Célubée

Célubée · Chapitre 28 sur 42 · partie 3/3

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Célubée

Chronique de Célubée

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Pendant plusieurs jours il rapporta chaque soir un serpent mort à Naïra. Toujours les mêmes, de longs reptiles minces et fermes, aux têtes aplaties et angulaires, dont il savait que le venin était mortel. Il lutta contre l’envie de se cacher pour observer les efforts nocturnes de Naïra. Mais finalement il préféra passer auprès de Zara toutes ces nuits où Naïra apprenait à lutter contre sa répulsion et sa peur.

Un matin, Naïra lui montra la peau dont il avait dépouillé le reptile de la veille. Il était aussi fiévreux que fier. Mizar fut frappé par ses yeux zébrés de démence. Il félicita son cousin en baissant la tête, car il ne pouvait supporter son regard.

“Le moment est venu, je crois, dit Naïra, que tu m’apportes une bête vivante.

— En es-tu bien sûr ?

— Je le suis.

— Tu l’auras ce soir. Je le mettrai dans un sac pour le transporter, prends garde lorsque tu l’ouvriras. C’est alors qu’il sera le plus dangereux.”

Mizar mit plus de temps ce jour-là à attraper son serpent. Ils se faisaient plus rares et il ne voulait pas prendre le premier venu. Il en élimina plusieurs dont les yeux lui parurent trop compréhensifs et résignés. Il se décida pour un petit serpent jaunâtre qui déboucha sur son chemin alors que le soir commençait à tomber et dont le regard le satisfit. Suffisamment intelligent pour prévenir les intentions de son utilisateur et assez cruel pour ressentir le besoin d’infliger une blessure éternelle.

Naïra était absent quand Mizar entra dans sa chambre. On lui dit qu’il était allé soigner un soldat. Mizar déposa donc le sac sinuant sur l’autel du roi et se retira dans sa propre chambre. Il prit soin de ne pas aller retrouver Zara et se coucha rapidement. À son étonnement, il finit par s’endormir à force de guetter le moindre bruit au sein de la maison enfermée dans la nuit. Il fut éveillé par ce qu’il avait attendu avant de s’assoupir. Un hurlement de douleur qui sembla se prolonger sans interruption, si longtemps que Mizar se souvint qu’il l’avait déjà entendu, autrefois, dans son sommeil de petit enfant. Le même cri, étiré jusqu’à la mort, remonté du fond des ténèbres. On avait couru alors, comme on courait maintenant dans la maison royale. C’était lui aujourd’hui qui courait. Est-ce qu’il n’avait pas rêvé jadis qu’il courait après ce cri ? Mais tout était incertain et il laissa retomber dans les poches profondes de sa mémoire ce souvenir incomplet. Zara courait aussi, venue de l’autre direction et les deux soldats qui dormaient là et Hamal, endormi, mais inquiet.

Le premier, Mizar écarta les rideaux de la chambre. La bête était là, sifflante et dressée, regardant Mizar narquoisement. Mizar lui rendit son regard. Il y mit autant d’ironie qu’il put avant de l’assommer. Naïra était couché sur son autel, expirant, les yeux déjà inanimés, la gorge percée de deux points rouges qui n’avaient pas même suffi à tacher de sang la table avide qu’il avait élevée à son dieu.

Zara demeura immobile et silencieuse à l’entrée de la chambre. Elle ne s’approcha pas de son mari que les deux soldats portèrent sur sa couche. Elle regarda seulement Mizar qui, lui, ne la regardait pas, mais fixait le serpent à ses pieds. Elle frissonna devant le détachement dont il faisait preuve et au souvenir de ce que lui avaient dit les trois soldats, là-haut sur la montagne. Quand finalement, il releva les yeux et les posa sur elle, elle comprit qu’elle avait peur de lui.

 

Aussitôt après les funérailles de Naïra, selon la tradition, Hamal fut proclamé roi de Célubée et de ses territoires. Il fallut également désigner un nouveau Grand-Prêtre. Mizar obtint la nomination de son candidat. Zara avait, par principe, parce que la proposition venait de son amant et qu’elle avait décidé de se méfier de lui, recommandé à son fils de ne pas choisir l’homme désigné par Mizar. Mais finalement, elle se rangea à l’avis de ce dernier.

“Si tu ne veux pas, lui dit-il, que les hommes d’Arkkande s’emparent du poste de Grand-Prêtre, soutiens le prêtre que j’ai recommandé à ton fils. Lui seul est aujourd’hui, dans ce corps influencé depuis Naïra par les idées d’Arkkande, capable de rétablir l’ancienne religion et de s’opposer à la montée de cet abominable dieu qu’on veut nous imposer.”

Zara se soumit parce qu’elle sentait combien Mizar était dans le vrai. Elle ignorait ce qui s’était passé dans la chambre de son mari et comment le serpent avait pu y pénétrer. Mais on avait découvert dans un recoin de la chambre de Naïra des vestiges de peau et de chair de serpent. Tout le monde connaissait la peur de Naïra pour ces reptiles, aussi Célubée avait été plongée dans la stupeur quand la nouvelle s’était répandue. On mit sur le compte de son dieu les pratiques mortelles auxquelles il semblait qu’il se fût adonné. Lorsqu’un marchand d’Arkkande raconta les étranges cérémonies qu’on y célébrait, tous pensèrent que leur roi avait cherché à mettre en œuvre ce nouveau rite dans Célubée. À l’exception de Zara qui savait que Mizar avait tué Naïra, personne ne le soupçonna jamais. On admira son courage à ce moment, le rôle qu’il jouait depuis qu’on avait confié le pouvoir à Hamal, la perspicacité des décisions qu’il soufflait à son cousin et dont il avait soin qu’on sût qu’elles venaient de lui.

