elle aimait à nouveau qui non seulement ne l’aimait plus, mais la soupçonnait des plus grands crimes. Elle ne pourrait jamais régner sur Célubée. Elle avait cru échapper à la malédiction qui pesait sur toutes les femmes. Elle avait combattu de toutes ses forces son destin. Elle avait bravé les interdits pour parvenir à son but : elle avait tué et commis l’inceste. L’écroulement de ses illusions et le malheur qui s’acharnait sur elle depuis qu’elle avait tenté de dévier le cours de ses jours l’accablèrent de douleur. Même son ventre, qui grossissait et ballottait contre elle lorsqu’elle descendait un peu vite – comme elle aimait le faire – la montagne de Célubée, venait lui rappeler qu’elle n’avait pas le pouvoir de se soustraire à la fatalité. Elle atteignit un tel état de confusion mentale, pleurant de longues heures, à demi prostrée dans un coin de la maison royale, ou au contraire s’enfuyant plusieurs jours dans la montagne sans donner de nouvelles, avant d’en revenir plus abattue qu’elle n’était partie, que Saïr s’inquiéta pour elle et pour l’enfant qu’elle portait.

Il alla parler à Alcor. Sans que Larme lui ait fait la moindre confidence, il se doutait de ce qui l’agitait.

“Je ne puis, dit-il à son neveu, mener à bien la tâche que tu m’as confiée si tu ne m’aides pas. Larme est convaincue que tu ne l’aimes plus, parce que tu la soupçonnes de vouloir du mal aux enfants qu’elle conçoit. Si tu ne l’assures pas du contraire, elle ne survivra pas à sa grossesse et l’enfant pas plus qu’elle.”

Alcor, qui tenait désespérément à avoir un enfant et ne pouvait, quels que soient ses sentiments actuels envers Larme, imaginer d’en avoir d’une autre femme qu’elle, parce que son cœur s’était habitué à n’aimer que sa sœur, accepta de faire taire son inquiétude et sa défiance. Il se montra à nouveau attentif et tendre. Larme ne fut pas dupe et reçut ses témoignages d’amour comme l’apaisement provisoire de sa détresse. Ils l’aidèrent toutefois à mener sa grossesse jusqu’à son terme.

 

Lorsque Saïr l’accoucha d’un petit garçon qui, en dehors du fait qu’il ne pleurait jamais, même quand il devait avoir faim, était conforme à tous les désirs d’Alcor, Larme reprit courage. Pendant les deux années qui suivirent la naissance de Siria, Alcor parut à nouveau très épris de sa sœur. Larme se résigna à se laisser définitivement écarter du pouvoir et s’occupa de son fils. Alcor prit en effet plusieurs mesures concernant l’administration d’Arkkande, dont il avait entrepris la reconstruction, sans lui en parler et alors même qu’il ne pouvait manquer de savoir qu’elle y serait hostile. Enfin, il prépara son armée. Larme comprit que la conquête d’Arkkande ne lui suffisait pas et qu’il s’apprêtait à étendre encore les terres de Célubée.

Bien qu’il fût impatient de s’enfoncer vers l’est en direction de l’arrière-pays d’Arkkande, qui refusait de se soumettre et de livrer sa dernière ville, Alcor retarda son départ. Célubée souffrait cette année-là d’une grande sécheresse qui la priva de la moitié de ses récoltes. Afin d’empêcher les paysans des deux villages de s’approprier la totalité des moissons au détriment de Célubée, Alcor dut faire saisir par son armée une partie des grains récoltés. Les liens entre Célubée et les groupements de paysans s’étaient alors considérablement distendus et les agriculteurs supportèrent très mal l’intervention autoritaire d’Alcor. Pour la première fois depuis le règne de Neter, un roi de Célubée eut à faire face à des réactions violentes au sein de son peuple.

Alcor aurait été naturellement porté à l’intransigeance et au châtiment des mécontents. Mais Saïr lui conseilla une politique plus modérée et Larme l’y poussa également. Quoique peu enclin à suivre les avis d’autrui, ainsi que sa sœur en avait fait l’expérience, il s’y rallia cependant et se rendit lui-même dans les deux villages pour rencontrer les paysans et leur expliquer les raisons de sa décision. Il resta absent quelques jours et ne revint que lorsque tout fut rentré dans l’ordre.

