Célubée

Célubée · Chapitre 26 sur 42 · partie 3/3

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Célubée

Chronique de Célubée

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Elle crut, un temps, qu’il ne lui avait confié de pouvoir que sur les terres de Célubée. Lorsqu’arrivèrent des courriers du gouverneur d’Arkkande qu’Alcor y avait nommé pour gérer en son nom ces nouveaux territoires, elle les adressa à son frère. Mais il refusa de les recevoir et les renvoya à Larme en leur recommandant de ne prendre que d’elle leurs instructions. Ainsi s’occupa-t-elle également d’Arkkande et de son pays. Elle y retourna pour s’entendre personnellement avec le gouverneur et prendre par elle-même la mesure de cette terre et de ses problèmes. Elle obligea Alcor à s’y rendre avec une partie de son armée lorsque le gouverneur se révéla moins honnête et consciencieux qu’ils ne le souhaitaient. Alcor lui obéit et, quand il eut abattu le gouverneur indélicat, lui fit demander quelles étaient ses directives et qui elle souhaitait nommer à ce poste. Le pouvoir de Larme, loin de diminuer avec le retour de son mari, s’accrut donc et se renforça de ce qu’Alcor lui-même s’y soumettait.

Ce qui motiva ce changement dans le comportement de son frère, elle ne le sut jamais. L’amour qu’il vouait à sa seconde femme ne pouvait pas l’expliquer entièrement. Il semblait qu’il y eût quelque chose de cassé dans son ambition, bien que la naissance d’un fils et le bonheur avec lequel il l’accueillit le démentît.

Larme avait enduré avec beaucoup de peine le spectacle de la seconde femme d’Alcor, épanouie par son état. Plus difficilement encore, l’espèce de bonheur avec lequel Alcor caressait en public le ventre plein et le présentait béatement à ses visiteurs. Elle n’avait jamais été l’objet de telles marques d’affection au cours de ses propres grossesses et le souvenir de la défiance d’Alcor à ces moments lui faisait monter les larmes aux yeux. Elle s’échappait alors, soit pour faire face à ses tâches publiques, soit pour s’occuper du petit Siria.

 

Au contraire d’Alcor qui, depuis son retour, y accordait si peu d’importance qu’il n’était jamais allé le voir et l’avait toujours ignoré lorsqu’il le découvrait jouant dans l’herbe du jardin, Larme s’y était attachée.

Tout en régnant sur Célubée, elle en avait pris un soin jaloux. Malgré ses faiblesses congénitales qui faisaient qu’à quatre ans, il avait la stature d’un enfant de deux ans, marchait mal et avec fatigue et commençait à peine à parler, il était d’une nature affectueuse et toujours prêt à prouver à sa mère son amour et son désir de bien faire. Larme s’était montrée exigeante avec lui, sans jamais cependant lui mesurer sa tendresse. Elle l’obligeait à s’endurcir physiquement et le faisait parler, lui expliquant inlassablement, jusqu’à ce qu’il parût avoir compris, le sens des mots et leur prononciation exacte. Elle avait connu son plus grand bonheur le jour où Siria s’était amusé à la taquiner et avait ri pour la première fois de sa vie en voyant sa mère étonnée de la farce qu’il lui avait faite. Larme était persuadée que Siria deviendrait un homme comme les autres, même si son éducation prenait plus de temps. Elle en avait convaincu l’aînée de ses sœurs qui, veuve sans enfant, l’assistait dans la tâche ingrate qu’elle s’était assignée. Larme refusait de penser que son fils pourrait ne pas être un jour roi de Célubée.

Quand naquit le second fils d’Alcor, qu’il nomma Azriel, Larme connut des jours de grande tristesse. L’enfant était si normal et si beau, tant aimé de son père et de sa mère, qu’elle ne put s’empêcher de souhaiter qu’il ne vécût pas. Afin de prévenir toute tentation de sa part, qu’elle aurait ensuite regrettée, elle choisit ce moment pour visiter Arkkande. Lorsqu’elle revint, Alcor n’était pas remis de son bonheur et elle comprit qu’il comptait faire d’Azriel son successeur sur le trône de Célubée. Elle réussit à le convaincre de ne pas précipiter les choses et d’attendre que l’enfant soit plus avancé en âge pour arrêter sa décision.

Mais Azriel grandit normalement et dépassa bien vite en intelligence et en force son demi-frère avec lequel Alcor consentit à ce qu’il jouât. Entre-temps, sa mère avait perdu trois autres enfants qui, soit ne vécurent pas, soit étaient mort-nés. Alcor, qui souhaitait vivement un second fils pour donner un Grand-Prêtre à Célubée, montrait quelque agacement devant ces vaines grossesses.

Larme vit qu’il se fatiguait de sa vie familiale et elle lui suggéra de tenter une nouvelle expédition pour conquérir d’autres terres. Il y avait au sud-est d’Arkkande un petit pays, riche d’un métal jaune que les caravanes vendaient fort cher et avec lequel on façonnait des objets résistants. Larme incita son frère à s’y rendre pour y soumettre le pays, ou, à défaut, acheter dans des conditions avantageuses ce cuivre dont on faisait tant de cas. Il partit donc, laissant sa femme grosse une nouvelle fois.

Il revint au bout d’une année, chargé du métal désiré et ayant assuré la domination de Célubée sur de nouvelles terres. Il avait, au retour, découvert une route d’accès facile, qui menait au pays du cuivre non par la montagne, mais par les plaines du sud, en contournant les dernières arêtes montagneuses. Il était satisfait de lui et déposa son butin et ses conquêtes aux pieds de sa sœur en lui recommandant d’y veiller avec le même talent que sur les précédentes possessions de Célubée. Il se montra moins heureux cependant d’apprendre que l’enfant qui lui était né n’avait pas survécu à une violente fièvre. Malgré son mécontentement, il retrouva avec plaisir sa femme à laquelle l’éloignement prolongé avait donné un nouveau piquant.

