Célubée
Chronique de Célubée
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Comme elle y mettait moins d’elle-même et qu’elle était toujours retenue par la crainte de mal faire et de n’être pas digne de la tâche qu’on lui avait confiée, elle prit très vite l’habitude de consulter Mizar. Zara se souviendrait toujours de cette ténébreuse nuit où elle était redescendue de la terrasse sacrée, courbée sous le poids de la folie de son mari. Elle avait suivi son peuple mécaniquement, jetant des regards aveugles au chemin éclairé par les torches que portait la famille qui la précédait, concentrée sur elle-même et sur l’horreur qui parcourait sa colonne vertébrale. Lorsqu’elle avait enfin regagné sa chambre, prête à pleurer sur son sort, sur le noir destin qui l’avait fait choisir pour être l’épouse d’un roi fou et cruel et sur son incapacité à faire face aux responsabilités qu’on lui avait confiées, elle avait découvert, à la lueur du flambeau qu’on lui avait donné, Mizar, assis dans un coin de la pièce et qui semblait l’attendre. Elle demeura immobile, stupéfaite. Ils se regardèrent longuement. Après l’étonnement, passèrent dans les yeux de Zara sa détresse et son angoisse. Mais ceux de Mizar restèrent froids et inquisiteurs, comme s’ils cherchaient à percer au-delà de Zara quelque chose dont elle n’avait pas elle-même conscience.
“Mizar, chuchota-t-elle, Mizar, que vais-je devenir ?”
Sans qu’il ait fait le moindre geste, elle alla vers lui et se blottit contre lui. Il passa un bras autour de ses épaules, tandis qu’elle pleurait enfin.
“Zara, répondit-il à son oreille, Zara, mais tu vas devenir reine de Célubée.”
Elle crut qu’il plaisantait et, de surprise, ses larmes s’arrêtèrent. Elle leva les yeux vers lui, mais il ne la regardait plus. Il fixait leurs ombres dessinées sur le mur d’en face par la lumière tremblante de la torche. Il la lâcha soudainement et la salua avant de quitter la chambre.
Zara mit le temps qu’il fallut à Naïra pour lui abandonner le pouvoir à se remettre de cette étreinte irréfléchie. En ce si bref instant, elle avait, après tant de temps, réappris la douceur d’être pressée contre un homme.
Elle n’arrivait pas à démêler – pour peu qu’elle consentît à s’interroger elle-même – si au cours des années suivantes, où elle se mit à demander conseil à Mizar, elle n’attendait de lui que les réponses brèves et intelligentes qu’il lui donnait toujours. Qu’elle espérât constamment que se reproduirait entre eux quelque chose qui ressemblât à ce qui s’était passé la nuit du meurtre des conseillers, elle ne parvenait pas à se l’avouer. Elle reconnaissait pourtant que la présence de Mizar lui devenait de plus en plus nécessaire. Elle s’assombrissait lorsqu’il venait lui faire part de ses prochains voyages et elle inventait mille stratagèmes pour le détourner de ses projets. Elle détestait les jours où elle savait qu’il serait absent et devait se découvrir des occupations ou des distractions nouvelles pour se délivrer de l’ennui qui pesait alors sur elle.
Mizar paraissait indifférent à l’attention qu’elle lui portait. Elle le voyait soucieux de l’avenir de Célubée, prompt à résoudre les problèmes qui se posaient à elle, tracassé par le besoin d’en apprendre toujours plus sur son pays, alors qu’elle-même se forçait continuellement à s’intéresser au royaume que Naïra lui avait confié, autant parce qu’elle en avait accepté la responsabilité que parce qu’elle pensait avoir ainsi un terrain de rencontre et d’entente avec Mizar. Elle le surveillait. Elle remarquait que chaque jour qui passait affirmait davantage sa beauté, sa virilité et son allure fière héritée de tous les rois de Célubée. Et le voyant, elle s’inquiétait de le savoir convoité par les filles de Célubée. Elle se tourmentait de sentir les années marquer ses cheveux, ses yeux, son visage et jusqu’à ses dents qui n’étaient plus aussi blanches que par le passé.
Elle regardait grandir Hamal, cherchant en vain à se convaincre que les quelques années qui la séparaient de Mizar avaient la profondeur de toute une vie. Le petit Hamal atteignit péniblement ses dix ans. Zara avait repris quelque espoir en le voyant triompher de toutes les fièvres qui l’avaient accablé. Mais l’intelligence de son fils demeurait médiocre et, plus grave encore, Zara le savait indécis, prêt à écouter n’importe quel avis, pour peu qu’il lui soit présenté de manière attrayante. Elle essayait de lutter contre cette tendance incompatible avec les tâches qu’il aurait un jour à remplir et, pour cela, le brusquait sans cesse. Loin de donner des résultats satisfaisants, cette méthode brutale déroutait l’enfant et le persuadait de l’impossibilité de découvrir l’endroit où se tenait la vérité de toutes choses, l’incitant ainsi, par faiblesse et lassitude, à s’en remettre à l’opinion de qui aurait sa faveur. Zara avait espéré que Mizar, prêt à partager ses soucis de reine, accepterait aussi de l’aider à préparer Hamal à devenir le souverain de Célubée. Mais Mizar ne se souciait pas de Hamal et, pis, ne le supportait pas.
Après plusieurs années, Zara finit par donner tout son temps et toute son âme à l’administration du royaume de Célubée et par s’abstraire de la troublante pensée de Mizar. Il était parti pour Arkkande depuis de nombreuses semaines et n’avait envoyé aucun messager pour porter de ses nouvelles à Zara. Elle avait fini, dans les derniers temps, par trouver de l’apaisement dans ces moments où Mizar était absent. Néanmoins, elle se tourmentait cette fois de ce qu’il ne puisse pas utilement la conseiller. Naïra lui avait demandé de désigner un enfant pour l’offrir à son dieu lors de la prochaine cérémonie. Elle n’ignorait pas ce que serait le sort de l’enfant qu’elle devait choisir et tout en elle se rebellait contre la décision à laquelle son époux l’obligeait. Elle avait cherché à refuser ou à gagner du temps, mais Naïra ne s’était laissé ni fléchir ni berner.