Il parcourut la plaine, le long du fleuve. Il regarda, dans la lumière déclinante, sa ville se dégager peu à peu de la montagne. Il distingua les sculptures qu’y avaient faites ses ancêtres en y creusant leur maison et qu’agrandissaient aujourd’hui les vieilles familles de Célubée qui, ne se résignant pas à abandonner leurs logements souterrains, les éclairaient en élargissant les fentes dont était percée la montagne. Il aperçut la maison royale, sa maison, seule désormais sur le socle qui dominait la ville basse. Il se sentit heureux. Son pays était à nouveau tranquille. L’automne venait et, avec lui, les pluies et la crue du fleuve qui fertiliseraient les terres pour les prochaines semailles. La sécheresse actuelle ne le tracassait pas beaucoup, même si elle devait réduire les échanges avec les pays voisins. Il respira l’air doux du crépuscule, éperdu de joie à l’idée qu’il allait repartir conquérir des terres pour Célubée, à l’idée qu’il avait un fils qui lui succéderait et auquel il apprendrait bientôt l’art de gouverner. Quand il entra dans Célubée, que le soleil couchant allumait de violentes couleurs, l’avenir lui paraissait tracé et, pour cela, sans problème.

À peine eut-il pénétré dans son jardin, qu’il comprit qu’il devait laisser ses rêves derrière lui sur la route du fleuve, où la nuit et ses terreurs se chargeraient de les dissiper. Saïr l’attendait, l’air grave.

“Alcor, dit-il, j’ai résolu de te parler. En ton absence, j’ai discuté avec Larme. Elle pense comme moi. Elle avait les mêmes doutes que moi. Nous avons confronté nos expériences et nos observations. Nous sommes parvenus aux mêmes conclusions.

“Voilà plusieurs mois qu’elle souhaite t’en informer, qu’elle redoute de le faire et espère toujours s’être trompée. J’ai promis que je m’en chargerais, parce qu’il est juste que tu le saches, toi aussi.”

Ce discours imprécis et troublant, destiné à préparer Alcor, l’inquiéta davantage que si on lui avait assené quelque horrible nouvelle. Il fit signe à Saïr de s’asseoir près de lui, sous le grand arbre aux fleurs flamboyantes où il aimait à venir réfléchir.

“De quoi s’agit-il ? demanda Alcor, quand Saïr fut assis.

— Il s’agit de ton fils, Siria.”

Alcor posa la main sur le bras de Saïr.

“Que lui est-il arrivé ?

— Rien. Rien, justement, c’est cela qui est inquiétant.”

Alcor rit nerveusement, à la fois de soulagement et de stupidité. Le Grand-Prêtre reprit :

“T’occupes-tu de ton fils de temps en temps ?

— Jamais, bien sûr, il est trop petit. C’est Larme qui en prend soin. Tu le sais bien. Les pères ne s’occupent de leurs enfants mâles que lorsque les mères en ont fini avec la première éducation.

— Tu ne vas jamais voir Siria ?

— Mais si, ne serait-ce que pour m’assurer que je n’ai pas rêvé que j’avais un fils.

— Et rien ne t’a jamais frappé dans son comportement ?

— Non, répondit Alcor, à nouveau alarmé. Qu’est-ce qui aurait dû me frapper ?

— Siria aura deux ans bientôt, lorsque le soleil repassera au point où la nuit rejoint le jour, c’est-à-dire dans quelques jours seulement. Il commence à peine à marcher, l’as-tu remarqué ?

— Je n’y ai pas prêté attention, car il dort généralement quand je trouve le temps d’aller le voir. Mais c’est vrai qu’il marche à quatre pattes.

— Il est rare qu’un enfant de cet âge ne sache pas encore marcher. Et Siria y consent à peine, refusant d’avancer s’il ne se sent pas soutenu. De fait, il tient à peine debout sans appui et redoute de tomber à chaque pas.

— Que veux-tu dire ?

— Qu’il n’a pas d’équilibre. Mais, Alcor, il y a plus grave. Tu ne peux pas ne pas avoir remarqué que ton fils ne pleure jamais.

— Il n’a jamais pleuré, c’est vrai, et j’en tire beaucoup de fierté…

— Il n’a jamais pleuré, le coupa Saïr, mais je ne l’ai jamais entendu rire non plus. Et je n’ai guère le souvenir de ses sourires ou de ses babillages.

— Enfin, s’énerva Alcor, que veux-tu dire ? Que sous-entends-tu ? Parle !