Ainsi se trouva-t-elle grosse peu de temps après le retour de son mari. Larme, qui s’était habituée à la chasteté et à la stérilité, apprit tranquillement la nouvelle et y accorda moins d’importance qu’aux troubles qu’on lui signala dans l’arrière-pays d’Arkkande. Elle les avait pressentis lorsqu’elle s’y était rendue. Le pays natal de la seconde femme d’Alcor – quoi que ce dernier en pensât et quel que fût l’honneur qu’il lui avait fait en choisissant chez lui une épouse – ne s’était jamais totalement soumis. Sa population acceptait mal la tutelle de Célubée, non seulement en raison de son naturel indépendant, mais aussi parce que la religion qu’Alcor avait, contre l’avis de Saïr, tenté d’y implanter s’opposait trop profondément à ses propres rites et traditions religieuses.

 

La religion de Célubée était douce. Ses dieux ne se montraient pas très exigeants, pour peu qu’on les respectât sincèrement. Ils semblaient tenir avant tout à l’observation des rites dégagés par les prêtres et se contentaient de quelques présents sans importance. Ils étaient accueillants envers les morts et acceptaient volontiers de protéger les vivants si on leur en faisait la demande selon les règles consacrées. C’était une religion consolatrice, plus sociale que métaphysique, parce que, obligeant à la médiation des prêtres, elle leur donnait une certaine autorité.

L’arrière-pays d’Arkkande avait pendant les siècles des siècles mijoté une religion noire et cruelle. Ses dieux ressemblaient à des forces infernales, traquant en permanence les hommes afin de les arracher à la vie et les entraîner dans les horreurs de la mort. Pour apaiser ces dieux impitoyables, les habitants de ces contrées n’hésitaient pas à sacrifier certains des leurs. Les plus heureuses des victimes étaient simplement mises à mort, mais bien souvent elles étaient soumises à de longs supplices, afin de prolonger la satisfaction des dieux et les accalmies ainsi achetées. Cette terre, plus accidentée encore que celle de Célubée, était secouée de fréquents tremblements de terre. Ces inexplicables désastres s’interprétaient logiquement, pour la population, comme l’expression des fureurs divines. Leurs répétitions et leur ampleur l’avaient au cours des temps confirmée dans la certitude que ses rites meurtriers étaient justifiés.

Durant sa seconde campagne dans le pays d’Arkkande, Alcor avait emmené quelques disciples de Saïr avec lui. Il les avait essaimés sur le territoire pour persuader la population de se rallier à la religion de Célubée. Alcor agissait en ceci moins par conviction de la vérité de sa religion ou par réaction contre celle des terres qu’il avait conquises que par souci de domination. Il souhaitait que tous se plient à la loi de Célubée. La seconde femme d’Alcor, qui l’avait tant changé, n’avait cependant pas réussi à lui faire admettre la supériorité de la religion d’Arkkande sur celle de Célubée. Elle avait dû se soumettre aux rites célubéens, quoiqu’elle continuât en secret à observer, pour autant qu’elle le pouvait, ceux de son pays.

Larme calma les esprits de cette province lointaine en rappelant à Célubée l’un des prêtres trop zélés, qui avait provoqué les désordres. Toutefois, elle fit savoir, par la voix du gouverneur, qu’elle ne tolérerait plus aucun autre soulèvement. Tout rentra dans l’ordre et Larme se consacra à ses tâches habituelles.

À la fin de l’année, la femme d’Alcor accoucha. Elle passa trois jours en travail dans d’épouvantables douleurs. Le Grand-Prêtre et ses assistants, parmi lesquels se trouvait Larme, qu’on avait mandée lorsqu’il était apparu que les choses se présentaient mal, ne comprenaient pas pourquoi elle, qui avait mis au monde chacun de ses précédents enfants avec tant de facilité, ne parvenait pas à accoucher de celui-ci. Malgré son peu de goût pour la femme de son frère, Larme était terrorisée de la voir souffrir avec une violence inapaisable. L’enfant naquit au terme du troisième jour. Il était mort. Sa taille et son poids inhabituels expliquèrent les difficultés de l’enfantement. Quant à sa mère, profondément déchirée, elle avait perdu beaucoup de sang et on désespéra de la sauver. Miraculeusement, les cataplasmes posés par les prêtres réussirent à cicatriser les plaies. Cependant, Larme qui les regarda attentivement et en discuta avec le Grand-Prêtre, comprit que tout nouvel accouchement risquait d’être fatal.

Alcor était dans une grande colère quand Larme alla le trouver. On lui avait appris la mort de son enfant et l’état inquiétant de sa femme. Il supportait mal son incapacité à mettre au monde d’autres enfants et encore plus difficilement qu’elle se trouvât en danger mortel. Larme essuya, comme pour ceux qui l’avaient précédée, la violence de son frère. Quand elle l’eut apaisé, elle se risqua à lui conseiller d’éviter à sa femme une nouvelle grossesse. Alcor posa de nombreuses questions avant d’éclater à nouveau en reproches.

“Bien sûr, tu ne peux que te réjouir qu’elle n’ait pas réussi à enfanter plus d’un fils et l’idée qu’elle ne doive plus en avoir te satisfait aussi sûrement.