Une année environ se passa ainsi. Hamal était roi. Mizar prenait l’essentiel des décisions, tandis que Zara cherchait à faire échouer la majorité d’entre elles. Elle agissait discrètement, profitant de l’intimité existant entre elle et son fils pour émettre des objections de détail aux propositions de Mizar. Elle s’arrangeait aussi pour les faire critiquer par des amis d’Hamal, dont il suivait souvent l’opinion et qui prenaient leurs ordres auprès de Zara, par flatterie et espoir d’en retirer quelque bénéfice. Elle ne souhaitait pas que Mizar connût son jeu. Ils demeuraient amants, moins par désir ou habitude que parce que chacun d’entre eux en sentait la nécessité politique. Zara pour apaiser les soupçons de Mizar et Mizar parce qu’il savait qu’il conservait par là de l’ascendant sur Zara et qu’il pouvait ainsi la convaincre de la justesse de ses idées. En dépit de sa méfiance nouvelle, elle avait tellement pris l’habitude, au cours des années passées, de se laisser gouverner par lui, que ses tendances la portaient naturellement et généralement vers l’opinion de Mizar.

Malgré l’inquiétude qu’éveillaient en elle Mizar et son désir de lui échapper, Zara était obligée de s’avouer qu’elle restait, du moins par phases, sous son emprise. Il lui arrivait de prendre la résolution de se détacher de lui et de s’y tenir quelque temps. Mais soit qu’il s’en aperçût et déployât pour la ramener à lui toutes les armes de la séduction en son pouvoir, soit qu’elle comprît qu’elle était irréversiblement éprise de lui, elle retournait vers lui avec tout ce que cela impliquait de sa part de faiblesse et de complaisance. Elle s’abandonnait tout entière à lui, et avec elle, Hamal, le pouvoir et Célubée. Un jour où elle se trouvait dans cet état d’esprit, elle alla jusqu’à demander à Mizar s’il n’envisagerait pas de l’épouser, ce qu’elle avait toujours jusqu’ici soigneusement évité de demander, quelle que fût l’ardeur de son désir. Mizar répondit :

“Chère Zara, de quelles turpitudes ne m’accuserait-on pas aussitôt ? D’avoir tué ton mari ? De tenter de prendre la place de ton fils ? Non, ce n’est pas prudent.

— Mais qui ignore encore nos relations ?

— Qui le sait ? Une poignée de gens sur lesquels je peux compter.

— Et n’as-tu pas tué Naïra ? Et ne règnes-tu pas sur Célubée ?

— Je n’ai pas tué Naïra, ainsi que tu le sais. C’est d’une morsure de serpent qu’il est mort…

— Et pourquoi se trouvait-il là ?

— Parce que Naïra le voulait. Quant à Célubée, ne règne que celui qui est roi.”

Zara ne demanda plus jamais à être épousée, mais se sentit de plus en plus troublée par les paroles de Mizar auxquelles elle découvrait des sens toujours nouveaux.

 

À peu de temps de là, Mizar se rendit à Arkkande. Avant son départ, il présenta à Hamal un jeune soldat du nom de Selen. Il appartenait à une vieille famille de Célubée. C’était un très grand garçon, de belle allure, d’un courage démesuré et qui entretenait à plaisir l’histoire qui courait sur sa famille, selon laquelle il descendrait, par les femmes, de Neter. Intelligent et fin, à première vue, il parlait beaucoup et bien, savait faire rire son auditoire autant que résumer les problèmes qui se posaient. Mais Mizar pensait qu’il était trop vaniteux et trop bavard pour être profondément intelligent. Il lui manquerait toujours cette force qui consiste à savoir jouer les faibles quand on n’a pas en main tous les atouts et celle que donne l’habitude de la lucidité. Selen était convaincu de sa valeur et avait réussi à en convaincre plus d’un.

Il avait hésité entre la prêtrise et la guerre à l’époque de son adolescence et avait finalement choisi de devenir soldat. Cependant, avant de prendre cette décision, il avait un moment suivi le sillage de Naïra. Il l’avait souvent accompagné, beaucoup questionné, s’était soumis aux pratiques et aux prières qu’il lui demandait. Au point que Naïra avait cru alors avoir trouvé son disciple favori, celui auquel il abandonnerait sa fonction à sa mort. Mais Selen avait renoncé pour des raisons qu’il n’avait pas expliquées, soit que l’importance du savoir à acquérir l’ait rebuté, soit que, plus simplement, il ait pensé que, compte tenu de ses incontestables qualités physiques, il réussirait mieux dans l’armée. Naïra en avait été mortifié, mais Selen avait su l’apaiser et avait maintenu avec lui des relations fréquentes et intimes.

Aussi, lorsque Zara apprit que Mizar avait placé Selen auprès de son fils, elle se mit en colère.

“Que t’arrive-t-il, Mizar ? Ne sais-tu pas que cet homme a suivi Naïra longtemps ? Il a appris de lui le culte du dieu fou que tu as ordonné de cesser. Selen doit sûrement conserver au fond de lui quelque vénération pour le dieu de Naïra. Et songe combien il doit nous détester tous les deux…

— Pourquoi nous détesterait-il ?

— À cause de la mort de Naïra.

— Il n’y a aucun rapport entre nous et la mort de Naïra. Cesse, une fois pour toutes, de croire des choses qui ne sont pas.

“Ce garçon est courageux. Il a aimé Naïra. Il aimera donc Hamal et le défendra s’il en est besoin.

— Mais il pourrait avoir sur Hamal quelque mauvaise influence s’il l’incitait à reprendre les idées de son père.

— Je ne l’ai pas mis auprès de ton fils pour qu’il le conseille, mais pour qu’il le protège en mon absence. Toi seule peut le conseiller.”

Zara n’était pas contente mais elle s’inclina. Mizar partait pour Arkkande parce que les bruits qui lui en étaient revenus l’inquiétaient. Les Arkkandiens avaient appris que leur roi avait rendu un culte à leur dieu et avait, comme eux, recouru aux serpents pour exprimer son adoration. Cette information avait donné une nouvelle force à cette religion que Mizar et Zara s’étaient empressés d’interdire à la mort de Naïra. On parlait à nouveau de sacrifices humains et de colliers de serpents enroulés non seulement autour des gorges des prêtres aguerris et en maîtrisant la technique, mais aussi de celles des fidèles. Ces derniers se faisaient immanquablement mordre et périssaient dans d’abominables souffrances car les serpents étaient choisis pour la violence de leur venin.

