La France n'a pas dit son dernier mot
L'homme qui s'aimait trop - 4 mai 2012
L’homme qui s’aimait trop
4 mai 2012
Il a perdu. Il a perdu parce qu’il n’a pas gagné. Il a perdu parce qu’il n’a pas voulu gagner. Il a perdu parce qu’il a voulu perdre. Ce soir, le traditionnel débat télévisé entre les deux tours a consacré non la victoire de François Hollande, mais la défaite de Nicolas Sarkozy. Le président sortant à l’issue du premier tour était distancé ; pour l’emporter au second, il devait renverser la table. Il n’avait fait que casser quelques verres. Assez pour faire peur à ceux qui voulaient avoir peur ; pas assez pour reconquérir ceux qu’il avait découragés, voire dégoûtés. Sarkozy est apparu engoncé, timoré, pusillanime. Empli d’une lassitude infinie, d’une hâte d’en finir. L’ancien voyou s’était métamorphosé en notable ; son apathie finit par donner de l’audace à celui qui en manquait le plus, François Hollande.
Il avait d’abord enfourché son cheval de campagne en suivant les recommandations d’Alain Minc, mais devant l’échec cuisant, constaté par les sondages, et reconnu par l’intéressé lui-même, il avait été contraint de passer sous les fourches caudines de Patrick Buisson. Il avait abandonné les belles envolées sur « le couple franco-allemand » et avait dû se rabattre sur « le retour des frontières ». Le livre remarquable de Régis Debray L’Éloge des frontières était devenu le bréviaire de sa campagne. On avait fabriqué de magnifiques images pour la télévision avec des dizaines de drapeaux tricolores tremblant sous le vent, au pied de la tour Eiffel. Ce beau spectacle n’avait pas suffi. Nicolas Sarkozy l’avait emporté en 2007 en ramenant vers lui une partie de l’électorat populaire de Jean-Marie Le Pen, à qui il avait promis de « passer le Kärcher ». Sa candidature s’était imposée dans les sondages lorsqu’il avait annoncé son si controversé ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Sarkozy a honte des conditions de sa victoire. C’est le drame secret de son quinquennat. Il déteste ses électeurs et envie ceux de ses adversaires. Il veut tant être aimé par la gauche. Il incarne, dans sa plus parfaite expression, le complexe de l’homme de droite qui n’a de cesse que d’être reconnu, adoubé, par la gauche. Le complexe de l’homme de droite qui remonte sans doute à la Révolution française qui a forgé cette règle devenue tradition française : tout homme de droite est un ancien homme de gauche et qui entend le redevenir !
Sarkozy a tout essayé pour être adoubé par ses adversaires : il en a fait des ministres ; il s’est improvisé chantre énamouré du métissage, de l’écologie, de l’Europe. Il a même épousé une des leurs avec Carla Bruni, et a troqué la bande de ses vieux compagnons qui faisaient tache, les Clavier ou les Barbelivien, pour la ribambelle des ex-amants de sa dulcinée, représentants accomplis de la caste germanopratine qu’il brocardait autrefois dans ses discours de militant RPR. Il a parlé avec eux des livres qu’il n’avait pas lus, et vu des films qu’il n’avait pas compris. Il a tout fait pour acquérir un « droit de bourgeoisie », comme si toute sa vie, finalement, s’était résumée à cette quête.
Et voilà qu’il était contraint de retourner à ses vieux démons. Les journalistes répétaient sans se lasser qu’il perdrait parce qu’il était trop à droite ; il savait, lui, qu’il perdrait parce qu’il ne l’avait pas été assez. Entre les deux tours, les sondages frémissent, mais c’est encore insuffisant. Lors d’une réunion à trois, avec Patrick Buisson et le publicitaire Jean-Michel Goulard, le constat s’impose. Il ne peut gagner que s’il ramène dans son giron le million d’électeurs du FN qui ont comme première préoccupation l’immigration ; Buisson lui suggère de promettre qu’en cas de réélection, il organiserait un référendum sur ce thème. Il lui propose aussi d’annoncer la remise en cause des accords d’Évian, qui ont fait des Algériens des immigrés privilégiés, ou encore l’instauration d’une part de proportionnelle dans le mode de scrutin des législatives pour favoriser l’entrée de nombreux députés du Front national.
Buisson le presse d’accepter. Il l’inonde à sa manière habituelle de sondages et de raisonnements implacables. Mais Sarkozy rechigne, Sarkozy élude, Sarkozy refuse. Sarkozy sue à grosses gouttes et son épaule sautille avec frénésie. Sarkozy songe sans doute à Carla, et à ses amis si bien-pensants ; à ses séjours au Maroc, dans le cadre fastueux de La Mamounia, comme invité du roi ; à ses conférences grassement payées que son ami, le prince du Qatar, lui a promises lors de leurs folles soirées au Parc des Princes. Sarkozy voit déjà les gros titres des journaux le traitant de raciste, de xénophobe ou, pire, de politicien prêt à toutes les compromissions pour conserver le pouvoir.