“Tu as tout manigancé, Larme. Pour Azriel, tu n’as rien pu faire, parce qu’il était trop tard, mais pour chacun des autres, tu as employé ta magie habituelle. Aujourd’hui, tu viens tenter de me réduire en cherchant à m’écarter de ma femme. Je ne te crois pas, Larme. Je ne puis te faire confiance dès lors qu’il s’agit de ma vie personnelle…

— Eh bien, l’interrompit-elle sèchement, ne me crois pas, Alcor. Tes insinuations sont répugnantes et basses. Qu’elles suffisent à te convaincre m’attriste. Au nom du respect et de l’affection que j’ai pour toi, permets que je n’en écoute pas davantage.”

 

En dépit de cet incident, Larme continua à gouverner Célubée, tandis qu’Alcor passait ses journées entre ses soldats et sa femme. Bien entendu, celle-ci se retrouva rapidement enceinte. Pendant la grossesse, Larme se tint à l’écart pour prévenir les suspicions et médisances de son frère. Cela n’empêcha pas cet accouchement d’être plus épouvantable que le précédent. Au bout de quatre jours sanglants, où les hurlements déchirants de la jeune femme furent peu à peu remplacés par des gémissements de plus en plus faibles et espacés, puis par un silence troublant, Larme sortit la première de la chambre. Alcor, inquiet, attendait dans le jardin. Larme alla vers lui. Elle s’assit, ramena ses genoux sur la poitrine, les serrant entre ses bras et, posant sa tête sur ses genoux, se mit à sangloter. Alcor ne bougea pas de l’endroit où il était lui-même assis. Il laissa pleurer sa sœur. Lorsque le couchant fut descendu dans leur jardin, l’éclairant de longues traînées violettes, chacun des deux se tenait immobile dans la même position. Larme ne pleurait plus. Alcor se leva le premier et rentra dans la maison. Il y fit venir tous ceux qui devaient s’occuper des funérailles. On enterra la jeune femme dans la nuit, parce que Alcor ne pouvait supporter son corps éventré, le cadavre violacé de son dernier enfant et, plus encore, l’écœurante odeur de sang qui s’était répandue par toute la maison.

Pendant l’enterrement, des femmes montées de Célubée vinrent nettoyer la chambre mortuaire. On y répandit des parfums après avoir jeté du sable, balayé puis lavé à grande eau le sol et chaque objet éclaboussé de sang. Larme, elle-même, dont la robe avait été souillée pendant l’accouchement, fut entraînée par deux matrones dans un recoin obscur du jardin où elles la lavèrent et la rhabillèrent, tandis que leurs amies achevaient les tâches de purification ordonnées par Alcor.

Quand celui-ci revint, quoique changée et propre, Larme s’était rassise au même endroit et dans la même position. Alcor alla vers la maison et l’inspecta. Il ressortit, une torche à la main. Il se tint sur le seuil de la porte et appela sa sœur d’une voix douce.

“Viens, Larme. Viens. Il faut aller dormir. Tout est en ordre à présent. Tu peux rentrer.”

Larme se leva et le suivit. C’était la première fois, depuis de longues années, qu’Alcor se préoccupait de ce qu’elle ne dorme pas.

Après la disparition de sa femme, Alcor se rapprocha de Larme. Il lui témoigna d’abord quelques attentions telles celles de cette première nuit. Puis il prit l’habitude de dîner avec elle chaque soir et de discuter avec elle – ce qu’il ne faisait pour ainsi dire plus – de tout ce qui concernait Célubée. Larme ne parvenait pas à s’expliquer son attitude. Il ne montrait nulle affliction et l’on ne savait si c’était par dignité ou par absence de chagrin. Il ne parla jamais de sa femme et personne ne sait ce que furent ses véritables sentiments.

Ce qu’on sait, c’est qu’il ne porta plus jamais d’accusations contre sa sœur. Il ne reprit pas non plus le pouvoir à Larme. La seule chose sur laquelle il témoigna de la fermeté, fut le choix de son successeur. Il désigna publiquement Azriel comme le futur roi de Célubée. Ce faisant, Alcor rompit la tradition, car ayant deux fils, il aurait dû donner à l’un le titre de roi et à l’autre celui de Grand-Prêtre. Cependant Siria fut écarté de la répartition du pouvoir sans aucune explication.

Larme tenta vainement, après avoir essayé de sauvegarder les droits de son fils à la succession, d’obtenir au moins le titre de Grand-Prêtre. Elle le faisait par fierté maternelle, mais aussi par souci de justice et volonté pédagogique, car elle pensait que cela stimulerait Siria, tout en reconnaissant en son for intérieur que tel n’était pas l’intérêt de Célubée. En effet, si Siria avait progressé de manière satisfaisante, au point de ressembler, malgré sa petite taille et un léger bégaiement, aux enfants de son âge dont il parvenait à suivre les jeux, il fallait toujours lui consacrer beaucoup de temps pour lui expliquer ce qu’il devait savoir et son comportement restait parfois irrationnel. Larme s’inquiétait surtout de ses accès subits de violence. Lui qui était si doux et affectueux de manière ordinaire, pouvait soudain entrer dans une colère folle où il ne se maîtrisait plus. Il se montrait alors d’une force inattendue et, plus grave, d’une dangereuse agressivité. En dépit de la rareté de ces épisodes de fureur, Larme, qui avait jusque-là réussi à ce qu’ils ne tournent pas au drame, s’avouait parfois que ce n’était pas d’un retard de développement, mais de folie dont souffrait Siria.