 

Lorsqu’il fut à Arkkande, Mizar observa ce qui s’y passait. Il se promena beaucoup et assista discrètement, afin d’éviter de s’y faire reconnaître, à quelques-unes des cérémonies dont Arkkande était si friande. L’homme qui administrait Arkkande et son arrière-pays avait manifestement été gagné aux idées nouvelles. Mizar se garda de discuter avec lui. Quand il eut suffisamment évalué la situation, il passa dans le pays du cuivre. Malgré les victoires emportées par Alcor sur la population de cette région, elle était restée plus indépendante qu’Arkkande. Elle était trop éloignée de Célubée pour qu’on pût y exercer un véritable contrôle. Aussi la population se gouvernait-elle seule sous le regard attentif, mais distant, des souverains de Célubée. Mizar y était venu aux temps de son errance. Il avait remarqué l’extrême douceur et la sagesse des habitants, aussi raisonnables et travailleurs que ceux d’Arkkande étaient excentriques et portés à l’oisiveté.

Mizar, en y parvenant, constata avec surprise que le culte du dieu noir y avait pénétré. Il ne rencontrait pas l’adhésion de la majorité comme à Arkkande, et les cérémonies aux serpents y étaient plus retenues. On adorait ce dieu nouveau avec modération et prudence. Mizar revint de son voyage à la fois satisfait parce que tout ce qu’il avait vu allait dans le sens de ses intérêts et perplexe de l’espèce de folie qui semblait avoir saisi ces trois peuples nichés entre les plissements du monde.

À son retour, il parla abondamment à tous ceux qu’il rencontrait de ce qu’il avait observé. Il manifesta chaque fois beaucoup d’inquiétude. Et ceux qui venaient lui parler repartaient troublés. Avec Zara, il eut plus de difficultés, car elle n’admettait pas qu’il se soit borné à regarder autour de lui sans prendre aucune mesure pour mettre fin à l’emprise intolérable de cette nouvelle religion. Il protesta qu’il n’avait rien voulu décider seul. Elle refusa de le croire et se mit en colère. Comme il suggérait qu’il serait bon qu’Hamal soit informé de ce qui se passait dans les terres sur lesquelles il régnait, et contribue à la décision qui serait prise, elle l’entraîna dans la chambre du roi. Il n’y était pas seul. Selen se trouvait avec lui. Zara ressortit immédiatement. Mizar, lui, demeura pour s’entretenir avec les deux jeunes hommes.

Pendant son absence, Hamal s’était entiché de Selen. La beauté et l’élégance du jeune soldat, autant que son sens de la repartie, son caractère enjoué et intrépide avaient conquis le pauvre Hamal qui souffrait d’être sans attrait particulier et s’avouait, dans ses instants de désespoir ultime, sa totale inadaptation non seulement au pouvoir que le sort lui avait confié, mais à l’existence. Désormais, Hamal vivait à travers Selen et tirait de la fierté de ce que celui-ci paraisse l’aimer au point de ne vouloir jamais le quitter. Aussi Selen avait-il acquis sur son roi une influence qu’il savait – s’il se montrait suffisamment habile – inaltérable. Mizar, au cours des moments qu’il passa auprès d’eux, le nota et s’en réjouit. Il savait que lorsque Zara reviendrait entretenir son fils des progrès du culte du dieu noir, Hamal en référerait aussitôt à Selen et ne voudrait suivre que les avis de ce dernier. C’était ce qu’il voulait.

Hamal refusa de prendre des mesures à l’encontre des sectateurs du dieu de son père. Zara en demeura muette d’incompréhension. Comme il ne voulut pas, parce qu’il la craignait encore, lui donner les raisons de son comportement, elle lui envoya tour à tour Mizar et le Grand-Prêtre pour tenter de le convaincre. Mizar se contenta de rapporter ce qu’il avait vu et d’insister sur la nécessité de ne pas encourager d’aussi dangereuses pratiques. Quant au Grand-Prêtre, à la demande de Mizar, il rappela en des termes très généraux, la véritable religion de Célubée et l’inexistence de ce dieu étrange dont on paraissait faire aujourd’hui tant de cas. Hamal ne trouva pas dans ces deux sermons matière à changer d’avis. Il s’en remit à son cher Selen, trop heureux de lui faire plaisir en protégeant le dieu que ce dernier aimait tant et auquel il continuait, à la lumière de la lune, de vouer le culte appris de Naïra. Selen voulait voir comment les prêtres sacrifiaient les serpents. Hamal avait promis qu’un jour, il l’emmènerait dans le pays d’où était venu son dieu. En dépit de sa faiblesse de caractère, Hamal ne s’était pas laissé gagner aux idées de Selen. Il les respectait parce qu’elles étaient celles de son ami. Mais il ne ressentait pour elles aucun goût particulier. Les dieux de Célubée lui paraissaient assez compliqués et nombreux pour ne pas éprouver le besoin d’en ajouter de nouveaux.

Il se passa quelque temps où Mizar assura tous ceux qu’il croisait ou qui venaient le voir, qu’il s’efforçait de convaincre le jeune Hamal de sévir contre les Arkkandiens. Si l’armée se montrait la plus soucieuse de voir le roi réprimer ce mouvement, l’ensemble des Célubéens admettaient mal que ce peuple étranger, qui avait été vaincu, ait le front de se rebeller. On chuchotait que des Arkkandiens étaient venus pour implanter leur dieu à Célubée. On racontait qu’ils s’étaient installés sur la montagne, à cet endroit suspendu au milieu du ciel, où l’on accédait difficilement et où brillait certaines nuits un feu si vif qu’on le supposait entretenu par des forces démoniaques. Ce feu et ce qu’on croyait y distinguer affolaient le peuple qui ne parvenait pas à oublier cette nuit sur la montagne au cours de laquelle Naïra avait sacrifié deux hommes à son dieu. Célubée avait détesté ces deux conseillers au point de souhaiter leur mort. Elle ne s’était pourtant jamais remise de la manière dont ils avaient perdu la vie. Zara n’avait pas non plus réussi à empêcher de courir à travers la ville les rumeurs sur la mort du petit garçon.

 

Lorsque éclata la nouvelle qu’Hamal partait pour Arkkande, Célubée s’inquiéta jusqu’à ce que Zara, qui avait résolu d’accompagner son fils, fasse dire qu’il allait extirper la religion nouvelle. Mais il partit avec une si faible escorte que les soupçons réapparurent aussitôt qu’il se fut éloigné. Mizar était demeuré à Célubée et on vint l’interroger presque quotidiennement, d’abord pour connaître les raisons réelles du départ d’Hamal, puis pour savoir s’il avait reçu des messages d’Arkkande. Mizar se montrait si mystérieux qu’on pouvait en tirer n’importe quelle conclusion. L’inquiétude grandissait dans Célubée, d’autant que brillait chaque nuit le grand feu de la montagne et que l’on découvrait de temps à autre, non seulement sur les chemins de la montagne, mais aussi au milieu des rues, des dépouilles de serpents.

