La France n'a pas dit son dernier mot

Éric Zemmour · Chapitre 103 sur 127

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La France n'a pas dit son dernier mot

La revanche d'une blonde - 18 décembre 2018

Alors, quelques femmes voilées ou même quelques décapitations au cri de Allah Akbar ne leur semblent pas un prix trop exorbitant à payer pour un tel confort…

La rue Tronchet me ramène toujours à Flaubert. On est dans les années 1840. La lutte des classes bat son plein. À l’Élysée, un émule de Louis-Philippe rassemble les bourgeoisies autrefois divisées entre droite et gauche. Les « classes laborieuses, classes dangereuses » n’ont plus les moyens d’habiter à l’intérieur des murs de Paris, mais elles ont l’outrecuidance, chaque samedi, de revenir hanter ces rues où leurs aïeuls ont vécu. Les gilets jaunes valent bien les gavroches de Paris ou les canuts de Lyon. L’armée ne tire plus sur la foule, les morts ne jonchent plus le sol ; mais on frappe, on blesse, on éborgne, on mutile.

On est loin des consignes précautionneuses données dans les banlieues. Le gilet jaune ne s’appelle pas Malik Oussekine. Le peuple français ne veut plus dire grand-chose pour cette bourgeoisie des métropoles qui ne jure que par l’Europe et le vaste monde. Les classes populaires françaises sont, à leurs yeux dessillés, des beaufs inutiles et invisibles. Loin des yeux, loin du cœur.

 

La revanche d’une blonde

18 décembre 2018

Elle m’attend au fond de la salle. Pas vraiment dissimulée, mais en retrait. Elle a ses habitudes dans ce restaurant, derrière l’Arc de Triomphe. L’Aventure, c’est tout un programme. Son père y venait souvent naguère. Il paraît que Dominique Strauss-Kahn y emmenait aussi certaines de ses conquêtes. Marine Le Pen pianote sur son téléphone en tirant par petits coups saccadés sur sa cigarette électronique. Elle est vêtue d’un strict pantalon-veste, perchée sur de hauts talons, seule concession à sa part féminine.

Elle me sourit, et me tend sa joue pour la bise rituelle. On ne s’est pas revus depuis la campagne présidentielle. Ses amis m’ont soufflé qu’elle n’avait guère goûté mes commentaires acerbes sur sa déplorable prestation lors de ce fameux débat d’entre deux tours. On échange quelques banalités, comme pour montrer que tout est oublié à défaut d’être pardonné. La froidure de la météo, les enfants qui grandissent, la santé chancelante de son père. Les sujets vont vite manquer : je ne partage pas ses passions pour les chats et les plantes. Heureusement, il y a Macron. On peut dire à l’unisson tout le mal qu’on pense de lui. C’est elle qui évoque la première les européennes. Elle m’offre d’être sur la liste du Rassemblement national, en troisième place. Je n’ignore pas qu’elle a déjà promis cette place à Thierry Mariani. Elle fait mine de ne pas savoir que deux de ses proches, Sébastien Chenu et Philippe Ollivier, me sollicitent depuis des semaines pour prendre la tête de la liste. Ils m’ont assuré à plusieurs reprises qu’ils convaincraient « Marine ». Ils avaient l’air sûrs d’eux. Je ne les ai pas découragés. Je lui réponds que la troisième place ne m’intéresse pas. Elle m’indique que les militants ne comprendraient pas qu’elle ne confie pas la tête de liste à un membre du parti. Elle ajoute qu’elle a trouvé la perle rare, un jeune, très doué, une surprise. Elle conclut dans un sourire matois qu’elle sera toujours à ses côtés. Elle m’assure qu’être tête de liste n’est pas une sinécure, qu’on est responsable sur ses deniers propres, qu’on doit chaque matin répondre à des questions ineptes des journalistes. Elle imite le ton acerbe des interviewers radiophoniques. On rit un peu. Elle fait semblant de ne pas comprendre mes réticences ; je fais semblant de ne pas comprendre ses motivations. La boutique, avant tout ! La main sur le cœur, elle me lance avec une générosité affectée : « Je veux seulement te permettre de défendre tes idées et te donner la tranquillité matérielle pendant cinq ans ! » Elle me glisse qu’un député européen est très bien payé. Mieux qu’un député français ! Je lui réponds que j’ai les moyens de m’exprimer et de vivre. Et puis, j’ajoute : « Ma venue n’aurait d’intérêt que si on dépassait l’étiage habituel du Front. Si on atteignait les 30 %, alors, on bouleverserait le paysage politique. Pour faire le score habituel de ton parti, tu n’as pas besoin de moi. »

Elle a choisi. Elle n’a même jamais hésité. Paul-Marie Coûteaux m’avait encouragé à lancer une liste autonome. Au moins, me disait-il, cela pourrait inquiéter Marine et l’obliger à te concéder la tête de liste. J’avais refusé. Je n’avais pas envie de me lancer dans la présidentielle du pauvre. La politique n’est pas mon métier ; je défends des idées et des convictions, pas des places. Les maladresses des demi-habiles, comme disait Mauriac, ne m’amusent pas. La politique, à mes yeux, c’est le moyen de poursuivre l’histoire de France. Cela peut paraître grandiloquent ; mais je préfère la grandiloquence à la médiocrité des luttes partisanes. Je laissais Marine à ses choix.

On a fini notre café. Elle se lève, me claque une bise désinvolte, sort du restaurant. Son chauffeur l’attend devant. Avant de s’engouffrer dans la voiture, elle me lance : « N’oublie pas de me donner ta réponse tout de suite après les fêtes. Je dois annoncer ma tête de liste dans les premiers jours de janvier. »

Je n’ai pas le temps de lui dire qu’elle connaît déjà ma réponse. La voiture a démarré et file dans les rues désertes.

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