La France n'a pas dit son dernier mot

Éric Zemmour · Chapitre 2 sur 127

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La France n'a pas dit son dernier mot

Chapitre 2006

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Bouffon médiatique

22 avril 2006

Je partis d’un grand éclat de rire. « Bite génération » ! Dieu que leur titre était bon ! À la fois drôle et politique, ce jeu de mots grivois s’inscrivait dans une tradition française séculaire dont le journal Libération avait renouvelé le genre depuis les années 1970. L’article était plus banal et besogneux. La journaliste s’efforçait de me montrer sous les traits ridicules d’un gringalet qui joue au dur, d’un adolescent qui se prend pour un homme, sans se rendre compte qu’elle reprenait ainsi à son compte les stéréotypes virils que la féministe en elle souhaitait dénoncer. J’étais un polémiste qui faisait un « coup médiatique ». Mon ouvrage, un court pamphlet sans intérêt ni talent, était réduit à « quelques phrases provocantes, calibrées pour la renommée de la télé ». Je n’avais pas à l’époque l’habitude d’un semblable traitement. Je ne savais pas encore qu’un écrivain n’accède au statut d’intellectuel que s’il est de gauche, et est ravalé au rang infamant de « polémiste » s’il ose transgresser les règles de la bienséance idéologique.

J’avais jusqu’alors suivi mon petit bonhomme de chemin de journaliste politique, plutôt spécialiste de la partie droite de l’échiquier. J’avais eu mon quart d’heure de gloire warholien quelques années plus tôt, lorsque Le Monde, alors dirigé d’une main de fer rouge par Edwy Plenel, avait hissé à sa une mon livre peu amène sur Jacques Chirac, L’homme qui ne s’aimait pas. Lors de sa parution en janvier 2002, le patron du Monde pensait encore défendre ainsi les intérêts du candidat socialiste Lionel Jospin. Avant que le « voleur » et le « menteur » Chirac ne devînt le dernier rempart de la République menacée par les hordes nazies de Jean-Marie Le Pen…

Mon ouvrage sur le féminisme, ou plus précisément sur la dévirilisation des hommes des sociétés occidentales, m’avait été suggéré par Clara Dupont-Monod, une amie journaliste et éditrice, avec qui j’avais discuté de ce thème lors d’une soirée bien arrosée. Sans savoir que ce petit opuscule culotté allait changer ma vie.

L’article aigrelet de la journaliste de Libération ne m’offusqua guère. Tout à ma joie puérile de prendre place dans la cohorte prestigieuse des portraits de dernière page du journal, je laissai aussi le photographe maison m’affubler d’une grotesque mais inquiétante allure d’espion, voire de « collabo ». La vanité est toujours mauvaise conseillère. Avec l’image, qui venait renforcer le texte, l’implacable équation sémantique et idéologique se mettait en place : un homme hétérosexuel blanc est un collabo, voire un nazi. Mon Premier sexe en devenait l’expression aboutie. Et j’en étais l’incarnation ridicule et honnie.

Je ne m’en souciais guère. Quelques semaines plus tôt, lors de l’émission du samedi soir de Thierry Ardisson, « Tout le monde en parle », j’avais affronté l’ire de la féministe Clémentine Autin et la fureur de l’acteur Francis Huster. Les beaux yeux bleus de la première me lançaient des flammes et le physique avantageux du second me tournait le dos avec une ostentation cabotine. Seule l’intervention majestueuse du grand écrivain américain Tom Wolfe, vêtu de blanc immaculé, du chapeau aux souliers, me sauva de la condamnation à mort lorsqu’il déclara, aussitôt après s’être assis, que j’avais raison et que l’homme occidental n’était plus un homme. Il parlait évidemment en anglais, et la langue du maître intimida aussitôt les sujets français de l’Empire.

J’avais bataillé vaillamment, argumentant pied à pied, ne lâchant rien, arc-bouté sur mes convictions, ce qui devint sous la plume de la journaliste de Libération une « ténacité de roquet accroché au bas des jupes », grâce à laquelle j’étais « le client en or des ardissoneries du samedi ».