Pour apaiser les esprits, Mizar envoya à Arkkande un homme qui lui était entièrement dévoué avec mission de lui rapporter ce qui s’y passait et ce qu’y faisaient Hamal et sa suite. Lorsque le peuple apprit le retour du messager, il se précipita à la maison royale. Mizar sortit bientôt, le visage crispé. Il fit face à la foule et lui parla d’une voix si éteinte qu’il fallut que les premiers rangs chuchotent aux autres ce qu’il disait. Et ce qu’il disait était si épouvantable que la consternation s’empara de l’assemblée.

Hamal s’était rendu à plusieurs reprises aux endroits où se pratiquait le culte interdit. Son ami Selen était allé jusqu’à participer aux rites barbares. Hamal, d’après ce que le messager venait de rapporter à Mizar, s’apprêtait à rentrer, convaincu de la nécessité de réintroduire à Célubée le dieu de son père. Il avait convié plusieurs prêtres d’Arkkande à l’accompagner et décidé que Selen remplacerait le Grand-Prêtre qu’il avait trop rapidement désigné après la mort de Naïra.

Un long silence tomba. Chacun put voir la détresse de Mizar. La foule, inquiète, mais ne sachant que faire, regardait alternativement le sol et Mizar, attendant que descende sur elle sa sagesse. Mais Mizar ne disait rien et ses yeux, perdus dans d’imperceptibles lointains, restaient indéchiffrables. Ce fut le Grand-Prêtre qui, jusque-là immobile et silencieux au premier rang, réagit. D’un bond, il se plaça au côté de Mizar et parla au peuple.

“Allons-nous supporter qu’un jeune homme étourdi, héritier de la folie de son père, nous impose des convictions étrangères, propagées par des prêtres infernaux et que fortifie auprès de lui un ambitieux sans scrupule, qui a trop longtemps hésité entre la prêtrise et l’armée ?

“Allons-nous tolérer encore un règne sans ordre et sans sécurité, où la violence et le danger nous guettent à chaque heure de la nuit ?

“Allons-nous accepter cette usurpation sans fondement quand nous avons parmi nous un descendant direct de Neter, qui est un sage parmi les sages ; qui a toujours montré par sa conduite son attachement à Célubée et son respect des usages et des rites ?

“Quand Hamal est monté sur le trône, il aurait pu l’en écarter, car il était, comme Naïra, le petit-fils du roi Alcor. Coule en outre dans ses veines le sang de Larme, reine d’entre les reines. Plus que Naïra et donc qu’Hamal, il était digne de régner, digne de reprendre la charge instituée par Neter, son ancêtre. Mais il a préféré laisser Hamal devenir roi et il s’est contenté de le conseiller discrètement pour ne pas bousculer les traditions de Célubée.

“Mizar, je te le demande au nom de Célubée, qui va bientôt te le demander elle-même : sois notre roi ! Défends-nous de ceux qui veulent nous arracher notre âme !”

Mizar avait perdu son expression rêveuse au fur et à mesure que parlait le Grand-Prêtre. Ses traits s’étaient concentrés et durcis. Lorsque le Grand-Prêtre eut achevé son discours, il parut sur le point de répondre et ses sourcils froncés laissaient supposer qu’il était fâché. Mais Célubée l’en empêcha, car un hurlement monta de la foule, reprenant les paroles du prêtre :

“Mizar ! Sois notre roi ! Sois notre roi, Mizar ! Défends-nous ! Protège-nous ! Sois notre roi !”

Mizar leva le bras pour demander le silence. Aussitôt, la clameur sourde s’éteignit. Mizar regarda de tous côtés avant de prendre la parole.

“Peuple de Célubée, que j’aime comme t’ont aimé avant moi Alcor, mon grand-père, Larme, ma chère grand-mère, et Neter qui fonda ta puissance, tu ne peux me demander pareille chose…”

Mizar soupira tristement. Tout son visage paraissait désemparé et accablé. Célubée tressaillit d’inquiétude. Le peuple se préparait à crier à nouveau, mais Mizar poursuivit :

“Jamais on ne vit deux rois en même temps à Célubée. Jamais, non plus, on n’y défit un roi. Quelle serait mon autorité face au roi légitime qui est Hamal ? Si son cœur est perverti, il demeure votre souverain et je ne saurais prendre sa place. Peut-être les dieux déchireront-ils la membrane dont le faux dieu a couvert ses yeux. Peut-être vous reviendra-t-il bientôt, fidèle aux institutions de Célubée et prêt à remplir ses fonctions. Je ne puis répondre à votre demande, même si je frémis de joie à l’estime que vous me portez.”

Mizar allait rentrer dans la maison royale, mais le Grand-Prêtre posa sa main sur son bras.

“Reste, Mizar ! Écoute ton peuple, il n’a pas fini de te parler.”

En effet, un homme sortit de la foule et marcha vers Mizar. C’était un soldat connu de tous pour sa probité et sa vaillance. En l’absence du capitaine des troupes que Zara avait emmené dans l’escorte de son fils, c’est à lui qu’Hamal avait confié l’armée.

“Tu ne peux refuser, dit-il. Si Hamal est devenu notre roi, c’est parce que nous ne nous sommes pas opposés à son avènement. Mais ce que nous avons accepté, nous pouvons aujourd’hui le refuser. Certains de tes ancêtres ont cru qu’ils pouvaient régner sur nous en faisant bon marché de notre opinion. Ils étaient suffisamment avisés dans leur gouvernement pour que nous ne nous dressions pas contre eux, quelle qu’ait été leur puissance. S’ils avaient failli à leur charge, nous les aurions défaits. Aujourd’hui, Hamal ne respecte plus les engagements qu’il a pris à notre égard. Nous retrouvons donc la liberté de choisir un nouveau roi.

“Ne crains pas pour ton autorité, Mizar. Ta légitimité viendra de nous, qui t’aurons élu. Nous te suivrons toujours et t’obéirons toujours, puisque nous t’aurons nous-mêmes désigné.

