La France n'a pas dit son dernier mot

Éric Zemmour · Chapitre 120 sur 127

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La France n'a pas dit son dernier mot

Macron m'a dit… - 1er mai 2020

Macron m’a dit…

1er mai 2020

Le nom s’affiche en toutes lettres. Je le montre à mon fils pour justifier que je me lève de table alors que nous nous apprêtons à dîner. Il est vingt heures ce vendredi 1 er mai. Ce numéro ne s’était jamais affiché depuis qu’Emmanuel Macron, alors fringant ministre de l’Économie, me l’avait donné en me croisant dans les studios de RTL où nous intervenions tous deux. Depuis lors, il ne m’avait jamais appelé et je ne l’avais jamais appelé. Je ne me doutais pas que devenu président il eût conservé son numéro d’avant.

Je reconnais aussitôt sa voix. En sortant de la cuisine, devant les regards éberlués de mon épouse et de mes enfants, je me surprends à un très protocolaire : « Bonsoir, monsieur le président. » Je devine, bien sûr, pourquoi il m’appelle. La veille, dans l’après-midi, alors que je revenais les bras chargés de fruits achetés rue des Martyrs, un orage soudain m’a cueilli, m’obligeant à une marche empressée, le dos courbé, pour tenter en vain d’échapper à l’eau qui se déversait sur ma tête et dans mon cou. Même si, en ces périodes d’épidémie, le président est très soucieux de la santé des Français, il ne m’appelle pas pour s’enquérir des effets de l’orage sur ma complexion fragile. Ce ne sont pas les trombes d’eau qui l’inquiètent mais plutôt les trombes d’insultes, de menaces, d’injures et de crachats que j’avais dû endurer sur le même chemin. C’était dans la rue Caumartin, une large voie piétonne qui débouche sur les grands magasins Printemps, que j’emprunte souvent pour rentrer chez moi. J’ai entendu soudain un bruit de scooter et une voix rageuse hurlant à mes trousses, sans crier gare : « Éric Zemmour, comment tu vas, gros fils de pute, ça va, gros fils de pute… Ouais nique bien ta mère, ouais, nique bien ta mère, Éric Zemmour… Un petit doigt dans le cul, Éric… un petit doigt dans le cul, Éric. »

Ce n’est pas la première fois que je subis ce type d’invectives. J’ai appris au fil du temps à ne pas rétorquer, à ne pas me retourner, ne pas m’arrêter, à contenir une irrépressible envie de rendre insulte pour insulte, voire coup pour coup – car il y a aussi parfois des coups. À ne pas les regarder, ce serait donner le spectacle attendu à leur téléphone-caméra qui ne les quitte jamais. J’ai appris également à ne jamais en parler pour ne pas inquiéter ma famille. Les auteurs, je les connais bien, ce sont toujours les mêmes : des islamo-racailles, comme ils se qualifient eux-mêmes et – plus rarement – des bobos gauchistes. Les deux sont aussi vindicatifs, mais ne disposent pas du même lexique : les gauchistes me traitent de « fasciste » et de « raciste », les racailles défendent le Coran, baisent ma mère et m’enculent en même temps, ce qui montre une remarquable souplesse physique et morale.

Mais cette fois, mes efforts de discrétion ont été vains. C’est mon agresseur lui-même qui, fier de son exploit héroïque, l’a offert aux yeux ébaubis de la multitude des réseaux sociaux.

Les réactions ont été lentes à venir. Certains de mes amis s’offusquaient déjà de l’intolérance indifférente des bien-pensants quand le feu prenait dans la plaine. Tweets, mails, SMS, tout était bon pour manifester son indignation et son soutien, et tout ce que le progressisme comptait d’adversaires voués à ma perte, socialistes, humanistes, antiracistes, internationalistes, féministes, me couvrait de fleurs. La classe politique unanime, du Rassemblement national aux socialistes, rivalisait de ferveur. Je crus par moments assister à mon enterrement. Je note – déformation professionnelle qui prouvait que j’étais encore vivant – que seuls les élus de la France insoumise ne mouftèrent pas – même discrètement – comme une preuve supplémentaire du virage de Mélenchon vers les rivages mouvementés de l’islamo-gauchisme.