Une fois qu’Alcor eut définitivement réglé sa succession et que Larme eut compris qu’il n’y avait plus rien à espérer pour Siria, le frère et la sœur se rapprochèrent davantage. Ils se consultèrent mutuellement plus souvent. Larme consentit à s’intéresser à Azriel qui, dépourvu de mère, s’accrochait désespérément à elle. Alcor proposa plusieurs fois à Larme des promenades qui les menaient dans la montagne, comme autrefois. Mais toujours, ils gardaient l’un envers l’autre, en dépit de l’amicale tendresse qui les liait, beaucoup de retenue.

Deux ans après la mort de la mère d’Azriel, Larme envoya Alcor dans l’arrière-pays d’Arkkande pour rétablir l’ordre. De nouveaux troubles y avaient éclaté. Les rebelles étaient allés jusqu’à sacrifier l’un des prêtres de Célubée à leurs dieux. La garnison qu’Alcor y avait laissée avait été attaquée et à demi détruite, au point de se replier sur Arkkande et d’y envoyer un courrier à Célubée. Alcor se rendit dans le pays de sa femme à la tête de son armée. Malgré les avis mesurés de Larme, qui lui avait conseillé de réduire la rébellion en préservant la fierté des habitants, il se montra implacable. Tous les meneurs furent exécutés publiquement, certains de la main même d’Alcor, qui tenait à prouver sa détermination. Les autres furent châtiés de diverses manières. On flagella et on mutila en public, on confisqua des biens au profit de Célubée. On brûla enfin tous les autels de la religion maudite que l’on découvrit. Cela allait contre l’opinion de Larme, qui souhaitait qu’on ne s’attaque qu’aux fauteurs de désordre et non à la religion elle-même. Mais Alcor ne voulut ou ne put respecter la recommandation de sa sœur.

Lorsqu’il rentra, victorieux, chargé de son butin de guerre, qu’il répartit entre les combattants, Larme se montra aussi heureuse de le revoir que chacune des femmes qui attendaient leur mari. Avant même de soulever dans ses bras Azriel qui guettait son père auprès de Larme, Alcor serra sa sœur contre lui et lui baisa les lèvres avec une fureur perdue. À compter de ce jour, ils reprirent leur vie conjugale. S’ils n’eurent jamais d’autres enfants ensemble, au grand soulagement de Larme que l’adolescence de Siria ne cessait d’inquiéter, la passion d’Alcor, qui s’était réveillée, ne disparut ni ne s’amenuisa plus jamais.

 

Larme continua à gouverner Célubée et l’ensemble de ses possessions, tout en instruisant Azriel de ses prochaines fonctions. Elle s’était résignée à ce que Siria ne règne jamais. Plus encore, elle savait aujourd’hui que ce pourrait être une catastrophe pour le pays. Malgré ses écarts de conduite, elle lui témoignait toujours une affection indulgente, moins par amour véritable que parce qu’elle pensait que Siria était le prix de ses erreurs passées. Elle s’attachait peu à peu à Azriel, car il était intelligent et tendre et manifestait tout à la fois le désir de se faire aimer d’elle et des dispositions pour son futur rôle.

Siria entra dans l’adolescence à grands éclats. Ses crises de violence devinrent plus fréquentes et Larme, qui ne pouvait le surveiller ou le faire surveiller continuellement, s’inquiétait. Un soir où on lui rapporta qu’il avait à demi étranglé un soldat au cours d’un exercice, elle se résolut à en parler à Alcor. Celui-ci, qui passait l’essentiel de ses journées auprès de ses soldats, connaissait déjà l’incident. Il était de très mauvaise humeur lorsque Larme l’aborda. Alcor avait depuis longtemps affecté d’ignorer l’existence de Siria. Quand Larme avait réclamé pour son fils le titre de Grand-Prêtre, Alcor avait refusé sans aucun commentaire. Cette nuit-là, il parla pour la première fois de son fils aîné.

“Nous ne pouvons conserver Siria. Il était pour nous une honte. Voilà qu’il devient aussi un danger.

— Que veux-tu dire ?

— Il faut qu’il disparaisse. Soit que nous l’expédions dans les montagnes et qu’il se débrouille pour y survivre, soit que nous le mettions à mort.”

Larme, horrifiée des suggestions de son mari, plaida un délai de grâce pour leur enfant. Elle l’obtint difficilement, Alcor jurant qu’il ne tolérerait plus aucun autre écart de conduite.

Il en commit cependant et très peu de temps après. Le printemps était venu et, avec lui, dans le jeune corps noueux et ferme de Siria des envies nouvelles qu’il ne comprenait ni n’analysait. Il se jeta sur une jeune fille dans un chemin de la montagne où il chassait et la viola. Ce désir ne correspondant pas à l’une de ses crises, il se borna à se révéler à la fois brutal et maladroit, ce qui suffit à bouleverser la jeune fille d’un âge encore tendre. À Célubée, les mœurs n’étaient pas aussi policées qu’on le souhaitait. Il y avait toujours eu des filles plus effrontées que d’autres pour qui une coucherie ne prêtait pas à conséquence. Mais le viol y était inconnu. On ne répertoriait dans la chronique célubéenne – à l’exception du viol de Larme – aucune autre trace de cette violence.

