La France n'a pas dit son dernier mot

Éric Zemmour · Chapitre 99 sur 127

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La France n'a pas dit son dernier mot

Du Tipp-Ex dans le texte - 11 novembre 2018

Du Tipp-Ex dans le texte

11 novembre 2018

Cette citation, il ne pouvait pas la manquer. Cette phrase de Clemenceau est une des formules cultes du Tigre qui n’en était pas avare. Elle résume l’exaltation de la victoire, l’ivresse française de la grandeur retrouvée, après un siècle d’humiliations militaires, de Waterloo à Sedan, le retour de la « grande nation », comme disent nos chers amis allemands. Pourtant, en écoutant le président Macron, debout près des murs épais de l’Arc de Triomphe, prononcer ces quelques mots : « Souvenons-nous, nous autres français, de ce que Clemenceau a proclamé le jour de la victoire, il y a cent ans jour pour jour du haut de la tribune de l’Assemblée nationale », mes oreilles tiquent, et pas seulement par réflexe de cuistre qui note que l’Assemblée nationale était alors appelée « Chambre des députés ». Non, c’est autre chose, un vague souvenir qui flotte dans ma mémoire et ne retrouve pas sa musique. Je consulte mes livres d’histoire et je n’ai pas de mal à dénicher l’objet de ma gêne : « Combattante du droit, combattante de la liberté, la France sera toujours et à jamais le soldat de l’idéal », a récité Emmanuel Macron, alors que Clemenceau, lui, avait clamé : « La France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, sera toujours soldat de l’idéal. » Point de pédanterie, le sens est le même, diront les pressés. Et pourtant, Macron, ou l’auteur de son discours, ou les deux, avaient toutes les raisons et toutes les facultés de prononcer cette célèbre phrase au mot près. S’il a préféré le mot « combattant » à celui de « soldat », c’est qu’il a jugé ce dernier trop belliqueux, alors qu’il s’exprimait devant notre chère amie, la chancelière allemande ? S’il a ignoré la référence à Dieu, c’est qu’il a souhaité être plus laïcard que le plus laïcard de nos dirigeants ? S’il a évité de parler de la France « soldat de Dieu », c’est qu’il n’a pas voulu ressusciter la glorieuse épopée des croisades – Gesta Dei per Francos ! – pour ne pas effaroucher les musulmans de France ? S’il a glissé le droit et la liberté là où elles n’étaient pas, c’est pour attester une lutte au nom d’idéaux, de valeurs ?

Questions vaines ? Questions rhétoriques ?

Macron a répondu lui-même dans son discours. Juste avant de citer Clemenceau de travers : « Le patriotisme est l’exact contraire du nationalisme : le nationalisme en est la trahison. En disant “Nos intérêts d’abord et qu’importe les autres !”, on gomme ce qu’une nation a de plus précieux, ce qui la fait vivre, ce qui la porte à être grande, ce qui est le plus important : ses valeurs morales. »

Les historiens ont fait fi depuis longtemps de cette reconstruction littéraire et idéologique. Les lettres des farouches combattants dans les tranchées éclairent sur leurs motivations profondes qui ont pour nom patrie, voire Dieu, mais pas le droit ; leur liberté de peuple, mais pas la liberté du monde. Ces paysans défendent avec l’énergie du désespoir leur sol, leur terre, leur femme, leur famille. Le pays que leurs pères leur ont légué.

Ils sont égoïstes, mais c’est pour cela qu’ils sont grands et admirables. Leur égoïsme sacré les conduit aux plus admirables sacrifices. Ils défendent aussi la « civilisation » contre les « barbares boches », mais ceux-ci n’en pensent pas moins en songeant aux « barbares » russes. Macron reprend à son compte l’opposition de Romain Gary, que j’ai toujours trouvée stupide, entre patriotisme et nationalisme. Quoi qu’en dise notre illustre écrivain gaulliste, le patriote déteste les autres s’ils l’envahissent (les patriotes de 1792 !) et le nationaliste aime tellement les siens qu’il veut leur permettre de dominer leurs voisins. Macron veut nous faire croire que la France n’est pas un peuple, ni une terre, ni des mœurs, mais des « valeurs », les fameuses valeurs de la République qui ne sont en vérité que l’habillage de l’idéologie dominante, qui a justement déconstruit, avant de les détruire, les principes patriotiques et patriarcaux ainsi que les traditions séculaires, venus du fond des âges et de la religion catholique, sur lesquels la République de 1914 a bâti sa victoire.