“Zara, parce que je t’ai confié le pouvoir, il t’appartient de choisir celui de Célubée auquel reviendra l’honneur d’être offert au dieu bien-aimé. Mais tu n’as pas l’autorité pour décider que ce sacrifice n’aura pas lieu, parce que ton pouvoir n’est que délégué. Je te laisse trois jours et trois nuits pour me donner un nom. Passé ce délai, ce n’est pas un, mais deux noms que je viendrai te réclamer. Et crois-moi, tu ne refuseras pas toujours de me le donner, parce que je connais le moyen de t’y contraindre.”
Elle passa trois jours à se demander ce qu’elle pourrait bien trouver pour ne pas céder à l’exigence de Naïra. Elle était si terrorisée que son esprit, souvent inventif, se montra incapable de lui présenter la moindre solution acceptable. Elle se surprenait, par moments, à faire le tri parmi les visages d’enfants rencontrés dans les rues de Célubée. Alors, elle se sermonnait, se reprenait, chassait de son esprit ces vingtaines de visages heureux, se convainquant que devait exister quelque part une issue à l’épouvantable choix devant lequel Naïra l’avait placée et qu’elle parviendrait à la découvrir avant que ne soit expiré le délai qu’il lui avait assigné.
Au troisième jour, elle devint comme folle de n’avoir toujours rien trouvé. Les yeux noirs et rieurs des enfants de Célubée la hantaient de plus en plus. Lorsque leurs images repassaient dans son esprit, des gémissements rauques lui échappaient. Elle sentait désespérément qu’elle ne parvenait plus à réfléchir efficacement et que son cerveau se refermait et se bloquait, refusant de fonctionner. Quand tomba la troisième nuit, elle alluma une torche et scruta la pénombre dans laquelle s’enfonçait Célubée. Les larmes lui montèrent aux yeux, tandis qu’elle cherchait encore, à travers les ténèbres, à déchiffrer la volonté du destin. Elle finit même, au plus profond de son désespoir, par murmurer une prière au dieu de son mari pour le supplier d’avoir pitié d’elle et de ne pas la soumettre à pareille épreuve.
“Dieux, gémit-elle, faut-il que j’aie perdu la raison pour en être réduite à implorer un dieu malfaisant de me retirer du mal où il m’a lui-même plongée.”
Elle se remit à sa fenêtre et laissa son regard se perdre dans la grande nuit. Son esprit se détacha soudain de son corps et, pendant que ses yeux s’emplissaient à nouveau de larmes, elle connut un moment de paix incompréhensible, comme si tout avait été résolu en dehors d’elle, en un lieu qu’elle venait juste de gagner.
Elle était encore appuyée au mur quand la porte s’ouvrit et Mizar entra. Elle se tourna brusquement, chassée de sa vision apaisante. Elle cria son nom et, comme cette lointaine première nuit, courut à lui. Mizar ne la laissa pas franchir seule la distance qui les séparait et, s’avançant vers elle, la prit dans ses bras.
“Zara ! Zara, murmura-t-il, ma Zara, que t’arrive-t-il ?”
Avant qu’elle ne réponde, il la serra à plusieurs reprises contre lui et baisa ses paupières humides.
“Mizar ! J’ai tellement souhaité que tu sois là. J’ai vécu des journées abominables et tu n’étais pas là, pas là pour m’aider.
— Je suis là à présent. Je suis là pour t’aider.”
Et, ce disant, il ne cessait de l’étreindre et de l’embrasser. Après le désespoir dont elle avait cru ne jamais pouvoir sortir, Zara s’abandonna à lui, jusqu’à oublier l’origine de son tourment. Elle répondit à chacun de ses baisers, à chacune de ses étreintes, à chacune de ses douces caresses.
“Se peut-il, Mizar, se peut-il que tu sois là ? Se peut-il que tu me tiennes ainsi contre toi ? Se peut-il, se peut-il que tu m’aimes ?
— Zara, ma chère Zara, comment ne t’aimerais-je pas ? Aurais-je pu passer tant d’années auprès de toi sans apprendre à t’aimer ? Comment ne l’as-tu jamais su ?
— Et comment l’aurais-je su, si tu ne me le disais pas ?
— Était-ce à moi d’avouer mon amour à celle qui règne sur Célubée ?
— Mizar, tu ne saurais prétendre que cela seul t’a retenu jusqu’à ce jour de…
— Douce Zara, il n’est pas temps de parler de cela. Dis-moi ce qui faisait couler tes larmes, que mes lèvres ont bues sur le bord de tes yeux : j’ai avalé l’amertume de ton cœur. Plus rien ne saurait à présent t’empêcher de retrouver la paix.”
Elle se confia à Mizar, lui exposant les détails de l’exigence de Naïra. Mizar écouta sans mot dire. Ses yeux étaient redevenus froids et durs, même si sa main ne lâchait pas l’épaule de Zara.
“Il n’est pas possible de satisfaire sa demande. Tu ne peux lui livrer un nom.
— C’est ce que j’ai pensé d’abord. Mais comment faire ? Si demain je ne lui donne pas la vie d’un enfant, c’est celle de deux qu’il viendra me demander. Et ensuite ? Il m’a promis de m’y obliger. Je redoute le pire, Mizar. Sa folie est telle qu’il est réellement capable de faire le mal au nom de son dieu.
— Si tu lui donnes un nom demain, il reviendra dans quelques jours t’en réclamer un autre. Et ce second sera suivi d’un autre, puis d’un autre encore, jusqu’à ce que Célubée soit éclaboussée du sang de ses enfants. Il est impossible, Zara, que tu lui obéisses.
— Cela est impossible, Mizar, mais alors, il faut ou bien que tu trouves le moyen de tromper Naïra ou bien que nous le tuions, car jamais il n’acceptera de revenir sur sa décision.”
Mizar se détourna et Zara n’entendit pas ce qu’il répondait. Il ne voulut pas le lui répéter, prétextant que c’était sans importance. Elle aurait dû comprendre cependant, lorsqu’il lui exposa le plan que son esprit concevait au fur et à mesure qu’il le développait, que c’était bien plus important qu’il ne voulait l’avouer. Si elle l’avait entendu murmurer que le moment de tuer Naïra n’était pas encore venu, elle ne se serait sans doute pas donnée à lui avec tant de confiance et de soulagement, comme elle le fit cette nuit-là, après qu’il l’eut définitivement rassurée.