Les parents de la jeune fille vinrent se plaindre à Larme des outrages que Siria avait commis. Larme se montra plus qu’ennuyée. Elle ne pensa pas même à cacher sa détresse aux parents. Ceux-ci, malgré leur chagrin, aimaient beaucoup leur reine et la vue de sa tristesse amollit leur détermination à obtenir réparation du crime de Siria. Lorsqu’elle se ressaisit, Larme offrit mille choses, toutes plus diverses et séduisantes, pour compenser l’affront fait à leur fille. Mais ils refusèrent tout. Larme fut plus désemparée encore devant ce refus. Elle leur demanda de fixer eux-mêmes le montant de la réparation qu’ils estimaient juste, craignant que, comme Alcor, ils ne réclament la vie de Siria. Le père et la mère se concertèrent un instant dans un coin de la pièce où Larme les avait reçus. Lorsqu’ils revinrent vers elle, l’homme prit la parole.

“Ce qui nous semblerait équitable serait que ton fils épouse notre fille.

— Mais, protesta Larme, qui se retint au dernier moment de dire qu’il était fou. Mais, reprit-elle, après ce qu’il lui a fait subir ?

— Précisément. Seul un époux a le droit de se conduire ainsi.”

Comme elle craignait aussi qu’ils ne s’imaginent qu’en dépit des dispositions prises par Alcor, Siria puisse prétendre à régner à sa suite, elle précisa :

“Il n’a aucun droit sur Célubée, puisqu’Alcor lui a préféré Azriel.

— Nous le savons. Ce n’est pas la perspective de la gloire qui nous détermine.

— Mais votre fille voudra-t-elle de celui qui l’a maltraitée ?

— Peut-elle faire autrement ?”

Larme promit donc. Deux raisons lui semblaient justifier ce mariage, outre que c’était le dédommagement réclamé par les parents. Elle craignait que Siria ne recommence et ne provoque alors plus de mal qu’il n’en avait fait. Elle se demandait également si, par ce moyen, elle ne réussirait pas à l’équilibrer et à faire disparaître ses crises.

Cependant, lorsqu’Alcor revint, il l’appela avec colère :

“J’apprends que tu veux marier Siria. Qu’est-ce que cette nouvelle histoire ? Est-ce que tu deviendrais folle, toi aussi ?”

Larme lui raconta toute l’affaire et réussit à l’empêcher de se précipiter aussitôt sur son fils pour le tuer. Malgré les explications de sa sœur et sa manière convaincante de les présenter, Alcor refusa de donner son consentement.

“Si jamais il tue cette fille, que diras-tu à ses parents ? En outre imagine qu’il ait des enfants, tiens-tu vraiment à voir se perpétuer des êtres comme lui ?”

Larme pleura une partie de la nuit auprès d’Alcor. Elle pleurait sur le destin de son fils, dont elle se sentait responsable. Elle pleurait qu’on veuille aller jusqu’à le priver des consolations de l’amour. Au matin, ils parvinrent cependant à un accord et Larme promit de s’y ranger.

Elle alla trouver le jour même la jeune fille. À voir sa jeunesse, Larme douta qu’elle fût déjà en âge de concevoir des enfants. Elle était douce et jolie, encore terrorisée par ce qu’elle avait vécu sur la montagne. Larme parla longtemps avec elle et lui demanda si elle accepterait de revoir Siria. La jeune fille commença par sangloter. Larme lui affirma que, dans ces conditions, il n’en était pas question. Elle cessa aussitôt de pleurer et déclara qu’elle rencontrerait Siria, pourvu que Larme restât avec elle.

Elles allèrent ensemble à la maison royale. Siria se trouvait dans le jardin où, à son habitude, il rêvassait, immobile. Quand il vit sa mère et sa victime, il courut se cacher derrière un arbre. Larme l’appela.

“Viens, Siria. Je sais que tu t’es rendu compte que tu as fait quelque chose de mal. Viens t’excuser.”

Il obéit et se jeta aux pieds de la jeune fille en pleurant. Il balbutia qu’il avait su, lorsqu’il l’avait vue pleurer, qu’il lui avait fait mal ; qu’il l’avait beaucoup regretté, mais qu’il l’avait trouvée si jolie qu’il avait eu envie de la serrer contre lui et n’avait pas compris ce qui s’était passé après. La jeune fille s’assit dans l’herbe et prit Siria contre elle. Elle l’embrassa et le berça comme un petit enfant. Siria se laissa faire, rendant de temps à autre les caresses dont il était l’objet. À ce spectacle, Larme comprit que la jeune fille n’était guère plus éveillée que son fils. La demande des parents s’éclairait à présent. Siria et sa jeune amie semblaient s’aimer si tendrement, qu’Alcor donna son consentement au mariage. Il n’y mit qu’une condition, celle qu’ils demeurent tous deux dans la maison royale. Il pensait pouvoir ainsi empêcher que les accès de fureur de son fils ne s’exercent contre sa femme.

 

Un an plus tard, alors que Siria et son épouse paraissaient vivre dans le plus grand bonheur, et la plus grande tranquillité, Alcor maria Azriel. Il se trouvait vieillissant et malade et souhaitait assurer, avant sa mort, la succession du pouvoir. Il se méfiait d’Azriel qui n’était pas d’une constitution aussi robuste qu’on l’avait espéré au moment de sa naissance. Il lui choisit une femme vive et débordante de santé, dont les formes pleines lui semblaient le gage de sa fécondité. Sans doute ne se trompait-il pas, car peu de temps après les épousailles, tous purent remarquer qu’elle était enceinte.