“Deviens notre roi. Ton sang est pur et tu es le plus sage d’entre nous.

— Tu raisonnes sur le pouvoir en véritable souverain, répondit Mizar en souriant.

— Non, répliqua l’homme, sinon je ne soutiendrais pas pareilles idées. Je raisonne en homme du peuple.

— Sans doute, reprit Mizar, toujours souriant, car tu ne me proposerais pas sinon de devenir roi de par la volonté du peuple. Ce peuple qui me nommerait aujourd’hui pourrait demain m’abattre. Il faut respecter les traditions pour préserver l’autorité et tu le sais bien.

— Tu es trop intelligent pour moi, repartit l’autre et je crois que tu pourrais ainsi argumenter pendant des heures.

“Ce que je dis, c’est que nous avons à choisir entre rompre des usages antiques et renoncer à ce que nous sommes. Nous préférons conserver notre âme, comme l’a dit notre Grand-Prêtre. Je te le répète, nous te suivrons jusqu’au bout de la vie, si tu nous le demandes. Notre fidélité sera inébranlable et nous respecterons dans les temps à venir les successeurs que tu te choisiras.

“Demande-nous notre parole, nous te la donnons ! Demande-nous nos bras, ils sont à toi ! Demande-nous notre sang, nous le verserons ! Mais sauve-nous en devenant notre roi.”

Mizar ne souriait plus. Il regardait gravement le soldat qui le regardait gravement, sans humilité, mais avec cette dignité que reflétait chacun des visages de l’assemblée. Celui-ci dit encore :

“Nous ne t’implorerons pas, Mizar, parce que nous n’avons pas à le faire et parce que nous savons que tu ne peux faire autrement qu’accepter.”

Il recula pour rentrer dans la foule. Tout se tut. Tous regardèrent Mizar qui ne parlait pas, mais avait posé les yeux sur eux. Il fit un pas en avant et dit d’une voix claire, mais ni tonnante, ni triomphante : “ J’accepte.”

Célubée, qui s’attendait à un discours, qui aimait beaucoup les discours, ne comprit pas immédiatement qu’il n’ajouterait rien et demeura quelques instants interloquée. Mizar la contemplait et un mince sourire effleura à nouveau ses lèvres. Il ne disparut qu’avec les cris de joie. Alors, il leur tourna le dos et regagna la maison royale. Il était roi de Célubée.

 

La nouvelle en courut jusqu’à Arkkande. Lorsqu’ils l’apprirent, Zara se désespéra, Hamal ne dit mot, tandis que Selen entrait dans une violente colère. C’est lui qui ranima l’énergie défaillante de Zara et la persuada de se joindre à lui pour convaincre Hamal de prendre les armes contre l’usurpation dont il était victime. Le gouverneur d’Arkkande vint, dès qu’il sut ce qui s’était passé à Célubée, offrir ses services et ceux des soldats en poste dans le pays d’Arkkande. Lorsque Hamal eut enfin compris ce qu’impliquait la désignation de Mizar comme roi de Célubée, il réclama son capitaine des troupes.

Quand ce dernier entra, son visage était si bouleversé que Zara en fut saisie.

“As-tu appris ce qui s’est passé à Célubée ? Sais-tu que le traître Mizar y a pris le pouvoir ? demanda Selen.

— Je sais, répondit-il, que le peuple de Célubée s’est choisi un nouveau roi.

— Que veux-tu dire ? interrogea Zara. Cela signifie-t-il que tu es du parti de Mizar ?

— Tu le sais bien, dit-il en baissant les yeux.

— Allons, intervint Hamal, tu ne peux soutenir Mizar. N’es-tu pas venu ici avec nous ? Ne m’as-tu pas toujours loyalement servi ?

— Je t’ai servi parce que Mizar te servait et qu’il m’avait demandé de le faire. Aujourd’hui que Mizar t’a abandonné, qu’il est mon roi, je ne peux plus rester ton capitaine des troupes.

— Sais-tu, demanda Selen, fou de rage, ce qui t’attend, si tu persistes dans cette attitude ?

— Je le sais.

— Tu n’as pas peur de la mort ?

— Si, mais je crains davantage encore de trahir Célubée et de perdre l’estime de moi-même.”

Le gouverneur alla chercher deux soldats qui emmenèrent le capitaine. Zara fit un pas en avant au moment où il partait, comme pour faire ou dire quelque chose. Mais il lui jeta un tel regard qu’elle demeura immobile et silencieuse.

Ils passèrent ensemble le reste de la journée à établir un plan et à compter le nombre d’hommes dont ils disposaient. Plusieurs habitants d’Arkkande se présentèrent pour les assurer de leur soutien et de celui de leur famille. Au crépuscule, ils se savaient suffisamment forts pour reprendre Célubée. Arkkande s’était soulevée contre Mizar et avait fait allégeance à Hamal. Tous s’en réjouissaient sauf Zara qui, de plus en plus agitée, marchait sans cesse d’un bout à l’autre de la pièce. Ses yeux s’emplissaient de larmes à mesure que les nouvelles de la révolte d’Arkkande leur parvenaient.

Lorsque la nuit fut tombée, Selen fit servir le festin qu’il avait commandé au cours de l’après-midi. On s’installa dehors sur la plus grande place d’Arkkande, celle où avaient lieu les anciens sacrifices, celle où les prêtres dépouillaient leurs serpents, et l’on festoya. Les Arkkandiens et les Célubéens échangèrent de nombreuses plaisanteries sur les victoires qu’ils allaient remporter. On conspua le nom de Mizar et l’un des prêtres prononça même des incantations destinées à entraîner sa mort. Zara, qui s’était assise dans un recoin d’ombre et avait mangé du bout des lèvres, regardait sans les voir les participants de la fête. Elle n’écoutait rien de ce qu’elle entendait. Lorsqu’on leur avait annoncé qu’Arkkande venait de prendre parti pour Hamal, elle avait essayé d’intervenir auprès de son fils : “Ne comprends-tu pas, lui aurait-elle dit, que ce n’est pas pour toi qu’ils vont se lever, mais contre Célubée, contre notre pays. Et si nous l’emportons grâce à leur aide, nous ne pourrons plus jamais les maintenir sous notre tutelle. C’en sera fini de la souveraineté de Célubée sur Arkkande.” Mais quand elle avait vu les yeux de Selen, agrandis par l’excitation et fermés à tout ce qui n’était pas sa présente obsession et ceux d’Hamal, béatement attachés sur ceux de son ami, elle s’était tue. Elle ne s’était plus mêlée au débat. À peine si elle avait répondu aux questions qu’ils lui avaient posées.