Du fait de la ruse de Mizar, il n’y eut pas, à Célubée, d’enfant sacrifié au dieu de Naïra. »
Alors, j’interrompis le récit d’Anticléridès et je demandai :
« Mais comment fit-il ? Que proposa-t-il qui put détourner Naïra de son projet ?
— Je ne le sais et personne ne peut aujourd’hui répondre à ta question, Coelia, car cela n’a pas été consigné dans la chronique secrète de Célubée. Ou bien peut-être manque-t-il un passage dans l’un des rouleaux de Nagar.
— Mais comment vivrons-nous sans connaître la réponse ?
— Comment as-tu vécu jusqu’alors ?
— Jusqu’alors, j’ignorais tout de cette histoire. Aujourd’hui, je l’ai apprise et je ne peux supporter qu’ait été perdu pour toujours le stratagème employé par Mizar.
— Peut-être est-ce mieux ainsi, reprit Anticléridès. Quoi qu’il en soit, Naïra ne renouvela jamais sa demande à Zara.
« Celle-ci, de son côté, s’appuya davantage encore que par le passé sur Mizar. Dans les moments de réelle lucidité que lui laissait sa passion, elle s’obligeait à reconnaître que c’était Mizar qui prenait en réalité les décisions importantes. Et, comme presque tout lui semblait requérir l’avis de son amant, il décidait de l’ensemble de la politique menée dans le royaume.
Mizar était pour elle un amant plein de douceur. Après tant d’années passées sans consolation masculine, elle éprouvait un tel contentement à se trouver dans ses bras que ces instants ne lui suffisaient jamais. Elle était inlassable, incapable de se passer de Mizar pendant un laps de temps trop important. Elle se rendait importune, à partir à sa recherche s’il restait absent trop longtemps, à lui interdire de quitter Célubée pour l’une de ses pérégrinations favorites. Elle le savait, mais ne pouvait agir autrement et Mizar lui témoignait une grande patience et un grand amour.
Elle éprouvait quelque tristesse toutefois de n’avoir pas d’enfant. Elle aurait aimé que son union avec Mizar soit féconde, non qu’elle souhaitât susciter un concurrent à Hamal, mais parce qu’elle aurait aimé avoir un enfant à presser contre son sein, à allaiter, à caresser et qui lui soit venu de la tendresse de Mizar. Elle aurait désiré une fille qu’elle pût aimer sans arrière-pensée, sans faire de comparaisons avec le pauvre Hamal. Mais si elle se trouva enceinte plusieurs fois, aucune de ses grossesses n’aboutit. Après sa quatrième fausse couche, alors qu’elle se remettait assez mal de ce dernier échec, elle en vint à se poser des questions.
Elle avait annoncé à Mizar chacune de ses grossesses presque aussitôt qu’elle avait été certaine d’avoir conçu un enfant. Jamais Mizar n’en avait éprouvé la moindre joie. Il lui avait même reproché sa propre satisfaction.
“Que dira Naïra ? Il sait bien que tu ne peux avoir conçu un enfant de lui ? Et que dira le peuple ? Qu’adviendra-t-il de toi dans tous ces cas ?
— Mais, toi, toi, avait-elle répondu, ne serais-tu pas heureux d’avoir un enfant ?
— Je n’ai pas encore besoin d’enfant, Zara. Celui-là me gênerait plus qu’il ne me satisferait, car je ne pourrais pas m’en dire le père.”
À chacune de ses grossesses, Mizar avait renouvelé ses arguments, en trouvant toujours de nouveaux, toujours plus convaincants. Ce qui frappait Zara, à présent qu’elle repensait à tout cela, allongée sur sa couche, c’est qu’elle avait chaque fois avorté peu de temps après avoir révélé son état à Mizar. Ce qu’on avait dit de Larme et de ses pouvoirs pour empêcher son frère d’obtenir de nouveaux enfants de sa seconde épouse lui revint à l’esprit. Se pourrait-il, se demanda-t-elle, que Mizar ait appris de sa grand-mère les maléfices propres à chasser les enfants du ventre de leur mère ? Plus elle y réfléchissait, plus il lui apparaissait que Mizar avait dû l’ensorceler pour lui faire perdre ses petits, avant même que son ventre ne se soit trop arrondi.
Elle lui en voulut, convaincue qu’elle était à présent de son intervention diabolique. Elle se rappelait qu’à deux reprises, où elle s’était lamentée devant lui du sort qui l’accablait, il avait répondu qu’elle était peut-être trop âgée à présent pour porter des enfants. Elle l’avait cru comme elle croyait toutes les choses qu’il lui disait. Mais elle voyait bien que c’était hypocrite de sa part. Ces pensées lui redonnèrent l’énergie que lui avait enlevée son avortement. Elle décida de se venger en concevant un enfant sans le dire à Mizar.
Ainsi fit-elle une dernière tentative. Elle fut grosse au début du printemps. Dès qu’elle le sut, elle s’appliqua et à cacher sa satisfaction et à protéger son enfant, comme elle l’avait fait à l’époque de sa première maternité. En dehors de cette espèce de rayonnement qui émanait d’elle, personne ne pouvait deviner ce qu’elle était en train d’accomplir, sous les plis de sa robe, derrière la gaine de son ventre. Quand elle craignit que l’enflure de sa taille n’inquiétât Mizar, elle lui proposa une mission au pays d’Arkkande afin de prendre contact avec des commerçants venus d’un pays nouveau et qui hésitaient à traverser les montagnes pour gagner Célubée.
Mizar se fit quelque peu prier et elle redouta qu’il n’eût des soupçons.
“Comment se fait-il que toi, qui prétends ne pouvoir te passer de moi pendant tout un jour, tu m’envoies à Arkkande ? Désirerais-tu te débarrasser de moi ?
— Il est important que tu ailles à Arkkande. Toi seul peux négocier un acte de commerce avec ces étrangers. J’accepte de me passer de toi pour le bien de Célubée.
— Et si je refusais ?
— Je serais heureuse que tu restes et de te garder près de moi.”