Alcor ne vit jamais son petit-fils, car la maladie qu’il sentait venir et l’empêchait chaque jour davantage de respirer, le terrassa avant le début des couches de sa belle-fille. Alcor ayant décidé, quand il avait choisi Azriel pour lui succéder, que Larme devrait céder le pouvoir à son beau-fils du jour où Azriel deviendrait roi, elle lui abandonna aussitôt le gouvernement de Célubée et de son royaume. Elle quitta également la maison royale avec son fils et sa bru et emménagea dans la maison que son frère lui avait offerte du temps qu’elle n’était encore que sa sœur. Elle avait trop de réserve et de dignité pour manifester du chagrin de la mort d’Alcor et de la perte de ses responsabilités. Mais elle refusa de céder aux pressions d’Azriel qui, se sentant trop jeune et trop faible, aurait souhaité qu’elle continue à diriger le pays. Elle promit seulement de le conseiller chaque fois qu’il lui en ferait la demande.

Après quelques mois d’exercice du pouvoir, dus à l’insistance de sa femme qui, très vaniteuse, enviait le rôle qu’avait joué sa belle-mère pendant tant d’années, Azriel alla cependant demander à Larme de l’assister. Et Larme continua, mais cette fois secrètement, de tenir entre ses mains les destinées de son pays. Azriel ne remit jamais en cause une seule de ses décisions. Parce qu’il était fin, quoique indécis et souvent trop faible pour faire preuve d’audace, il avait compris qu’il ne gagnerait rien à suivre, comme celle-ci le désirait, l’opinion de sa femme. Elle avait espéré devenir l’inspiratrice de sa politique. Elle dut se contenter de faire des enfants et se résigner à ce que sa belle-mère soit, plus que le conseiller d’Azriel, à nouveau le véritable souverain de Célubée.

Le premier né d’Azriel fut un garçon. Il le nomma Naïra. Il engendra ensuite plusieurs autres enfants. Ne survécurent que Naïra, une fille dont on ne sait rien et un dernier garçon, destiné à devenir Grand-Prêtre.

Malgré sa santé fragile, Azriel enterra sa jolie et vigoureuse épouse. En dépit des conseils de Larme, il ne se remaria pas, estimant que les trois enfants qui lui restaient suffisaient au maintien de sa dynastie. À quelques reprises, il se risqua à voyager dans les terres que son père avait conquises, mais il y mit chaque fois comme condition que Larme l’accompagnât. Celle-ci, qui commençait à vieillir, se traînait d’assez mauvais gré derrière son beau-fils. Mais à les voir tous deux côte à côte, on aurait aisément pris Larme pour la plus jeune des deux. Elle se tenait très droite et sa peau n’était quasiment pas ridée. Elle supportait – malgré ses protestations – encore très bien les longues marches auxquelles on la soumettait et poursuivait avec une intelligence et une lucidité admirables les conversations et les négociations auxquelles ses fonctions la contraignaient. Azriel était un homme usé. Perdu de rhumatismes qui le torturaient du lever du jour à la fin de la nuit, l’empêchant de dormir et souvent de marcher, il s’était tassé. Ses traits avaient perdu leur fermeté et ses yeux cernés, ridulés de part et d’autre, se plissaient dans les moments d’effort pour lutter contre la fatigue. Larme avait pitié de lui, car il s’imposait des tâches le dépassant, telles ces inspections d’un bout à l’autre de son pays, qu’il voulut à tout prix accomplir avant de mourir, pour que son fils n’héritât pas d’un pays où l’autorité royale pourrait être mise en doute.

 

Au retour de l’un de ces voyages, alors que Naïra venait de rentrer dans sa douzième année et avait obtenu, pour cela, le droit d’accompagner Larme et son père, on leur annonça une nouvelle inattendue. La femme de Siria attendait un enfant. Larme accusa le coup lorsqu’on le lui apprit.

Les treize années que Siria avait passées aux côtés de sa jeune épouse avaient été pour Larme une consolation. Elle avait enfin vu son fils heureux. Il n’avait plus jamais manifesté la moindre violence. Sa femme n’avait jamais eu à se plaindre de lui et paraissait l’aimer profondément. Toute la ville s’attendrissait devant leur couple. On les regardait se promener main dans la main, semblables à des enfants amoureux. À l’exception de leur activité sexuelle que Larme, qui demeurait auprès d’eux, savait intense, ils se comportaient en tout comme des enfants affectueux et taquins. Larme s’était réjouie de ce que leur union demeurât stérile, quoi qu’ils fissent pour l’en empêcher. Il ne lui échappa pourtant pas que sa bru, au fur et à mesure qu’elle grandissait, abandonnant l’enfance puis l’adolescence, malgré le retard de son esprit, jetait des regards de plus en plus passionnés et envieux sur les petits enfants de Célubée.

Lorsque Larme apprit la grossesse de sa belle-fille, elle ne put croire que son fils en fût responsable. Mais sa sœur qui, en son absence, avait exercé une surveillance étroite sur ses deux neveux lui assura qu’il ne pouvait en être autrement. Larme se résigna en observant le bonheur de Siria et de sa femme, autant qu’en écoutant les propos rassurants d’Azriel. Cependant, elle refusa le voyage que lui proposait son beau-fils vers le pays du cuivre – qui leur posait alors quelques problèmes – aussi longtemps que l’enfant ne serait pas né. Azriel différa son voyage, se refusant à partir sans elle.

Larme eut sans nul doute raison de vouloir demeurer à Célubée, car elle réussit par sa présence à éviter que le drame qui s’abattit sur sa famille ne prenne de plus grandes proportions. Encore qu’avec le recul, on puisse penser, peut-être, que si elle avait laissé le destin s’accomplir, Célubée eût échappé par la suite à de pires tourments. Mais peut-on reprocher à une femme si éprouvée de n’avoir, malgré sa perspicacité et son intuition, pas pressenti qu’elle commettait une erreur ?