Elle se leva et s’enfonça dans la nuit. Elle se glissa jusqu’à la maison où l’on avait enfermé le capitaine des troupes. À la demande de Selen, Hamal avait décidé qu’on l’exécuterait le lendemain. On le livrerait aux serpents sacrés que les prêtres entretenaient dans un enclos un peu à l’écart de la ville. En le mordant et le tuant, ils s’imprégneraient de sa force et deviendraient plus dignes d’être sacrifiés au dieu noir. Il s’agissait moins d’une maison que de l’un de ces abris sommaires que se construisaient les soldats de Célubée lorsqu’ils partaient en expédition. Elle était gardée, non par un Célubéen, mais par un Arkkandien, afin d’éviter qu’il ne se laisse convaincre par l’autorité du capitaine. Zara le remarqua et s’écarta dans l’obscurité. Elle contourna la maison. Elle tâta dans les ténèbres les branchages jusqu’à ce qu’elle trouve un piquet mal enfoncé. Elle le souleva et avec lui l’entrecroisement de bois qu’il soutenait. Elle se mit à quatre pattes et, maintenant d’une main le mur natté, se faufila à l’intérieur.

Zara buta presque aussitôt contre la jambe du capitaine des troupes. Elle l’entendit étouffer une exclamation. Il se rendit cependant compte que ce qui venait de le heurter n’étant pas entré par la porte, ne pouvait être la mort qu’il attendait. Elle chuchota dans la nuit.

“C’est Zara. Ne crains rien.

— Zara ! Que fais-tu ici ?

— J’avais besoin de te parler.”

Sa main se promena sur le sol, jusqu’à ce qu’elle retrouve le corps du soldat. Elle posa la main sur sa jambe.

“Que t’a-t-on fait ? demanda-t-elle.

— Rien, sinon me lier pieds et poings et m’enfermer ici sans me donner à manger ni à boire. Jusqu’ici c’est très supportable.

— Cela risque de l’être moins prochainement.

— Je le sais.

— Pourquoi avoir dit devant Selen et Hamal que ton roi était Mizar ? Tu pouvais feindre et t’enfuir ensuite.

— Tu ne me l’aurais pas pardonné. Et… j’espérais t’aider à ouvrir les yeux sur les risques que prend Hamal en ce moment. J’y ai réussi sans doute, puisque te voilà.

— Oui, je crois que tu es parvenu à tes fins. Hamal ne devrait pas résister. Je le crois aussi. Son intérêt et celui de Célubée est qu’il fuie vers une contrée nouvelle, loin de Mizar et de Célubée.

“Cependant, Hamal ne m’écoutera pas. Il va se battre. Il est convaincu de l’emporter. Rien ne le fera changer d’avis, surtout pas moi. Aussi, quoi que je pense, je dois rester avec lui. S’il y a une chance qu’il triomphe, je pourrais peut-être ensuite le conseiller utilement pour lui éviter des erreurs. S’il doit échouer, il faut que je sois avec lui, parce que je suis sa mère et qu’il aura besoin de moi.

— Tu es une femme de valeur, Zara.

— Non. Je sais bien que non. Si je l’étais réellement, rien de tout cela ne serait arrivé. Larme aurait su maîtriser les événements et les hommes. Moi, je me suis laissé dépasser.”

Le capitaine ne répondit pas. Elle se rapprocha de lui et poursuivit plus bas encore :

“Il y a toutefois quelque chose que je veux faire avant de m’en remettre au destin. C’est pour cela que je suis venue ce soir. Je ne veux pas que tu meures. Tu m’as aidée autrefois. Tu aurais pu me perdre. Tu m’as protégée et conseillée. J’ai mal suivi tes conseils, sans doute… Qu’importe, j’ai une dette envers toi.”

Elle sortit de sa robe une lame effilée et trancha les liens.

“Tu es libre. On peut passer sans difficulté à l’arrière de la hutte. Sois prudent et silencieux et tu seras bientôt à Célubée.

— Zara, ne reste pas. Pars avec moi !

— Ce n’est pas possible, je te l’ai dit. Mais mon cœur est avec toi, avec ta fidélité, avec Célubée où tu vas rentrer et que je ne reverrai peut-être jamais. Va-t’en à présent.”

Elle souleva à nouveau la paroi. Quand il fut sorti, il l’aida à son tour. Ils se glissèrent jusqu’au chemin voisin qui contournait Arkkande et remontait vers les montagnes. Elle le laissa. Il lui prit les mains et les serra entre les siennes, sans un mot, avant de se dissiper dans la nuit.

 

Hamal, Selen et le gouverneur eurent tôt fait de lever leur armée. Ils se mirent en route. Zara les accompagnait. Ils escomptaient prendre Célubée par surprise, malgré la fuite du capitaine des troupes qui avait dû depuis longtemps regagner Célubée et informer Mizar de la détermination de ses adversaires. Zara avait toutefois hasardé que Mizar pouvait avoir pris les devants. Ils ne voulurent pas l’écouter, car ils jugeaient impensable que, dans l’euphorie de sa désignation, Mizar puisse songer à se battre.

Lorsqu’une nuit l’armée de Célubée, conduite par Mizar et le capitaine des troupes, encercla leur avant-garde – ce que leur apprirent les feux et le fracas que répercutait la montagne – Hamal et Selen, surpris, réagirent différemment, ce qui contribua à leur affaiblissement. Hamal, pris de peur, s’enfuit aussitôt vers Arkkande, emmenant avec lui une partie de ses troupes pour le protéger. Il contraignit sa mère à le suivre. Elle chercha d’abord à résister. Mais quand elle s’aperçut qu’il était terrorisé et incapable de se maîtriser, elle se mit en route avec lui. Selen était soldat, courageux et furieux de ce que Mizar avait osé faire. Il resta sur place avec les soldats qu’Hamal voulut bien lui abandonner. Il n’essaya pas de retenir Hamal, comprenant vite qu’il le gênerait plus qu’il ne l’aiderait.