Il la regarda, soupçonneux. Mais elle paraissait si naturelle, que ses yeux inquisiteurs ne remarquèrent rien. Elle joua si bien son rôle de reine acceptant le sacrifice temporaire de son bonheur personnel qu’il consentit à aller à Arkkande. Il avait dès le début décidé d’accepter la mission qu’elle lui confiait, car il sentait en lui le besoin de quitter Célubée et de marcher vers ces contrées troublantes. Célubée lui était trop familière. Il s’y sentait à l’étroit et s’y ennuyait dans son rôle d’amant-conseiller de Zara. Toutefois, il se sentait légèrement inquiet de la soudaine envie de Zara de l’éloigner d’elle. Il ne trouvait qu’à moitié convaincantes ses raisons et la soupçonnait de lui en cacher une autre. En temps ordinaire, il se serait méfié des secrets de Zara ou de ses velléités de gouverner seule, car il la trouvait trop impulsive et trop peu habile pour qu’on lui abandonne la totalité du pouvoir. Mais il était si las de sa condition actuelle que la perspective de ce voyage lui apparut comme le meilleur moyen de retrouver son courage. Il partit donc, quoique résolu à rester absent moins longtemps que ne l’avait prévu Zara.
Il revint deux mois plus tard. Il avait dû se faire violence pour abandonner Arkkande, ses douceurs et ses plaisirs. Bien des Célubéens ne revenaient plus après quelques jours passés dans la ville d’Arkkande. Il fallait l’intervention de leur famille pour les ramener d’autorité à travers les chemins pierreux de la montagne, vers la tranquille Célubée. Un matin, Mizar se leva de sa couche, roula ses affaires dans un sac et quitta Arkkande sans un adieu à tous ceux dont il avait gagné l’estime, l’amitié ou l’amour.
Quand il redescendit vers Célubée, la nuit était tombée et les dernières lumières s’éteignaient peu à peu dans la ville basse. Il vit, en longeant la montagne par le chemin qui conduisait à la maison royale, que dans la ville troglodyte, quelques feux brillaient encore. La maison royale, elle, était silencieuse. À l’exception du lumignon qui brûlait toutes les nuits dans la chambre de Naïra et devant lequel il priait, pendant les ténèbres, pour éveiller les démons endormis dans le ventre de la terre et apaiser sa démence dans le berceau tressé de leurs sortilèges, la maison était obscure. Mizar s’y glissa sans bruit. Il déposa ses affaires dans la chambre qui lui était affectée puis traversa doucement la maison vers celle de Zara.
C’était le début de la pleine lune. Zara n’avait pas tiré les rideaux devant sa fenêtre parce qu’il faisait très chaud. La lumière blafarde tombait sur elle. Elle était couchée presque en travers de son lit, nue et sans voile pour la couvrir. Elle avait tout rejeté au pied du lit. Elle dormait calmement, respirant selon un rythme si régulier que ses traits étaient adoucis comme si leur relief aigu avait été gommé et arrondi. Mizar fut immédiatement surpris par l’impression de plénitude et d’équilibre qui se dégageait de son visage éclairé par la lune. Il en tressaillit d’amour, parce que Zara lui était chère et qu’il supportait mal de la savoir malheureuse. Il avança de quelques pas vers elle.
Ce mouvement fit basculer la tête de Zara dans l’ombre, tandis que les rayons de lune qu’il avait jusque-là arrêtés en se tenant devant la fenêtre, glissaient sur le corps de la jeune femme. Mizar s’immobilisa brusquement et ses yeux se fixèrent avec incrédulité sur le ventre proéminent de Zara qui, éclairé par la lune, semblait flotter au-dessus de l’obscurité de la chambre. Mizar plissa les yeux et les écarquilla tour à tour, sans perdre de vue l’objet de sa confusion. Alors, pendant qu’il se tenait ainsi, regardant cette montagne humaine, baignant dans la lumière crémeuse, il vit distinctement ses flancs s’agiter d’une vie indépendante. Elle y creusa des failles, des pics, des ravins et des vallées dans un mouvement continu et alangui, pareil à un tremblement de terre qui se serait amusé à dessiner précautionneusement une nouvelle géographie avant de renoncer devant l’ampleur de la tâche. Mizar tourna ses regards vers la lune. Il soupira et partit en silence.
Zara témoigna de beaucoup de joie en le retrouvant le lendemain matin. Elle était vêtue de telle manière qu’on ne pouvait deviner qu’elle était enceinte. Elle s’arrangea pour qu’il ne la prenne pas dans ses bras et se plaça de côté pour l’embrasser. Mizar lui rendit gentiment son baiser et observa avec impassibilité la lueur triomphante du regard.
“Peut-être aurais-tu souhaité que je reste davantage à Arkkande ? demanda-t-il.
— Mizar ! Comment peux-tu penser et dire une chose pareille ? Chaque jour d’absence a été une telle torture pour moi.”
Ils passèrent la journée en bavardages tranquilles. Mizar fit deux ou trois tentatives, très molles à la vérité, et que Zara repoussa aussitôt, pour lui proposer d’autres occupations. Il finit par lui offrir une promenade peu avant le coucher du soleil, lorsque le plus gros de la chaleur fut tombé. Mais elle remonta bien vite à la maison royale. Quand Mizar, qui avait poursuivi sa promenade sur les bords du fleuve, rentra dans la nuit claire, Zara était couchée et dormait. Elle avait gardé sa robe et en avait lissé les plis de façon que Mizar ne se doute de rien. Il soupira à nouveau, avec tristesse, cette fois et s’en retourna chez lui.
Deux jours plus tard, Zara fit une nouvelle fausse couche. Elle se passa très mal parce que l’enfant était déjà gros. Lorsque la vieille femme qui assistait Zara comme chaque fois, de manière à éviter l’intervention de Naïra, retira le corps de l’enfant, Zara sanglota. Elle perdit plus de sang que d’habitude et fut déchirée en plusieurs endroits. On dut faire venir Naïra pour arrêter les saignements et recoudre les plaies. La vieille avait enterré le corps, malgré les supplications de Zara, qui aurait voulu serrer au moins une fois contre elle son bébé. On expliqua à Naïra que Zara était victime de saignements anormaux, aggravés par une blessure qu’elle s’était faite en tombant dans la montagne. Naïra parut croire tout ce qu’on lui raconta et soigna amicalement son épouse, en la taquinant de son goût pour les promenades nocturnes et dangereuses dans la montagne.
Zara passa deux journées à délirer car une fièvre importante s’était déclarée. Naïra en vint finalement à bout. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle vit Mizar assis à ses côtés. Il avait l’air soucieux et lui prit la main. Elle la retira aussitôt.