Sa jeune belle-fille accoucha, très mal et très douloureusement, d’un enfant de sexe mâle. Au moment de la naissance, le Grand-Prêtre venait de partir pour Arkkande. Son meilleur assistant l’avait accompagné. Aussi la femme de Siria se trouva-t-elle livrée à deux jeunes prêtres dont l’expérience en matière d’accouchement était insuffisante, dès lors que l’enfant, comme c’était le cas, se présentait mal. Ce que voyant, Larme s’en fut quérir deux vieilles femmes qui s’y connaissaient davantage. Néanmoins, leur science était toute relative, car Célubée avait toujours réservé aux prêtres les mystères de la vie et donc le droit de procéder aux accouchements. Elles ne surent pas faire grand-chose pour aider la femme de Siria. Elles auraient sans doute accepté la tâche que leur confiait Larme, si elles n’avaient pensé qu’elle les dépassait et qu’elles risquaient d’encourir la colère du Grand-Prêtre à son retour. Finalement, épuisée de chercher à convaincre les peureuses sages-femmes d’agir et les prêtres incompétents de ne rien faire, au milieu des hurlements de la parturiente, elle les chassa tous, hormis la plus vieille femme, que son grand âge mettait à l’abri de toute crainte.

Larme eut un moment de défaillance. Il lui semblait avoir passé l’essentiel de sa vie dans ces moments mystérieux et insoutenables qui précèdent la naissance. Ce ventre ballonné, qui se contractait douloureusement, par vagues inévitables et toujours plus intolérables, vous poussant jusqu’aux confins de la vie, il avait été le sien et celui de la femme d’Alcor, celui enfin de l’épouse d’Azriel. Cette odeur de sang envahissante, il lui semblait l’avoir toujours sentie. Elle avait cru, à tort, l’avoir oubliée. Elle était là, au creux de ses narines, mais aussi dans son cerveau qui la décomposait avec une telle précision, qu’elle savait distinguer l’odeur du sang frais de celle du sang coagulé, celle du sang liquide de celle du sang épais et visqueux, coulant en caillots qui s’accrochaient aux cuisses et s’étiraient grotesquement, avant de s’écraser sur le sol. Le désespoir devant la souffrance inapaisable, l’impression qu’on jouait sa vie pour avoir cru étourdiment au bonheur, l’incertitude devant le vertige de cette douleur utile qui pouvait, d’un moment à l’autre, devenir aussi mortelle qu’une autre, elle les avait toujours connus. Elle était en terrain familier, bien qu’elle sût qu’elle n’en avait pas pour autant la maîtrise.

Avec la vieille femme, elle réussit enfin à extraire l’enfant dans des conditions auxquelles elle ne voulut plus jamais penser. Malgré la longueur du travail, l’enfant vivait encore. La vieille femme, qui savait comment s’y prendre pour ramener à la vie les enfants à demi morts, parvint à le faire crier. Elle remarqua alors avec une placidité qu’admira Larme qui n’en pouvait plus et avait envie de hurler de fatigue et de détresse car elle voyait sa belle-fille agoniser devant elle : “Cet enfant sera solide. Aucun de ceux que j’ai vus naître n’aurait résisté à pareils traitements.”

 

La jeune mère, elle, ne résista guère. Elle survécut quelques jours, brûlant de fièvre et délirant, soignée par Larme qui tenta vainement de lui faire comprendre que son enfant était né et vivant. Mais le pire était à venir, car Siria, qu’on avait tenu à l’écart de la chambre de sa femme pendant la durée de l’accouchement et de l’agonie, s’énervait de plus en plus. On lui montra son fils dans l’espoir de le calmer. Mais il le considéra sans paraître comprendre. Lorsque sa mère sortit enfin de la pièce interdite, les bras ballants, les cheveux défaits tombant sur son visage cendreux et fatigué, elle semblait revenir d’un insupportable cauchemar. Son aspect, ses yeux rougis, où la désolation avait fini par laisser place à l’épuisement, terrorisèrent Siria. Eut-il seulement peur de la transformation de Larme ou comprit-il ce qu’elle signifiait ? Les deux sans doute, car il se rua dans la chambre. Il y poussa un cri déchirant, d’une force telle qu’il attira tous les voisins chez Larme. Ceci la sauva, car Siria, sorti de la pièce en courant, se précipita sur sa mère et noua ses grosses mains fortes autour de son cou. Il avait commencé à serrer et Larme était trop affaiblie pour pouvoir résister, quand entrèrent les premiers voisins. Ils réussirent, non sans peine, à la dégager, mais ne purent arrêter Siria, qui prit la fuite. Larme avait, au cours des horribles secondes précédentes, regardé le visage de son fils dans l’espoir de l’attendrir et avait découvert, pour la première fois, dans ses yeux pleins de larmes les signes d’une affliction qu’il n’avait vraisemblablement jamais ressentie auparavant. Elle demeura quelques instants étourdie, à la fois par la douleur et par son impuissance devant l’épreuve de son fils.

Elle s’en voulut ensuite. Siria, rendu fou par la mort de sa femme et l’impression, peut-être héritée d’Alcor, que Larme l’avait tuée, fut pris de l’une de ses anciennes crises. Il balaya tout ce qu’il rencontra sur son passage, piétinant les jardins qu’il traversa, démolissant les étals des commerçants dont il parcourut la rue au pas de charge, crevant les sacs de lentilles qu’on avait amassés devant une maison, cassant les outils qu’un artisan avait laissés devant chez lui pour les nettoyer, renversant presque sans les voir ceux qui marchaient à sa rencontre. Toute cette violence fut en réalité insignifiante face aux coups qu’il porta, avec les éclats des outils fracassés, à une jeune femme remontant chez elle ses jarres d’eau ou à l’acharnement qu’il mit à tuer un jeune paysan venu faire des courses dans Célubée. Il courut ainsi dans toute la ville, ne s’arrêtant que le temps de briser, de blesser ou de tuer, poursuivi par les voisins de Larme – qui restaient toutefois à une distance prudente – puis, de manière plus efficace, par les soldats d’Azriel auxquels Larme, ayant retrouvé ses esprits, avait fait appel.

