La France n'a pas dit son dernier mot

Éric Zemmour · Chapitre 13 sur 127

Pages du PDF

La France n'a pas dit son dernier mot

Le grand remplacement muséal - 12 octobre 2007

Quelque temps plus tard, aux premiers jours de septembre, je déjeunais avec Philippe Séguin à la Cour des comptes. Le soleil d’automne avait traversé le jardin des Tuileries pour éclairer la rue Cambon d’une lumière douce ; Philippe Séguin était dans un de ces bons jours, quand sa conversation se montrait enjouée et brillante. Seul moment d’irritation lorsqu’il me confia, l’air horrifié : « Sarkozy me harcèle pour que je rentre dans son gouvernement. Mais je ne serai jamais ministre de Fillon ! »

 

Le grand remplacement muséal 12 octobre 2007

Ce fut un échec cinglant. Une claque. Un rejet, une insulte, une marque de mépris. Des salles vides. Un désert. À part la visite obligatoire des gamins des écoles, dix mille entrées par an ! Plus un musée, mais une chambre d’hôtes. Même le journal Le Monde fut obligé de le reconnaître. En 2010, une de ses journalistes écrivit : « Lancée en grande pompe en 2007, la Cité nationale de l’histoire de l’immigration est désespérément déserte. » Désespérément. C’est ce qu’ont pensé aussi les représentants de l’État, de droite comme de gauche, qui ont attendu plusieurs années pour l’inaugurer. Comme s’ils espéraient qu’il se remplisse enfin. Ils ont même changé le nom : la Cité nationale de l’immigration est devenue le musée national de l’Histoire de l’immigration. Sans plus de succès.

C’était pourtant une coproduction de la droite et de la gauche. Une idée de la gauche mise en œuvre par la droite. Un projet lancé par le Premier ministre socialiste Lionel Jospin, repris dans le programme électoral de son adversaire à la présidentielle, Jacques Chirac. Une idée géniale, forcément géniale d’un historien de l’immigration, Gérard Noiriel, ancien militant marxiste recyclé par les réseaux universitaires du parrain de la sociologie, Pierre Bourdieu, qui avait troqué la défense des ouvriers pour celle des immigrés. Il exigeait un « Ellis Island français », c’est-à-dire un musée de l’Immigration sur le modèle de celui édifié à New York, à l’endroit où débarquaient les immigrants venus d’Europe au e XIX siècle. Ce rêve américain est commun à toutes les élites françaises depuis les années 1980, qu’elles soient universitaires, administratives, intellectuelles, médiatiques ou politiques. Peu importe que ce fantasme américain soit erroné en ce qui concerne l’histoire même des États-Unis, où la croissance démographique des familles des e Pilgrim Fathers du XVII siècle est bien plus décisive qu’on ne le dit. Peu importe que l’histoire de la France n’ait rien à voir avec celle d’une nation d’immigration. Et peu importe enfin – surtout ? – que le mythe glorieux d’Ellis Island et de la nation d’immigration ait pour contrepoint funeste le génocide des Indiens, des habitants d’origine de ces territoires massacrés et spoliés. Qui seront les Indiens dans la France, glorieuse terre d’immigration du e XXI siècle ?

La question n’est pas souvent posée, et la réponse n’est jamais donnée ; mais elle hante sans doute l’inconscient de ces millions français qui ne mettront jamais les pieds dans ce musée national de l’Immigration.

Les élites n’en ont cure. Les élites parlent aux élites. Une fois lancée, la machine bureaucratique tourne toute seule à plein régime. Génie de l’État français. Génie bienfaisant qui, de la monarchie à la République en passant par l’Empire, a protégé les Français et fait de la France la puissance hégémonique en Europe et dans le monde. Génie malfaisant de l’État français quand il se retourne contre les populations au service d’un projet humaniste et universaliste de remplacement des populations autochtones.

Consultation, rapport, mission, loi. Déclarations. Communication. Comme le conte le remarquable et anonyme Histoire de l’islamisation française. 1979-2019 (L’Artilleur), chacun y va de sa déclaration de (bonne) intention. Le chiraquien Jacques Toubon, qui vantait naguère l’assimilation des populations immigrées dans la grande tradition républicaine, est devenu un adepte forcené de ce « droit à la différence » qu’il dénonçait alors : « Nous allons favoriser la recherche sur les cultures d’origine, qui pourra alimenter les programmes scolaires, les médias. Cette connaissance des cultures sera la meilleure lutte contre les préjugés. » Membre de la « mission de préfiguration », l’historienne de gauche Marie-Claude Blanc-Chaléard explique en 2006 dans la revue scientifique Vingtième siècle qu’il faut « faire émerger la diversité cachée derrière le mythe de la nation unitaire » afin d’en finir « avec une conception de la nation qui, derrière l’unité basée sur l’égalité de tous, refuse et exclut l’étranger, s’empressant d’en effacer la trace dès qu’il devient français »