Je n’ai pas le temps d’analyser les arrière-pensées politiques du coup de fil présidentiel – baiser de la mort à un opposant vitupérant : « Quand je veux tuer, j’embrasse », disait Chirac ; clin d’œil à droite, et à la droite de la droite ; volonté d’apparaître au-dessus de la mêlée et de réconcilier un pays déchiré – qu’il me faut soutenir l’échange. Très vite, Macron a abandonné les premiers mots de réconfort pour croiser le fer sur le sujet qui s’impose comme une bobine qu’on dévide : racailles, banlieues, immigration, islam. Il le fait avec une spontanéité rafraîchissante, sans se protéger derrière l’armure de la fonction ou du protocole, ce qui le rend aussi sympathique que dangereux. La conversation s’engage comme si on se retrouvait tous deux à la télévision, ou autour d’une table chez des amis. Comme si notre échange était écrit d’avance, l’un devinant ce que l’autre pensait, dirait. Chacun avance ses arguments sans laisser à son interlocuteur le temps de reprendre son souffle, sans même réfléchir, par réflexe plus que par réflexion, comme deux équipes de football qui attaquent et défendent à tour de rôle. Il me dit « République », je lui dis « France ». Il me dit « Minorité de racailles », je lui dis : « Soutenue par une majorité, qu’elle aide à vivre et qu’elle soumet par son alliance avec la loi de l’islam ». Il me dit : « L’État tient dans les banlieues », je lui dis : « Le confinement n’y est pas respecté ». Il me dit : « La police fait respecter l’ordre », je lui dis elle recule partout de peur d’une bavure. Il me dit : « Les préfets donnent des consignes de fermeté », je lui dis : « Chaque préfet tremble de déclencher la révolte des banlieues comme en 2005 ». Il me dit : « Il y a des individus qu’on peut sauver, qu’on peut ramener à la République », je lui dis qu’il y a toujours des individus bons ou méchants, peu importe, mais je crois aux inconscients collectifs qui nous dirigent, et l’inconscient collectif de ces populations musulmanes est de coloniser l’ancien colonisateur, de dominer l’infidèle au nom d’Allah.