— Siria ne se comporte pas comme les enfants de son âge. Mais je ne crois pas qu’il y ait lieu d’en tirer de la fierté. Je crains qu’il ne faille, au contraire, s’en inquiéter.

— Saïr ! Que dois-je craindre ? Dis-le-moi !

— Une fois, dans ma jeunesse, j’ai vu un cas semblable à Célubée. L’enfant, en grandissant, n’a jamais rattrapé son retard. Il a fini par marcher et par acquérir un certain équilibre. Il s’est mis à parler, mais mal et de manière hachée et ses propos étaient souvent incohérents et désordonnés. Il ne comprenait pas toujours ce qu’on lui demandait. Il n’était pas normal, Alcor, parce que son intelligence n’avait pas grandi normalement. Je crois que Siria est dans ce cas. Je crois que tu ne peux pas espérer qu’il te succède un jour, parce qu’il sera incapable d’accomplir autre chose que des actes simples, parce qu’il sera inapte à décider et donc à régner sur Célubée et ses territoires.”

Alcor se cacha les yeux de ses deux mains et demeura un long moment ainsi, pendant que la nuit achevait de tomber. Saïr ne dit rien, ne le toucha pas et regarda pensivement les étoiles se lever dans le sillage du soleil couchant.

Enfin Alcor consentit à regarder autour de lui ce monde vacillant, une nouvelle fois plongé dans les ténèbres inconnues et incompréhensibles.

“C’est Larme. Je savais qu’elle se débrouillerait pour que Célubée n’ait pas d’héritier. Elle m’a ensorcelé, obligé à l’épouser. Et, comment ai-je pu, comment ai-je pu, après ce qu’elle avait fait à son propre enfant, penser qu’elle pourrait être une épouse et une mère comme les autres ?

— Cesse, Alcor. Cesse de rejeter la faute sur Larme. Tu es coupable autant qu’elle. Lorsque tu as voulu l’épouser, je vous ai dit que frère et sœur dans Célubée ne peuvent avoir de descendance. Vous n’avez pas daigné m’entendre. Vous avez eu un enfant. Cet enfant ne pourra régner sur Célubée. Il est écrit dans le ciel qu’un frère ne doit pas épouser sa sœur. Tu le savais aussi bien que Larme.

— Mais c’est elle qui m’a rendu fou, fou d’elle. J’en ai perdu l’esprit.

— Elle t’aimait, tu l’aimais, quoi de plus naturel ? Que vient faire la magie ici ? Tu t’es blessé, Alcor, comme tous ceux de ta race qui ont commis la même erreur que toi. Mais tu as à jamais déchiré l’âme de ta sœur. Elle a fait pour toi plus qu’aucune femme ne fait pour un homme. Toi, tu la rejettes, tu l’humilies. Tu ajoutes une faute à ta faute primitive.”

Alcor regarda Saïr, puis le ciel scintillant.

“Tu dis que nous ne pourrons pas avoir ensemble d’enfant qui règne un jour sur Célubée.

— Je le pense, mais qui peut en être sûr ? Vous avez eu un enfant qui a survécu, cela tient du miracle. Pourquoi n’y aurait-il pas un autre miracle, plus miraculeux, plus achevé que le premier ?

— Comment pourrais-je le croire à présent ?” interrogea Alcor.

Le silence retomba entre eux. Ils se distinguaient à peine à présent.

Le vieux Saïr, qui gardait une vue perçante et était depuis toujours nyctalope, voyait cependant les yeux brillants de son neveu. Il soupira tristement. Il regrettait Tsarit et se sentait trop faible pour faire face aux malheurs qui accablaient la dynastie de Neter. Alcor murmura :

“Je vais partir, Saïr. À présent, je n’ai plus de raison de différer mon expédition.

— J’espère que tu trouveras la guérison dans ces terres lointaines. Je prierai les dieux pour toi, pour qu’ils te gardent en vie et apportent une solution à tes problèmes.

“Viens me dire adieu avant de t’en aller. Je ne vivrai plus guère maintenant. Ma mort est inscrite dans les constellations de cette saison. Je ne te verrai pas guéri.”

 

Guéri, il revint et Saïr, qui était mort peu après son départ, ne le vit pas.