Ancien publicitaire giscardien devenu Premier ministre de Chirac en 2002, Jean-Pierre Raffarin croit avoir trouvé le symbole qui marquera les esprits en affectant à ce futur musée de l’Immigration les locaux désaffectés du palais de la Porte-Dorée, près du bois de Vincennes, qui avait été édifié pour la Grande Exposition coloniale de 1931. Pour les malentendants et malcomprenants, Jacques Toubon traduit la colossale finesse de la dernière raffarinade : « Lieu de glorification de la mission civilisatrice de la France, il deviendra l’institution culturelle qui portera à la conscience de tous les Français l’apport décisif des immigrés européens et coloniaux à la construction du pays. »

Quand François Hollande, devenu président de la République, se décida enfin – sept ans après son ouverture ! – à inaugurer ce cher musée, il ne put s’empêcher de rajouter une couche supplémentaire de lieux communs immigrationnistes. Et de chanter « la reconnaissance de la France à l’égard des immigrés qui l’ont construite… Il n’y aurait pas eu les Trente Glorieuses… Il n’y aurait pas eu de redressement après la Première Guerre mondiale… Il n’y aurait pas eu de révolution industrielle… L’histoire de l’immigration, c’est l’histoire de la République… La France est le résultat de cultures venues d’ailleurs… Les immigrés ont fait l’histoire de France ».

Nos gouvernants croient toujours que les Français ne les comprennent pas et que leurs réticences ou leurs révoltes viennent d’un « déficit de communication ». Ils se trompent. Les Français les comprennent bien ; et même trop bien. Ils ont fort bien saisi que ce musée serait dédié à la gloire des immigrés africains et maghrébins et constituerait une charge de plus pour dénoncer, accabler la France, terre hostile, terre xénophobe, terre raciste. Ils ont si bien compris qu’ils ont décidé de renvoyer à l’envoyeur cette nouvelle gifle que les élites leur assènent en pleine figure. Comme le reconnaissait, dépitée, la journaliste du Monde, dans son article de 2010 : « C’est la France entière qui ne veut pas voir au musée ce qu’elle ne veut pas voir dans la vie. »

La France entière qui en a assez qu’on lui serine qu’elle doit tout aux immigrés quand ce sont les immigrés qui doivent tout à la France. La France entière qui aurait préféré qu’on valorise ce qu’elle a fait, ce qu’elle a construit, ce qu’elle a édifié, ce qu’elle a inventé. La civilisation originale, subtile, charmante, que le peuple de France a lentement édifiée. Il existait un musée pour cela. Il s’appelait le musée national des Arts et Traditions populaires. Il avait été installé en 1937 dans une aile du musée de l’Homme, au Trocadéro. C’était une grande idée de la gauche quand elle s’intéressait encore au peuple français, à ses ouvriers et à ses classes populaires, dont Jean Gabin incarnait l’archétype gouailleur et séducteur dans les films de l’entre-deux-guerres. C’était une création du Front populaire. C’était « un musée du peuple pour le peuple ». Devenu ministre de la Culture en 1958, Malraux le transféra dans le Jardin d’Acclimatation. Enthousiaste, le grand anthropologue Claude Lévi-Strauss le bénissait : « Il est bon qu’il y ait des musées nationaux centrés sur l’histoire du pays lui-même et pas sur celle du monde. » On y retrouvait les costumes, les arts, les créations des diverses régions françaises. Ce fut la grande époque des arts populaires avant qu’ils ne soient remisés dans le placard méprisant et méprisable du folklore franchouillard des Bécassine.

À partir des années 1980, le « Louvre du peuple français » est passé de mode parce que le peuple français est passé de mode. On lui coupe ses budgets, on le juge trop national, trop populaire, trop catholique même. Un rapport administratif, le rapport Guibal en 1992, lui propose de nouvelles missions : « Poser les conditions d’une réflexion permanente sur le métissage culturel, sur l’acculturation, sur les multiples intérêts de la rencontre des cultures. »

Ce jargon multiculturaliste est un arrêt de mort. Le musée du Peuple français ferme ses portes en septembre 2005. Le bâtiment dans le Jardin d’Acclimatation sera donné par l’État à la Ville de Paris qui le concédera à LVMH pour « un musée de l’Artisanat et du Luxe ». Après l’ouverture en 2007 du musée de l’Histoire de l’immigration, on inaugurait en juin 2013, sur le port de Marseille, un musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée. Dans la France des musées aussi, l’heure est au grand remplacement.

OceanofPDF.com

1. Extraits du procès cité dans Éric Conan, Le Procès Papon, Gallimard, 1998.

2. Ibid.

3. Ibid.

4. Ibid.

OceanofPDF.com