À ces mots, un silence de quelques secondes me permet de reprendre mes esprits. Je sens que mon dernier argument l’a pris de court. Il me dit que j’ai raison sur ce point, qu’il croit lui aussi au poids de l’histoire, qu’il l’a évoqué d’ailleurs, mais que ses références à la colonisation n’ont pas été comprises ; je lui dis qu’il l’a seulement fait sur le mode de la repentance, alors que l’ancien colonisateur est désormais le colonisé. Il me dit que s’il parle comme moi, on va à la guerre civile ; je lui dis qu’on va de toute façon à la guerre civile si on continue la politique qu’il suit, que son prédécesseur l’avait dit à des journalistes : « Tout ça finira par une partition », que même Jean-Pierre Chevènement dit que nous sommes « dans une guerre civile à bas bruit ». Il me dit qu’il aime beaucoup Chevènement, je lui dis moi aussi. Il me dit qu’il l’écoute beaucoup, je lui dis que ça se voit dans sa politique de main tendue vers la Russie. Il me dit « j’assume », je lui dis « j’approuve ». Il revient à la charge. Il me dit que ses seuls ennemis sont les salafistes, je lui dis que les salafistes ne sont que la pointe émergée de l’iceberg, que la question cardinale est le nombre, qu’il faut arrêter l’immigration. Il me laisse le champ libre, je m’enhardis, je lui dis : « J’ai un plan si vous voulez, il y a de nombreuses mesures à prendre. » Il me coupe : « Ça m’intéresse. » Je reste interdit, conscient d’être allé trop loin. Il enchaîne : « Vous savez Collomb aussi avait un plan. » Je lui dis : « C’est pour ça qu’il est parti. » Et j’ajoute : « Vous n’avez pas de majorité pour faire une politique sérieuse sur ce sujet. » Il change de registre, prend un ton complice : « Vous savez, les banlieues, ce ne sont pas seulement les racailles ou les salafistes, ce sont aussi tous ces gens qui travaillent dans les cuisines des restaurants, je sais qu’il vous arrive vous aussi d’aller à La Rotonde, vous n’ignorez pas qu’il n’y a que des Africains, et que c’est pareil dans tous les restaurants de Paris. » Je n’en disconviens pas, j’analyse à haute voix, sans qu’il m’interrompe : « Il y a deux explications. La plus courante est que les Français ne veulent plus exercer ces métiers pénibles. On entend cette rengaine dans tous les dîners parisiens depuis trente ans. J’ai une autre hypothèse : pour venir travailler dans les cuisines des restaurants des grandes métropoles, où on finit son service tard dans la nuit, il faut habiter à proximité ; or, les banlieues ont toutes été submergées par l’immigration maghrébine et africaine, et les racailles comme mon agresseur se sont chargées de chasser – par la violence ou la peur ou l’islamisation du mode de vie – les Français de souche – ou même les enfants de l’immigration européenne – qui y vivaient auparavant. » Et j’ajoute, perfide : « Ceux-là ont dû se replier dans cette France périphérique où ils sont devenus les gilets jaunes que vous vous êtes pris en pleine gueule ! » Je l’entends me dire : « Les deux hypothèses sont sans doute bonnes. » Et dans un souffle, il répète comme pour s’en convaincre lui-même : « Si je reprends votre discours, je brise le pays. » Je dis : « Il est déjà brisé et pour le reconstruire, il faut tenir un discours de vérité. » Il fait mine de ne pas avoir entendu, et poursuit : « Mais je sais qu’on vit un moment difficile, j’en ai souvent parlé avec Orban, je m’entends bien avec Orban, vous savez. Lui pense qu’il faut suivre la résolution des majorités. Il n’a pas toujours été là, Orban, vous savez. Il a été plus libéral que moi. Orban me dit souvent pour me taquiner : le premier Français qui soit venu pour me soutenir en campagne électorale, c’est Valéry Giscard d’Estaing… Oui, je sais, Orban est exactement sur votre ligne… »

Le feu nourri de la conversation ne faiblit pas, mais, je ne sais pourquoi, on bascule sur l’épidémie. Je devine à son ironie qu’il connaît mes positions hostiles au confinement. Il se fait l’avocat de ses décisions, de sa gestion. Il est convaincu et convaincant. Je lui réplique avec la trilogie masques, tests, lits. Je m’agace et m’emporte même au-delà de ce que je voudrais : « Quand votre conne de Sibeth nous dit qu’on ne sait pas mettre un masque parce qu’il n’y en a pas, vous ne croyez pas qu’elle se moque de nous ? » Il ne relève pas l’insolence et siffle sur un ton badin : « Alors là, vous vous laissez aller à vos mauvais penchants. Merkel a dit la même chose au début de l’épidémie. » Il dit qu’Agnès Buzyn a en effet alerté fin janvier, mais qu’ils ont découvert, effarés, que les stocks de masques avaient disparu. Il dit : « Vous savez, ce n’est pas moi qui ai bousillé l’hôpital, c’est Hollande. Et puis, les masques, vous verrez, on s’apercevra bientôt que ce n’est pas si utile. » Il enchaîne sur l’Allemagne qui triche, qui ne comptabilise pas les morts des EPHAD, qui ne dispose pas des lits de réanimation qu’elle annonce. On sent que mon « juin 40 de la Covid-19 » lui est resté en travers de la gorge. Il me glisse en passant qu’il a imposé la date du 11 mai à un Édouard Philippe rétif ; je lui renvoie son ton goguenard : « Ah, j’ai remarqué, Philippe a même inventé le déconfinement confiné. » On rit de concert. La conversation s’effiloche. Quarante-cinq minutes, c’est long. On promet de renouer, de reprendre ces échanges enflammés, comme de vieux amis que nous ne sommes pas, que nous n’avons jamais été, que nous ne serons jamais. Avant de raccrocher, il me jette : « Au fait, votre plan, faites-moi une note. » Je fais mine de ne pas comprendre : « Quel plan ? » Il enchaîne, amusé de m’avoir bousculé : « Mais voyons, votre plan sur l’immigration, mon secrétariat vous contactera. »