Lorsqu’Alcor se présenta à nouveau devant Célubée, deux années entières s’étaient écoulées. Jamais Célubée n’était demeurée aussi longtemps sans souverain depuis que Neter y avait pris le pouvoir. La mort de Saïr l’ayant privée de son second pilier, Larme avait assuré, avec la sagesse et la compétence dont elle s’était toujours crue capable, le gouvernement de la ville et de ses territoires immédiats. Elle avait à plusieurs reprises envoyé des courriers vers Arkkande pour informer Alcor des principaux événements qui affectaient Célubée et solliciter des conseils lorsqu’elle hésitait à trancher elle-même. Mais ils ne rapportèrent jamais de réponse.

Devant le silence de son mari, Larme avait décidé d’agir comme elle l’entendait. Pendant les deux années où elle régna sur Célubée, celle-ci connut une grande prospérité. Le discernement de Larme y contribua largement. Elle intervint à plusieurs reprises pour la fixation du calendrier des travaux agricoles. Il se trouva que le climat et l’état du sol, que les débordements du fleuve avaient généreusement fécondé, favorisèrent la réalisation de ses idées. Quoi qu’il en soit, les agriculteurs, qui l’avaient regardée avec méfiance venir se mêler de leurs affaires, se mirent à la consulter en tout jusques et y compris dans leurs affaires personnelles, qu’elle régla toujours avec habileté et discrétion. Elle réussit aussi à négocier à un prix avantageux la vente aux caravanes étrangères des céréales et lentilles récoltées en abondance. Au cours de ces deux années, la sécheresse ne fut plus qu’un mauvais souvenir. Célubée était plus riche qu’auparavant. Ses greniers, emplis de réserves, lui permettraient de faire face aux aléas climatiques s’ils venaient à se reproduire.

Quand Alcor rentra, Larme était devenue le souverain incontesté du pays. Elle l’administrait avec douceur et fermeté, ce qui contrastait avec la cruauté que Célubée avait dû supporter depuis le règne de Tsarit. Elle avait reconquis avec élégance et imagination l’estime de son peuple qui faisait depuis quelque temps défaut à sa dynastie.

Quand on vint porter à Larme la nouvelle du retour de son frère, elle s’alarma. Après ses vaines tentatives pour le consulter, elle avait négligé de lui envoyer de nouveaux messagers. Elle craignait à présent qu’il ne lui fît reproche d’avoir gouverné seule et en quelque sorte usurpé son pouvoir. Mais quoiqu’Alcor ne pût manquer de constater la puissance de sa sœur dans Célubée, ainsi que la nouvelle politique qu’elle y avait mise en œuvre, il n’était pas d’humeur à lui faire quelque observation que ce soit.

 

Chacun remarqua la splendeur et la majesté du cortège d’Alcor. Il ramenait une armée plus nombreuse qu’au départ, aguerrie et surtout chargée de richesses inhabituelles. Mais ce que tous notèrent, fut que marchait aux côtés de leur roi une jeune fille d’une grande beauté. Elle entra dans la maison royale avec lui. Larme, qui l’attendait sur le pas de la porte, montra quelque surprise de ne pas le voir seul. Il la pressa contre lui avec une chaleur plus fraternelle qu’amoureuse. Puis, se dégageant rapidement, prit la jeune fille par la main et la présenta à Larme comme son épouse. Larme pâlit aux paroles d’Alcor. Elle tenta de se ressaisir et se força à regarder sa rivale. Quand elle s’aperçut que celle-ci était enceinte, ses épaules se voûtèrent soudainement. Pendant quelques instants, ils s’observèrent tous trois. Larme, enfin, se souvenant qu’elle venait de régner sur Célubée et qu’elle n’y avait jamais failli, jugea cette faiblesse indigne d’elle. Elle leur fit signe de rentrer et leur montra le chemin.

Après quelques jours, Larme ne douta plus qu’Alcor était très amoureux de sa nouvelle femme. Celle-ci, née dans l’extrême-est du pays d’Arkkande, parlait encore mal la langue de Célubée, mais le peu qu’elle en savait suffit à Larme pour la juger d’une piètre intelligence. Elle la compensait cependant par une admirable beauté et une grande douceur. Elle était aussi calme et passive que Larme était passionnée et énergique. Malgré la douleur qu’avait provoquée en elle le second mariage d’Alcor et qui la rendait d’autant plus malheureuse que son frère ne lui accordait plus la moindre attention conjugale, Larme reconnut que la nouvelle épousée ne lui était pas hostile et ne lui voulait pas de mal. Elle se consola aussi en constatant le désintérêt d’Alcor pour l’administration de Célubée. Il partageait son temps entre sa femme et son armée et semblait avoir abandonné à Larme le soin du gouvernement.

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