“Je ne veux plus te voir, dit-elle.
— Tu ne veux plus me voir, répéta-t-il doucement.
— Tu as tué chacun de mes enfants. Comment peux-tu encore rester là auprès de moi ?
— Comment aurais-je tué tes enfants ?
— Par la magie. Regarde les quatre premiers… À peine t’avais-je annoncé leur conception, que je les perdais et celui-là, le dernier… Il a suffi que tu reviennes et t’aperçoives de ma grossesse pour que l’enfant meure…
— Je ne savais pas que tu étais enceinte, Zara. Je ne savais même pas que tu venais de perdre un autre enfant. Naïra m’a dit que tu t’étais gravement blessée au cours d’une promenade.”
Elle le regarda, déconcertée. Il avait l’air sincèrement ému de sa détresse. Elle sentit la fièvre remonter, ses joues rougir et sa tête prête à éclater. Elle le regarda à nouveau comme pour chercher sur ses traits la trace de son mensonge. Mais il la regardait affectueusement et ses yeux étaient tristes.
“Seule la magie peut pourtant expliquer une telle succession d’échecs.
— Je ne pratique par la magie, Zara, tu le sais bien… Il n’y a à Célubée qu’une seule personne qui règne sur les sortilèges. Tu sais bien que ce n’est pas moi. Cette personne, en revanche, a des raisons de ne pas souhaiter que tu mettes au monde d’autres enfants.
— Naïra !… Mais il m’a si bien soignée.
— Précisément, on ne soigne jamais aussi bien que lorsqu’on est la cause du mal, parce qu’on connaît mieux que les autres le remède et que c’est le seul moyen d’échapper aux remords.
— Naïra ? Crois-tu vraiment ?
— Je ne crois rien, Zara. Je ne vois pas de magie dans tout ce qui t’est arrivé. Si tu en vois quant à toi, cherche plutôt auprès de qui fait profession de magie.”
Zara ne se remit jamais véritablement de ce dernier avortement. Elle ne retrouva pas complètement la gaieté et le bonheur qu’elle éprouvait auprès de Mizar. Elle ne cessa ni de le voir ni de l’aimer, mais leurs relations devinrent moins brûlantes. Elle ne conçut plus jamais d’autres enfants. Elle se serait peu à peu éloignée de tout, tant son esprit était las et son courage ébranlé, si Naïra ne l’avait obligée de nouveau à sortir d’elle-même.
À la fin de l’hiver, rigoureux pour la première fois depuis longtemps, une famille de la ville basse vint demander à Zara de l’aider à retrouver son dernier enfant. Le petit garçon n’avait guère plus de six ans et n’était pas rentré depuis deux jours. Les parents ne s’étaient pas inquiétés. À cette époque, on surveillait moins les enfants qu’aujourd’hui. En outre, l’enfant avait l’habitude de partir seul passer la nuit dans la montagne. Deux nuits, cependant, s’étaient écoulées et il n’était pas rentré.
Zara ordonna à l’armée de procéder à une battue pour retrouver l’enfant. Après plusieurs jours de recherches, auxquelles un nombre toujours plus grand de Célubéens se joignirent, tandis que dans la ville la tension et l’inquiétude s’accroissaient, on finit par trouver le cadavre.
Zara faisait partie du groupe qui le découvrit. C’était la fin du jour. Le capitaine des troupes et les deux soldats qui l’escortaient toujours dans les cérémonies l’accompagnaient. Ces trois hommes étaient les soldats en qui elle avait le plus confiance et ceux qui lui étaient les plus dévoués. Elle s’en réjouit quand ils trouvèrent le petit corps. Des bêtes sauvages l’avaient largement dévoré, mais pas suffisamment pour qu’on ne s’aperçoive que ce n’étaient pas des animaux qui l’avaient tué. On l’avait égorgé, comme le montrait le collier rouge encerclant son cou et on avait manifestement laissé le sang s’écouler de son corps jusqu’à la dernière goutte. Son visage, du moins pour ce qui en restait, était livide. Quant au corps, il avait été, avant que les carnassiers ne s’y attaquent, dépecé avec une habileté consommée. Zara sut tout de suite que Naïra était l’auteur de cet épouvantable meurtre. Elle vit que ses compagnons le savaient aussi.
De faiblesse devant l’horreur du spectacle et l’odeur qui montait du cadavre mille fois habité, Zara se laissa tomber sur une pierre à l’écart. Ses hommes la rejoignirent. Comme elle ne parlait pas, le capitaine des troupes demanda ce qu’il convenait de faire.
“Qu’en pensez-vous ? répondit-elle.
— Nous ne pouvons le redescendre dans cet état.
— Sa famille ne supporterait pas de le voir ainsi, reprit l’un des hommes. Et, ajouta-t-il timidement, je crois qu’elle serait fondée à penser ce que nous pensons tous ce soir.”
Zara le regarda. Elle les regarda tous les trois alternativement.
“Vous me conseillez de l’enterrer ici ?
— Certainement.
— Que dirons-nous à ses parents ?
— Que nous avons trouvé son squelette avec quelques lambeaux de tissus qui ont permis de l’identifier. Que nous avons préféré l’ensevelir à l’endroit de sa mort.
— Et s’ils veulent voir ou récupérer le cadavre ?
— Ils ne le voudront pas.
— Et pourquoi ne pas dire la vérité ?
— La vérité, demanda le capitaine des troupes. La vérité, Zara, notre reine, nous ne pouvons pas la dire et tu le sais mieux que quiconque, toi qui caches tant de choses depuis si longtemps.”
Elle le regarda avec étonnement, se demandant s’il fallait voir menace ou affection dans cette dernière parole. Mais ils la contemplaient tous trois avec tant de respect qu’elle chassa cette mauvaise pensée.
“Vous vous tairez donc ? interrogea-t-elle.
— Aussi longtemps que tu nous le demanderas. Aussi longtemps qu’il te faudra pour punir ce crime, car nous savons que tu le puniras.”