Mais il courait si vite, qu’il finit par les distancer, d’autant que la nuit était tombée et que les rues de Célubée à cet endroit devenaient étroites et offraient de nombreuses cachettes. Ses poursuivants continuèrent à le chercher dans le périmètre où il les avait semés. Cependant, Siria, dont la folie était soudain devenue froide et méthodique, se rapprochait de la maison de sa mère. Tous les soldats le cherchant, la maison n’était pas gardée et paraissait tranquille dans la nuit. À la lumière des deux torches qui brûlaient en deux endroits de la maison, il aperçut Larme. Il s’introduisit discrètement par une fenêtre dans une chambre obscure. De là, il se glissa dans la première pièce éclairée. Son fils y reposait, enroulé dans des tissus fins. Il était calme et dormait profondément. Pourtant, il dut entendre Siria, car il ouvrit ses yeux et les écarquilla avec curiosité, comme pour déchirer le voile qui le maintenait encore à l’écart du monde des vivants.

Siria le vit. Son cerveau malade et enfiévré fit mystérieusement le rapprochement entre cet être immobile aux grands yeux étonnés et le malheur qui venait de le frapper. Il arracha l’enfant de son berceau et le souleva jusqu’à la hauteur de son visage. Le bébé émit un vague gargouillement que Siria interrompit immédiatement en pressant sa tête entre ses énormes mains. Il lui aurait sans aucun doute écrasé le crâne si la lame que, d’un coup sec, Larme lui enfonça sous l’omoplate gauche ne l’en avait empêché. Il desserra mécaniquement ses mains et l’enfant retomba dans son berceau, se cognant au passage le genou contre le montant de bois, ce qui déclencha ses hurlements. Siria ne dut pas se rendre compte du vacarme dans lequel il expira, car les cris du nouveau-né furent suivis de l’arrivée bruyante de deux soldats renvoyés en hâte par Azriel, inquiet, vers la maison de sa belle-mère et du gémissement d’horreur de Larme, lorsqu’elle retira du dos de son fils le couteau dégouttant de sang.

Quand Azriel arriva, son demi-frère était étendu sur le sol, un bras derrière le dos, comme pour refermer la plaie encore suintante. Ses yeux à demi ouverts étaient aussi étonnés que l’avaient été ceux de son fils. Larme, à genoux auprès de son fils mort, pleurait silencieusement. Elle lui caressait les cheveux en prononçant son nom tendrement. Il fallut beaucoup de temps pour la convaincre de se redresser et d’abandonner le corps de Siria à ceux qui allaient l’ensevelir. Avant de consentir à ce qu’Azriel l’emmène à la maison royale avec son petit-fils, elle pria qu’on enterre Siria avec sa femme. Alors, elle se détourna et, sans plus un regard, suivit son beau-fils.

Il l’installa dans la chambre qu’elle avait occupée du temps d’Alcor. Elle s’assit sur sa couche et prit les mains d’Azriel entre les siennes. Ses yeux étaient secs, mais plus tristes que lorsqu’elle pleurait.

“Azriel, dit-elle, je suis maudite. J’ai eu deux fils. Tous deux sont morts de ma main. Qui peut comprendre pareille douleur ? Et qui peut l’apaiser ?”

Azriel ne répondit pas. Il ignorait tout de la vie antérieure de Larme et il ne voulait pas en apprendre davantage que ce qu’elle venait de lui révéler. Au cours de la nuit qu’il passa auprès d’elle, lui tenant les mains et essayant en vain de l’obliger à dormir, il repensa à ses premières années entre sa mère, Alcor et Larme. Il avait toujours su que Larme possédait quelque horrible secret. Il avait toujours été certain aussi qu’il lui donnait sa force d’âme et sa lucidité, sa rigueur et sa générosité.

Au matin, effrayé par le visage ravagé de Larme et craignant qu’elle ne refuse de se battre plus longtemps contre son destin, il murmura :

“Larme, tu ne serais pas celle que tu es, celle qui a su diriger Célubée pendant tant d’années, si tu n’avais pas été capable de supporter le sort que t’avaient réservé les dieux.

— Je ne sais, répondit-elle en tremblant de tout son corps, si je pourrai supporter de vivre encore.

— Tu le pourras, dit Azriel, parce que ton destin est celui de Célubée.”

Alors, Larme s’endormit enfin. Quand elle s’éveilla, il avait plu sur Célubée et sur ses tombes. Elle ne parla plus jamais de Siria. »

 

« Ton histoire est épouvantable, Anticléridès, dis-je lorsque, enfin, il s’arrêta. Mais ce ne sont que des contes. Je ne peux croire que Larme et Célubée aient vécu d’aussi mélodramatiques événements. »

Il me regarda avec douceur et tendresse.

« Tu es très jeune encore, Coelia. Aussi ne sais-tu pas que la vie est pire que les contes. Nous vivons souvent d’insoutenables moments, dont personne ne croirait à l’authenticité s’ils étaient consignés dans quelque histoire. »

Je le fixai, incrédule, bien que Phoil et Nagar opinassent à ses propos. Pourquoi ai-je oublié à cette minute qu’il était un peu devin ?

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