La France n'a pas dit son dernier mot

Éric Zemmour · Chapitre 4 sur 127

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La France n'a pas dit son dernier mot

Les boules ! - 9 juillet 2006

Les boules !

9 juillet 2006

Défaite de la France en finale de la Coupe du monde de football face à l’Italie. Le coup de boule de Zidane sur la poitrine de Materazzi nous a sans doute privés de la victoire. Notre « Zizou national » est redevenu en un instant un petit voyou des « quartiers » de Marseille. Docteur Zidane et Mister Zinedine. La complaisance – qui vire parfois à la célébration – des médias et des politiques me rebute et me scandalise. S’il n’avait pas été français, et surtout s’il n’avait pas été fils d’immigré, et d’immigré maghrébin, le concert d’excuses, voire de louanges, aurait tourné au règlement de comptes. Ce deux poids, deux mesures en dit plus sur la France et ses élites que sur Zidane.

 

La dernière séance

20 juillet 2006

Pour une fois, il ne nous a pas fait rire. Même pas un sourire. Mais pas pleurer, non plus. Il faut avouer qu’on l’avait un peu oublié. Lorsque Gérard Oury meurt, dans sa maison de Saint-Tropez, le 19 juillet, le temps de ses triomphes semble loin, très loin. Comme d’un autre temps, d’un autre siècle, d’un autre pays. D’une autre planète. Bien sûr, les politiques font le service minimum convenu, éléments de langage rédigés à la hâte par un obscur conseiller. Le ministre de la Culture rend hommage à « un maître du rire », tandis que l’Élysée diffuse un communiqué saluant « un maître du rire et de la bonne humeur ». Les hommes politiques aiment enfermer chacun dans des cases : l’agriculteur, l’ouvrier, le commerçant, le patron, le comique. Ils ont la prétention – qui est peut-être une naïveté – de croire qu’ils sont les seuls à faire de la politique. La politique, c’est fait pour les politiques ; le rire, c’est fait par ceux qui font rire… Ils se leurrent mais ne le savent pas…

Les chaînes de télévision enchaînent aussitôt en programmant un des quatre films les plus populaires du maître disparu : Le Corniaud, La Grande Vadrouille, La Folie des grandeurs et Les Aventures de Rabbi Jacob.

Ces opus sont connus de tous les Français de toutes les générations ; les plus anciens les ont vus dans les salles de cinéma à leur sortie, les plus jeunes sur leurs écrans de télévision où ils furent rediffusés à satiété ; à chaque fois, tous les records d’audience sont pulvérisés. On ne sait plus guère qui est Gérard Oury, mais tout le monde connaît ses films, et tout le monde connaît de Funès.

Ce quatuor exceptionnel a la particularité, à l’instar des chefs-d’œuvre de Molière, d’être concentré en un court laps de temps : de 1965 pour Le Corniaud à 1973 pour Rabbi Jacob, en passant par La Grande Vadrouille en 1966 et La Folie des grandeurs en 1971. Avant, l’acteur Oury n’avait pas encore trouvé sa voie ; après, le metteur en scène comblé semblait avoir perdu la main. Il n’avait rien perdu de son talent ; c’était l’époque qui avait changé. Une décennie d’or s’achevait qui s’était épanouie sous le règne gaullo-pompidolien ; les films d’Oury n’étaient pas seulement de leur auteur, mais également de leur temps comme les pièces les plus sublimes de Molière n’avaient pas été seulement celles de Jean-Baptiste Poquelin mais aussi celles du siècle de Louis XIV. Les uns comme les autres furent les produits d’une époque où dominait un certain regard français sur le monde, et surtout un certain regard français sur la France.

Leurs thèmes sont connus de chacun et semblent avoir livré depuis longtemps tous leurs secrets. Le Corniaud relate la rencontre improbable entre un riche bourgeois sans scrupule et cupide et un brave prolétaire à la fois naïf et déluré ; La Grande Vadrouille reprend les mêmes types sociaux et les mêmes acteurs (de Funès et Bourvil) pour les plonger au cœur de l’Occupation ; La Folie des grandeurs est un pastiche loufoque du Ruy Blas de Victor Hugo, et Rabbi Jacob projette le génie comique de de Funès – resté seul après la mort de son compère Bourvil – au milieu du microcosme juif de Paris.