À nouveau, elle demeura interdite. La nuit tombait et elle les voyait de moins en moins bien. Cela lui donna le courage de demander dans un souffle : “Mais que savez-vous donc ?” Elle sentit le vent du soir sur ses cheveux, qui chassait la puanteur, avant d’entendre la réponse qu’ils chuchotaient dans l’air trouble du crépuscule : “Tout.” Ce mot, qui aurait pu être effrayant, qui aurait dû lui faire frémir l’échine et la couvrir de honte, fut prononcé si doucement, avec tant de réserve et d’hésitation qu’il la calma instantanément. Plus que jamais auparavant et sans doute plus jamais dans l’avenir, elle ne se sentit aussi maîtresse d’elle-même, aussi consciente de son pouvoir et de sa dignité. Elle jeta les yeux dans la nuit, vers l’endroit où devait se tenir Célubée, qu’un renflement de la montagne leur cachait, puis vers le ciel où allaient se lever de nouvelles constellations.
Elle les laissa l’enterrer, demeurant assise dans l’ombre froide. Elle s’imprégnait des ténèbres, où se trouve l’explication du monde. Elle regardait le ciel. Elle aurait voulu savoir lire les messages qu’y traçaient les étoiles et si elles avaient écrit, une nuit, dans l’épaisseur noirâtre du ciel, sur elle et sur Célubée.
Lorsqu’ils redescendirent vers Célubée, le capitaine des troupes lui suggéra d’informer immédiatement Mizar de ce qui s’était passé. Elle joua l’étonnement avec une pointe d’agacement.
“À lui, il faut donc dire la vérité ?
— À qui la diras-tu si tu ne la dis pas à lui ? Et comment te sortirais-tu seule de l’embarras dans lequel tu te trouves à présent ?
— Mizar…, reprit-elle rêveusement, Mizar… Mais c’est vrai, tu sais tout.
— Tout, répondit-il pour la deuxième fois et il ajouta : Garde-toi de te fâcher avec Mizar.”
Elle ne le voyait plus, sentant seulement sa présence tout près d’elle. Elle regarda cependant dans sa direction, à la hauteur où devaient se trouver ses yeux, comme si la nuit allait s’entrouvrir pour lui donner la réponse qu’elle cherchait.
“Que veux-tu dire ? demanda-t-elle.
— Tu le sais bien”, répondit-il en lui prenant le bras et en l’entraînant dans le sentier scabreux, pour clore leur conversation.
Zara raconta à Mizar leur découverte. Elle cacha l’ensemble de ses échanges avec les trois soldats, se bornant à lui indiquer qu’ils n’avaient, pas plus qu’elle, de doutes sur l’identité du meurtrier.
“Tout Célubée le saurait à présent s’ils n’avaient pas été aussi fidèles et intelligents. Aussi est-il urgent de l’arrêter le plus vite possible. Tue-le tout de suite.
— Je le tuerai, Zara, mais à la minute et selon les formes qui me conviendront. Laisse-moi un peu de temps et fais-moi confiance, Naïra disparaîtra. Je ne te demande qu’une chose, c’est de me jurer que tu ne diras jamais à personne que c’est moi qui suis à l’origine de sa mort.
— Pourquoi t’embarrasser de précautions ? Va dans sa chambre et mets-le à mort. Que t’importe que le peuple sache que tu es son assassin ?
— Zara, je te le répète, je ne tuerai Naïra que si tu me laisses libre de procéder à ma guise et que si tu me promets le secret que je t’ai réclamé.”
Zara se fit prier encore quelques instants, non qu’elle estimât indispensable que Naïra mourût sur-le-champ et publiquement, mais parce que, après les propos de son capitaine des troupes, elle hésitait à accéder à la demande de Mizar et se demandait ce qu’elle pouvait cacher. Elle s’engagea finalement à garder le silence.
Au cours des jours suivants, on vit beaucoup Mizar et Naïra ensemble. Les deux cousins n’avaient jamais été très proches, mais personne ne s’étonna de les rencontrer en discussions sur les chemins de la montagne.
Mizar fit par la suite consigner dans la chronique secrète de Célubée ce qui se passa en ce temps-là entre le roi Naïra et lui.
“La dernière fois que j’étais à Arkkande, dit Mizar, j’ai rencontré un bien étrange prêtre. Comme il faisait profession d’adorer le même dieu que toi et usait pour en parler du même vocabulaire que toi, j’ai voulu le connaître davantage.
— D’où venait ce prêtre ? Te l’a-t-il dit ?
— De l’arrière-pays d’Arkkande, de ces montagnes encerclant des lacs, d’où descendent de temps en temps des coulées de feu et où la terre tremble régulièrement. Il dit que ton dieu est né là, l’une de ces nuits où le feu, jaillissant des montagnes, devient si ardent qu’il éclaire tout l’espace alentour.
— Il dit vrai, car c’est un prêtre venu de cette région qui m’initia, lorsque j’étais enfant, à l’amour de ce grand dieu.
— Tu n’as jamais rien dit, Naïra, de cette initiation. Pourquoi l’avoir tenue secrète ? Le peuple n’aurait-il pas davantage suivi tes enseignements si tu la lui avais racontée ?
— On m’avait ordonné le silence aussi longtemps que le messager du dieu ne me serait pas apparu pour me conseiller. Quand il est venu, il m’a dit de faire adorer le dieu dont mon cœur était déjà épris, mais de ne révéler jamais d’où j’avais connu son existence.”
De ce que lui raconta Naïra ce jour-là, Mizar comprit, au travers des propos embrouillés et passionnés de son cousin, que le clan des prêtres d’Arkkande, rendu furieux par la répression dont il avait été l’objet à l’époque où Alcor et Larme régnaient et qu’avait poursuivie Azriel, s’était vengé en pervertissant l’héritier de Célubée.
Une nuit où l’enfant dormait dans une chambre à l’écart de celle de son père et des soldats de son père, deux prêtres s’introduisirent chez lui. Mizar ne sut jamais ce qui s’était exactement passé. Les prêtres s’étaient-ils contentés de lui parler toute la nuit, ainsi qu’il en avait gardé le souvenir ou lui avaient-ils également fait boire une drogue, qui, davantage que toutes leurs paroles, l’avait convaincu ? Mizar ne l’excluait pas car Naïra parlait avec exaltation des événements qui s’étaient déroulés au cours de la nuit, sans pouvoir toutefois se repérer clairement dans ses souvenirs et en décrivant des visions qui étaient apparues devant ses yeux à plusieurs reprises, illuminant la chambre obscure de spectacles polychromes.