En arrivant devant le piton où Selen s’était campé, Mizar divisa ses troupes en deux. Il en confia une moitié au soldat qui lui avait demandé de devenir roi et la lança à la poursuite d’Hamal, avec de fort précises instructions. Avec l’autre, il donna l’assaut. Bien que Selen se battît avec une férocité et une témérité telles qu’elles stimulaient ses hommes, Mizar finit par investir l’endroit. Il se rua sur Selen qu’il perça de sa lance avant que l’autre ne puisse parer l’attaque. Il enfonça la pointe jusqu’à ce qu’elle traverse le corps du jeune homme et l’entraîne en arrière. Elle se ficha en terre, embrochant Selen entre ciel et terre, aux pieds de Mizar. Celui-ci jeta un regard froid à Selen que l’humiliation de sa mort empêchait de mourir. Il semblait n’en pas finir d’expirer, cherchant sans cesse à reprendre son souffle, à retenir le sang qui suintait de l’épieu enfoncé dans sa poitrine et balbutiant des mots incompréhensibles, dont Mizar devina qu’ils devaient être des malédictions. Lorsqu’enfin il trépassa, Mizar se détourna. Il ne rentra pas dans les combats engagés autour de lui et s’installa à l’écart, dans la nuit où l’on ne pouvait le voir, mais d’où, lui, pouvait surveiller, dans le tremblement des feux, le carnage qu’il avait ordonné.

Il n’y eut pas de quartier. À l’aube, Mizar envoya un détachement pour renforcer les troupes parties sur les traces d’Hamal et rentra avec le reste de ses hommes à Célubée, sans prendre seulement la peine d’enterrer les cadavres ennemis. Quelques hommes ramenèrent cependant avec eux ceux des morts qui venaient de Célubée et étaient de leur parenté. À Célubée, on attendait Mizar avec impatience. On lui fit un triomphe, malgré les dépouilles sanglantes des Célubéens qui s’étaient battus aux côtés d’Hamal et sur lesquelles pas un seul Célubéen ne voulut jeter les yeux.

 

Le reste de l’armée revint quelques jours plus tard. Son chef, qui ramenait de nombreux prisonniers, les fit enfermer sur les bords du fleuve dans une série de cabanes inutilisées. Il remonta ensuite les rues de Célubée, suivi par la foule qui l’acclamait, le touchait et cherchait à lui prendre le grand sac qu’il tenait fermement. Mizar l’attendait devant la maison royale.

“Te voilà revenu. J’apprends par la rumeur, qui enfle dans Célubée, que tu es victorieux.

— Victorieux, Mizar. J’ai défait Hamal aux portes d’Arkkande où il cherchait refuge. J’ai écrasé ses hommes. Ceux qui n’ont pas péri dans la bataille, je les ai ramenés ici comme prisonniers, ainsi que tu l’avais souhaité.

“Quant à Hamal, il a eu le sort qu’il méritait, celui que tu avais ordonné.”

Alors, il ouvrit son sac et, y plongeant le bras, en retira la tête d’Hamal qu’il brandit au-dessus de lui. Célubée délira de bonheur et acclama son roi et le soldat. Mizar se saisit de la chevelure poisseuse d’Hamal et tint la tête à bout de bras devant lui. Les yeux grands ouverts étaient demeurés, malgré la mort, terrorisés. Son regard figé, pour l’éternité, par la panique fit frissonner Mizar. Il haussa enfin les épaules, comme pour se débarrasser du poids qui y était soudain tombé et planta la tête sur l’un des pieux qui bordaient son jardin.

“Que les rois de Célubée qui auront trahi leur peuple se souviennent toujours d’Hamal”, dit-il, après s’être écarté de la statue macabre qu’il avait installée devant chez lui. Le peuple l’acclama encore et Mizar maugréa doucement : “Du sang, rien que du sang, il faut du sang pour se les attacher”, avant d’emmener avec lui dans la maison royale le soldat et le capitaine des troupes, qui venaient de rejoindre la foule. Ils s’entretinrent longtemps ensemble, si longtemps que la nuit était tombée lorsque les deux militaires quittèrent la maison royale.

Peu après, Mizar sortit à son tour. Il descendit vers Célubée par les rues noires et silencieuses, s’éclairant d’une torche. À la sortie de la cité, il se dirigea vers le fleuve, là où se trouvaient les cabanes des prisonniers. Elles étaient toutes gardées et les soldats le saluèrent quand il passa devant eux, se dirigeant vers la plus éloignée d’entre elles, qui se trouvait un peu à l’écart des autres. Il en congédia le gardien avant d’y pénétrer.

Dedans, Zara était allongée, les yeux grands ouverts. Elle se redressa dès qu’entra Mizar. Il s’assit à côté d’elle, fichant en terre son flambeau. Il la regarda longuement. Ses yeux sombres le dévisageaient avec étonnement. Enfin, il parla.

“On m’a dit que tu craignais de ne pas revoir Célubée.

— C’est exact.

— Te voici de retour, pourtant.”

Elle le regarda fixement pour tenter de comprendre ce qu’il voulait dire. Mizar vit passer dans ses yeux tristes une lueur d’espoir. Elle reprit cependant :

“Sans Hamal, que tu as fait mettre à mort…

— À quoi t’attendais-tu donc ? demanda-t-il sèchement.

— On a dû te le dire, puisque tu sais tout”, répondit-elle amèrement en baissant les yeux.

Elle fixa le sol un long moment, le temps que cessent les battements de son cœur. Elle voulait se calmer, se fortifier de l’impression fugitive qu’il était venu la chercher pour la ramener avec lui dans la maison royale et que démentait la brutalité de sa dernière phrase. Elle voulait encore un moment de répit, encore un moment d’incertitude où elle pourrait continuer à rêver sur l’avenir. Elle savait que, lorsqu’elle le regarderait, il n’y aurait plus de doute. Elle saurait ce qui allait advenir d’elle.

Elle leva enfin les yeux vers lui, vers son regard fixé sévèrement sur elle. Elle comprit qu’elle allait mourir. Elle déglutit lentement pour avoir le temps de maîtriser l’angoisse qui, tout à coup, lui écrasait le cœur. Elle ébaucha un sourire et demanda à voix basse :

“Mizar, m’as-tu vraiment aimée ?”