Le diable politique est dans les détails. Le Corniaud raconte une lutte des classes entre un magnat qui se révélera mafieux et un ouvrier naïf qui se révélera moins couillon qu’il en a l’air. Le film s’ouvre sur un hilarant numéro de mépris de classe lorsque le choc entre les deux voitures désagrège la petite auto du prolétaire et qu’aux lamentations larmoyantes de Bourvil (« Mais qu’est-ce que je vais devenir maintenant ? »), l’arrogant de Funès, sortant de sa limousine à peine éraflée, rétorque un superbe : « Un piéton ! » Mais la fin du film sonne la revanche du petit contre le gros, du prolo contre le richard, de l’honnête homme contre le mafieux : le film d’Oury est l’antithèse des films des années 1930, où la défaite du Front populaire se reflétait à l’écran dans des personnages d’ouvriers à la Gabin, perdants magnifiques mais désespérés. Nous sommes dans les années 1960 désormais, le temps des Trente Glorieuses et de la Sécurité sociale et du plein-emploi : les ouvriers accèdent lentement à la classe moyenne et au confort matériel inauguré par l’Amérique et vanté par la publicité. La « moyennisation » de la société française semble alors l’issue pacifique de l’ancienne lutte des classes.

Oury continue de revisiter notre histoire l’année suivante avec La Grande Vadrouille. L’Occupation, la Résistance, la Libération. Les Français sont des antihéros héroïques, les soldats allemands sont des occupants inquiétants mais corrects ; tout le monde est tourné en dérision, mais personne – ni Français ni Allemand – n’est ridicule. Une fois encore, Bourvil et de Funès incarnent une « cascade de mépris » à la française, mais ils restent soudés face à l’ennemi, comme une parabole de l’alliance gaullo-communiste, née dans les maquis et qui domine alors le monde politique et culturel. Nous sommes quelques années à peine après le traité d’amitié franco-allemand de 1963 et la rencontre de Gaulle-Adenauer dans la cathédrale de Reims. Le film pourrait être résumé par la célèbre adresse du Général aux Allemands : « Nous avions le devoir de nous combattre, nous avons désormais la liberté de nous aimer. » Bientôt viendra le temps des films d’autodérision où les soldats français seront lamentables (Mais où est donc passée la 7e compagnie ?) et les résistants grotesques (Papy fait de la résistance). La génération du baby-boom, qui n’a pas connu la guerre, prend les manettes du cinéma français pour en faire une machine redoutable au service de la haine de soi. Gérard Oury, lui, né en 1919 d’un père juif russe immigré du nom de Tannenbaum, a vécu de près les affres de cette période, les peurs et les souffrances, les ambiguïtés du régime vichyste et les solidarités inédites, comme le grand Raimu qui le prit sous son aile pour lui permettre, malgré les lois antijuives, de travailler à Marseille. C’est peut-être pour cette raison que son regard sur cette période est moins manichéen et moins francophobe.

Oury s’attellera à cette « question juive », quelques années plus tard, dans Rabbi Jacob. Le Paris des années 1970 et le conflit israélo-arabe plantent le décor. Mais de Funès est toujours là, incarnation inégalable d’une bourgeoisie pompidolienne frénétique, qui se jette dans l’agitation de la modernité pour mieux oublier et faire oublier ses turpitudes et ses archaïsmes. De Funès révèle ses a priori et ses préjugés ancestraux, sa bêtise aussi à l’égard de ce mystérieux nom juif. Le film est cependant avant tout une ode à l’assimilation à la française : le célèbre « Salomon, vous êtes juif ? » constate l’invisibilité du juif dans la société française, sa « francisation », avait dit le général de Gaulle dans d’autres circonstances. Là aussi, le film d’Oury est un point d’inflexion : la guerre des Six Jours de 1967, puis celle de Kippour d’octobre 1973 (le film sort d’ailleurs en pleine guerre, et certains l’accusent d’être antipalestinien) ont marqué un réveil identitaire, à la fois spirituel et national, parmi les juifs français, qui corrodera leur travail séculaire d’assimilation. Et bientôt viendront, sur le modèle américain, les films qui mettront en exergue les identités religieuses, raciales ou ethniques, au lieu de les dissoudre dans un bain national commun.

Deux ans auparavant, Oury avait abordé un dernier thème qui lui tenait à cœur depuis ses jeunes années d’acteur à la Comédie-Française : Ruy Blas. Il avait transformé la tragédie de Victor Hugo en une comédie baroque, où de Funès, une fois de plus irrésistible, joue le rôle d’un grand d’Espagne, arrogant avec les faibles et obséquieux avec les puissants, cupide et intrigant, bref, un courtisan dans toute sa splendeur caricaturale. Oury met l’Ancien Régime en procès, mais là aussi, il le fait à la manière française, c’est-à-dire avec un roi bon et débonnaire qui tente de protéger « ses peuples » de l’avidité sans fin des seigneurs. On se retrouve dans Molière ou Beaumarchais, avec un domestique, représentant du peuple (joué par Montand) habile et espiègle, qui s’allie à la monarchie (et surtout à la reine) pour déjouer les perfidies et les complots des grands et des aristocrates.