Durant toute une journée, Mizar écouta Naïra évoquer cette nuit ainsi que chacune de celles où il avait adoré son dieu barbare. À la fin, il se sentait à la fois si las et horrifié de ces souvenirs qu’aucun esprit sain ne pouvait comprendre ni excuser qu’il feignît d’écouter l’interminable monologue de Naïra, afin de se le concilier. Il était évident que celui-ci se livrait pour la première fois. Il éprouvait du soulagement, mais aussi de l’ivresse, à revenir, en découvrant les profondeurs de son expérience et de sa passion, sur ses plus intenses moments de bonheur et sur son inépuisable amour pour son dieu.
Le lendemain, Naïra alla de lui-même chercher Mizar pour une nouvelle promenade. Il avait soif de savoir à son tour ce que son cousin avait appris à Arkkande. Mizar décrivit longuement le prêtre noir, sa maison et les fidèles qui y faisaient la queue pour participer aux mystères qu’il célébrait.
“Il dit que ton dieu exige aujourd’hui qu’on abandonne les anciens rites. Il dit qu’il réclame de nouveaux témoignages d’amour, de courage et de dévouement.
— Qu’est-il pour soutenir cela ? Le dieu me parle presque chaque nuit. Il ne m’a jamais demandé de modifier son culte.
— Ce prêtre revient du pays des volcans. Il aurait croisé sur la rive d’un lac, une nuit, le dieu qui se promenait. Il était fatigué et cherchait à se distraire en marchant entre les étoiles et les eaux. Le dieu, le reconnaissant comme l’un des siens, lui aurait transmis de nouvelles recommandations, afin de régénérer son culte.
— Mais pourquoi ne me l’a-t-il pas dit, à moi ? gémit Naïra.
— Peut-être juge-t-il suffisants tes témoignages de dévotion ? Ou bien pense-t-il que tu n’aurais pas la force de te soumettre à ses exigences nouvelles ?
— Il doit savoir pourtant que, pour lui, j’ai tous les courages et toutes les forces.
— Mais celle-là, celle-là, Naïra, est quasiment insoutenable. J’ai suivi toute une nuit le nouveau rite qui se répand aujourd’hui dans Arkkande. Je ne sais comment font les prêtres qui se livrent à ces pratiques car moi, qui ne faisais que regarder, j’ai cru que je ne parviendrais jamais à demeurer jusqu’au bout, sans hurler d’horreur ou de dégoût, sans vomir tout ce que mes hôtes m’avaient fait avaler avant de me mener à cette cérémonie.
— Qu’est-ce donc, Mizar ? De quoi s’agit-il ? Dis-moi vite.
— Je ne sais si je puis te le dire.
— Je t’ordonne de me raconter immédiatement ce qui s’est passé.
— Soit. Lorsque nous sommes arrivés à l’endroit où devait avoir lieu le culte, il y avait déjà trois prêtres, outre celui dont je t’ai parlé. Des disciples, je suppose. Quand tout le monde fut là, le vieux prêtre s’éloigna un instant. Il revint avec une jarre bouchée. Il en ôta le couvercle et y plongea la main. Il en retira une chose longue et mince que je ne distinguais pas clairement, parce que les torches n’éclairaient pas suffisamment. Il la tendit au prêtre le plus proche qui l’enroula autour de son cou. Il plongea ainsi quatre fois la main dans la jarre et, chaque fois, remit ce qu’il en avait sorti à l’un des prêtres. La dernière fois, il passa l’étrange ruban tressaillant autour de son propre cou. Lorsqu’ils se déplacèrent tous quatre vers la lumière, je vis que leurs colliers se tordaient sur eux-mêmes et que c’étaient des serpents.
— Des serpents ! souffla Naïra.
— Des serpents. Veux-tu que je continue quand même ?
— Poursuis”, répondit fermement Naïra.
Mizar marqua une courte pause, comme pour reprendre son souffle et réfléchir à la manière dont il allait présenter sa narration. En fait, il observa son cousin du coin de l’œil. Tout Célubée savait que Naïra avait peur des serpents. Les terres de Célubée n’en étaient pas très pourvues, sauf au moment des plus fortes chaleurs où l’on en rencontrait du haut de la montagne jusqu’au bas de la plaine, se faufilant entre les pierres ou les graminées sitôt que quelqu’un marchait dans leur direction. Comme ils étaient particulièrement discrets et peureux, ils avaient provoqué très peu d’accidents et étaient moins redoutés que les crocodiles du fleuve. Aussi la phobie de Naïra apparaissait comme une bizarrerie supplémentaire de sa nature. C’était une peur panique, totalement irraisonnée, qui lui était venue, non d’une épreuve particulière, mais d’un rêve qu’il avait fait dans son enfance. Il ne parvenait plus aujourd’hui à se souvenir du contenu de son cauchemar. Seule, Larme, tirée de son sommeil par les cris déchirants de Naïra et à laquelle il avait aussitôt raconté le songe qu’il venait de faire, aurait sans doute pu, si elle vivait encore ou si elle avait pensé à le faire noter par le Grand-Prêtre, le raconter et expliquer les raisons de la terreur de Naïra devant les serpents. Mais s’il ne se souvenait pas de ce qui s’était produit dans son rêve, il se rappelait très exactement chacune des sensations qu’il y avait éprouvées. Il aurait pu dire encore aujourd’hui comment l’épouvante lui avait écrasé le crâne, avait gonflé son cœur de la certitude de l’inéluctabilité de ce qui allait se passer, avait fait couler sur ses tempes et dans son dos la sueur froide de la peur. Comment son corps s’était cabré d’angoisse et avait refusé l’idée qu’il n’y avait plus d’espoir pour lui en ce monde. Comment enfin il avait essayé plusieurs fois de crier sans y parvenir, de faire bondir sa voix de la terreur, pour la raccrocher à la réalité chaude et douce qu’il sentait palpiter non loin de lui, tandis que la nuit glacée l’enveloppait progressivement. Un filet de voix avait traversé ces espaces silencieux où on l’avait entraîné et d’où il lui semblait qu’il ne pourrait jamais revenir seul. Puis il avait réussi, dans un dernier sursaut d’énergie, à pousser un cri fort, si fort, que toute la nuit autour de lui s’était lézardée et était tombée en poussière autour de sa couche. Naïra avait peur des serpents.