Mizar perdit soudain son expression froide. Elle vit ses yeux se teinter d’incompréhension d’abord, puis, très vite, s’humecter d’émotion. Il se pencha vers elle.

“Zara, ma chère Zara, bien sûr que je t’ai aimée, bien sûr…” Il n’acheva pas sa phrase. Ses yeux étaient maintenant humides. Il prit la main de Zara et la pressa tendrement contre sa joue. Il soupira.

“Il faut que je t’épargne. Je pensais pouvoir être plus ferme.

— Tu pensais t’être débarrassé de moi ?

— Oui, admit-il.

— Mais, reprit-elle, je ne veux pas. Je ne veux pas de ta pitié. Ne m’épargne pas au nom de sentiments que tu as éprouvés pour moi et que, peut-être, tu éprouves encore parfois, comme ce soir.

“Que serait ma vie ? Je ne pourrais supporter de rester enfermée ici. Et toi, tu ne pourrais me rendre la liberté, car tu craindrais toujours que je ne complote contre toi pour venger mon fils. Et ne serait-ce pas mon devoir de mère ?

“Et même me sachant prisonnière ici, tu regretterais toujours ce moment de faiblesse. Tu t’en voudrais d’avoir cédé à tes sentiments et à tes souvenirs, parce que tu saurais que je suis plus dangereuse, prisonnière que morte. J’ai régné sur Célubée avant Hamal. J’ai été appréciée et respectée, je crois. À la moindre erreur de ta part, c’est vers moi qu’on se tournerait. Tes ennemis n’auraient de cesse de me délivrer…

“Non, Mizar, je ne supporterais pas de vivre ainsi, en sachant qu’à chaque heure qui passe, tu regrettes de m’avoir laissé la vie sauve. J’aime mieux mourir.

— Mais si je te fais périr, à chaque heure qui passera, je regretterai ta mort. Et ce sera un tourment éternel, invivable.

— J’aime mieux, Mizar, que tu regrettes ma mort, plutôt que ma vie.

— Ne peux-tu me donner ta parole que jamais tu ne tenteras quoi que ce soit contre moi ?

— Tu sais bien que je ne le puis.

— Tu ne veux rien faire pour être sauvée ?

— Rien. Que je meure en sachant que tu m’as aimée et que ma mort te désespérera tout le restant de ta vie, rendant amer ce pouvoir que tu as tant désiré, me suffit.

— Pourquoi n’es-tu pas revenue avec le capitaine des troupes ?

— M’aurais-tu plus aimée pour cela ? Tu m’en aurais voulu de choisir le camp du plus fort, quand mon devoir était de demeurer avec le plus faible.

“Je n’ai pas failli, Mizar, du moins pas dans mon comportement personnel. Ma mort en sera le couronnement. Survivre serait lâche et déshonorant.”

D’une toute petite voix, elle ajouta : “J’ai grand-peur de la mort, Mizar, de la nuit qui va tomber sur moi, peut-être pour toujours, de la souffrance de mourir aussi. Si tu veux faire quelque chose pour moi, fais que je meure très vite, sans souffrir, sans comprendre que j’ai quitté la vie.”

Mizar pinça sa bouche. Il mit la main sur l’épaule de Zara en se levant et l’étreignit : “Tu ne souffriras pas”, dit-il.

Le lendemain, il faisait nuit à nouveau dans le jardin de la maison royale et Mizar contemplait le ciel tristement. Un homme se faufila dans l’obscurité vers lui.

“C’est fait, dit-il.

— Comment…

— Bien, interrompit-il, bien. Elle n’a pas dû comprendre ce qui lui arrivait.

— Parfait”, dit Mizar en se forçant à sourire et il leva les yeux vers la nuit noire, souhaitant qu’elle l’envahisse, lui aussi, et qu’elle emporte dans ses profondeurs la douleur qui le poignait et dont il savait qu’elle ne disparaîtrait définitivement qu’avec lui-même. »

 

Anticléridès s’arrêta soudain et tourna lui aussi les yeux vers la nuit noire suspendue au-dessus de nous.

« Pourquoi, demandai-je, ne poursuis-tu pas ton récit ?

— C’est, dit-il, que je n’en sais guère plus sur Mizar. Car s’il fit consigner dans la chronique secrète de Célubée l’histoire que je viens de vous dire, il n’y fit rien inscrire d’autre ou presque rien.

« On sait seulement que son règne dura assez longtemps, que son fils aîné lui succéda, que les objets façonnés en cuivre se multiplièrent à Célubée sous son influence. On sait aussi qu’il s’intéressa beaucoup à cette chronique et aux moyens de la transmettre car le système fondé sur la tradition orale, renforcée par quelques points de repères dessinés ou gravés, lui semblait précaire. Mais ses efforts en ce sens demeurèrent vains. Il interrogea tous les marchands venus de contrées lointaines et inconnues pour savoir s’il existait une solution à cette difficulté.

— Dis-moi, interrogea Phoil, sait-on si son pouvoir fut contesté par Célubée ?

— Jamais. Ni le sien, ni celui de son fils, ni celui de son petit-fils et de tous ceux qui leur succédèrent ensuite pendant tant d’années que leur nombre a été oublié. Arkkande finit par se soumettre et feignit d’abdiquer sa religion. Mais à chaque nouveau règne, le culte du dieu noir resurgissait et le roi de Célubée devait l’interdire et punir ses prêtres et ses sectateurs. Quant au pays du cuivre, il conserva ses liens souples avec Célubée et ne lui causa jamais le moindre souci.

— En somme, reprit Phoil, avec Mizar, ce sont les descendants les plus purs de Neter, puisque son grand-père et sa grand-mère étaient frère et sœur, qui ont repris le gouvernement de Célubée. Il ne pouvait s’agir d’une usurpation.

— Sans doute, encore que renverser un roi, même dans le but de donner son trône à un plus légitime prétendant, peut être regardé comme une usurpation.

— Mais, poursuivit Phoil, lorsque s’y ajoute la circonstance que le souverain renversé avait donné la preuve de son incompétence, tandis que son rival était connu pour ses capacités, alors, il s’agit, selon moi, d’une transmission régulière du pouvoir. »

Nagar le regarda longuement, mais ne dit mot.

 

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