Là encore, je ne saisissais ni ne maîtrisais les codes. J’étais un provocateur puisque mon livre avait éveillé la colère légitime des ligues de vertu féministe. Je ne défendais pas sincèrement des certitudes, mais j’avais cyniquement trouvé un moyen habile pour satisfaire « mon hystérique besoin de parler et briller ». À l’époque, on n’employait pas encore ces mots grotesques de « buzz » et de « clash ». Je croyais sauver un éternel masculin qui avait baigné mon enfance et mon adolescence, la littérature et le grand cinéma français jusqu’aux années 1970 ; je n’étais qu’un « croisé de la masculinité ». Suranné, ringard, désuet avocat des valeurs du monde d’avant, misogyne puisque je pointais le féminisme. J’étais un « bouffon médiatique » puisque mes prestations à la télévision suscitaient des audiences flatteuses. L’expression venait bien sûr d’un de mes chers confrères du Figaro. Cette férocité confraternelle ne me surprenait guère : Les Illusions perdues de Balzac avaient été le livre de chevet de mon adolescence.

J’avais mal choisi mon moment. L’homme blanc occidental, dont j’avais l’outrecuidante nostalgie, n’était pas seulement un odieux « macho », qui avait imposé aux femmes un inique et millénaire patriarcat, exercé des sévices intolérables sur sa progéniture, et moqué et persécuté les homosexuels pendant des siècles sous couvert d’une morale chrétienne hypocrite. Ses crimes, déjà impardonnables, ne s’arrêtaient pas là. En ce 10 mai de cette même année 2006, Jacques Chirac célébrait la première Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition. Le président aurait pu choisir une date historique comme celle de l’abolition de l’esclavage par la Deuxième République, le 27 avril 1848. Il avait préféré commémorer en ce 10 mai le vote, cinq ans plus tôt par le Sénat après l’Assemblée, de la loi Taubira où la France s’était reconnue coupable « d’un crime contre l’humanité ».

L’homme blanc était un esclavagiste. Un affreux trafiquant de « nègres ». Le seul de l’histoire. Certains esprits mal tournés avaient pourtant rappelé que les traites transatlantiques ne tenaient pas la distance historique face à leurs homologues islamiques. D’autres avaient en tête la phrase du grand historien Fernand Braudel : « L’islam est la civilisation esclavagiste par excellence. » Les plus iconoclastes osaient même prétendre que, sans les négriers africains et leurs razzias, les Occidentaux n’auraient rien pu acheter.

Mais tout cela avait été occulté par Christiane Taubira qui avait concentré son exigence de repentance sur les seuls Occidentaux blancs. Interrogée un jour dans les studios de France Culture sur les raisons de cet « oubli », elle avait expliqué sans ambages qu’elle désirait « que l’on permette notamment aux jeunes d’échapper à des catégories qui les enferment : se sentir arabes et porter sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits que les Arabes ont pu faire ». Le « petit Blanc » du Limousin n’avait pas droit à la même mansuétude…

À la fin de mon Premier sexe, je faisais le constat que les seuls jeunes hommes autorisés par les ligues de vertus féministes à s’approprier et conserver les codes honnis de la psyché virile d’antan, étaient les jeunes Noirs et Arabes. Cette remarque avait bien sûr été qualifiée de raciste et xénophobe par tous mes interlocuteurs. À l’époque, les féministes n’avaient pas encore montré leur dilection pour ces jeunes hommes, même lorsqu’ils faisaient une chasse ouverte à la femme blanche, comme à Cologne en 2015. J’avais de l’avance, mais mon avance était coupable. Là encore, là surtout, je n’avais pas compris que ce « deux poids, deux mesures » avait été préparé avec soin par un bombardement idéologique d’envergure. Les jeunes « Blancs » étaient écrasés par la culpabilité du colonisateur esclavagiste, tandis que le jeune Noir ou Arabe s’égayait dans la pampa des femmes blanches, innocent comme un nouveau-né.