Mizar reprit alors : “Pendant longtemps, ils ont joué avec les serpents. Ils caressaient doucement leurs écailles froides et c’était pour eux si voluptueux qu’ils en fermaient les yeux de bonheur. Ils leur soulevaient la tête – leur tête aristocratique aux yeux clairs, qui donnaient à la lumière des reflets verdâtres lorsqu’elle glissait sur eux – et l’élevaient à la hauteur de la leur. Et ils se regardaient, homme et serpent, cherchant dans les yeux de l’autre la réponse à la question qu’ils ne pouvaient manquer de se poser durant ce ballet funèbre. Ils laissaient la tête redescendre doucement en mouvements oscillatoires pour recomposer le sautoir sacré qu’ils portaient en l’honneur du dieu.
“Après cette danse, qui dura si longtemps que je ne saurais dire ce qu’elle dura vraiment, ils prirent tous quatre et presque instantanément leurs serpents entre leurs mains et, d’un geste vif – si vif que je ne compris pas comment cela arriva –, ils cassèrent la nuque de leur bête entre leurs dents. La tête pendit alors à moitié raccrochée seulement au reste du corps qui continuait à se tordre et que les prêtres devaient maintenir contre leur poitrine pour qu’il ne tombe pas au sol.
“Ils attendirent une ou deux minutes en silence. Mais avant que les serpents ne cessent définitivement leur agonie nerveuse, ils dépecèrent, à nouveau de leurs dents les animaux glacés, si habilement que la peau semblait glisser de leur chair blanche, tel un habit moulant qu’on ôterait lascivement à une femme.”
Mizar s’arrêta et regarda Naïra. Il était blanc, aussi blanc que les serpents dénudés. Ses yeux fixes ne regardaient ni Mizar ni le paysage autour d’eux, mais sans doute la danse sacrée des serpents. Il s’éloigna quelques instants. Mizar l’entendit remuer dans les fourrés. Il eut pitié de lui. S’il n’y avait eu tant de choses en jeu, il aurait renoncé à son projet pour en concevoir un plus clément. Il repensa aux serpents qu’il avait vus cette nuit-là. Il était resté jusqu’au bout par fascination autant que par nécessité, car les serpents lui avaient fait penser à Naïra. S’il n’avait pas succombé à l’écœurement, ce n’était que parce qu’il était porté par la certitude d’avoir trouvé le moyen qu’il cherchait depuis tant d’années…
Naïra revint et s’assit au côté de son cousin. Il était moins pâle, mais ses gestes et sa parole restaient mal assurés.
“Le dieu a exigé d’eux cette épreuve ? interrogea-t-il.
— Oui. Mais à toi, il n’a rien dit. C’est donc qu’il ne te demande rien.
— Ce n’est pas possible qu’il réclame davantage à d’autres qu’à moi. Je suis son bien-aimé, il me l’a dit tant de fois.
“Aurait-il cessé de m’aimer ?
— Non, mais il sait que tu crains les serpents et, parce qu’il t’aime, il ne te demande pas d’endurer l’épreuve qu’il impose aux autres.
— Mais si je me l’impose sans qu’il ait rien demandé, est-ce que je ne ferai pas la preuve de mon amour et de ma dévotion ? Est-ce que ce n’est pas cela qu’il attend de moi : que de moi-même je subisse cette épreuve pour lui apporter cette ultime preuve ?
— Tu ne peux faire cela, Naïra, c’est trop dangereux.
— Et comment font les autres ?
— Ils s’entraînent. Leurs gestes sont trop précis pour n’avoir pas été préparés.
— Alors, je m’entraînerai.
— Vas-tu partir à Arkkande ?
— Partir à Arkkande ? Pour quelle raison ?
— Pour t’entraîner. Pour apprendre de la bouche du prêtre que j’ai vu comment il faut faire. Seul, tu ne sauras pas. Tu risqueras ta vie.
— Mon dieu sera avec moi. Lorsqu’il verra ce que je fais pour lui, il viendra m’aider et je réussirai seul.
— Je t’en prie, Naïra, si tu veux vraiment introduire ce nouveau rite, va d’abord à Arkkande. Va apprendre leurs pratiques.
— Comment peux-tu me demander cela ? Je suis le Grand-Prêtre de Célubée et de ses territoires, c’est-à-dire d’Arkkande aussi. Je ne peux m’abaisser à prendre des leçons auprès d’un prêtre qui n’est même jamais venu me faire soumission.
“Ta description était précise. Je crois que je pourrai le faire seul. Lorsque je me débrouillerai bien – à la convenance du dieu – je préparerai une plus vaste cérémonie, comme l’ont fait les prêtres d’Arkkande.
— Et si je m’étais trompé, Naïra ? Si j’avais oublié une étape, une étape importante, qui est peut-être celle qui rend ces bêtes inoffensives ?
— Je doute que tu te sois trompé. J’ai toujours vu que ta mémoire et ton sens de l’observation étaient excellents. Je me fie à toi.
— J’aimerais que tu n’en fasses rien, Naïra.
— Cesse… Cependant… il y a quelque chose… quelque chose que tu pourrais faire pour moi, car cela je n’en suis pas capable, je crois. Veux-tu faire quelque chose pour moi ?
— Bien sûr, de quoi s’agit-il ?
— Attrape un serpent pour moi et apporte-le-moi, articula Naïra avec difficulté.
— Je l’attraperai et le rendrai inoffensif pour que tu puisses t’entraîner.
— Il n’en est pas question, répliqua Naïra.
— Écoute, puisque tu ne veux pas suivre mes conseils et te rendre à Arkkande, tu commenceras par t’entraîner sur des serpents morts. Je ne leur écraserai pas la tête. Je ne leur broierai pas la nuque pour les tuer, de sorte que tu pourras réellement t’exercer. Je t’en fournirai autant que tu en voudras. Le jour où tu te sentiras suffisamment fort, tu me le diras et je t’apporterai un serpent vivant pour honorer ton dieu.”
Naïra accepta le marché proposé par Mizar.
C’était la saison où sortaient les serpents et Mizar n’éprouva guère de difficultés à en prendre. Lorsqu’il était enfant et se promenait dans les champs derrière les agriculteurs, il avait appris les différentes manières de les attraper selon qu’on les veut vivants ou morts, écrasés ou intacts. Il n’avait pas vraiment peur et elle l’amusait, cette chasse qui lui rappelait son enfance.