La France n'a pas dit son dernier mot
L'amour est dans la campagne - 14 avril 2007
À travers la figure revêche et antipathique de Maurice Papon, notre époque réglait ses comptes avec les hommes de l’ancien temps. Le présent réglait ses comptes avec le passé. La France d’aujourd’hui avec la France d’hier. En droit, l’accusé aurait dû être acquitté. Tous les avocats des parties civiles en tremblaient d’avance. Tous se souvenaient des réquisitions de non-lieu rédigées en 1995 par l’avocat général Defos du Rau, qui avaient été amendées par le procureur général Henri Desclaux, pour autoriser le renvoi devant les assises. Mais l’acquittement était interdit. Le droit n’avait rien à voir dans cette affaire. On trouva donc un subterfuge. La cour ne lui imputa pas l’accusation capitale de complicité d’assassinat (à la grande satisfaction de son avocat Jean-Marc Varaut) – Papon était acquitté pour toutes les charges de « complicité d’assassinat » et de « tentatives de complicité d’assassinat » –, mais on le condamna quand même à dix ans de prison pour « complicité d’arrestation et de séquestration ». Les esprits les plus subtils s’interrogèrent : si le procès Papon était celui de Vichy, le régime du maréchal Pétain ne serait donc responsable que de complicité d’arrestation et de séquestration ? C’était bien peu pour un régime aussi criminel. Le grand public n’y vit pas malice. Papon était coupable, Vichy était coupable, la France était coupable. Les hommes d’avant étaient coupables. Le passé était coupable. Les Klarsfeld tenaient leur condamnation symbolique. Les Allemands aussi ; ils n’étaient désormais plus seuls à porter leur croix.
L’amour est dans la campagne
14 avril 2007
Les journalistes qui suivaient la campagne de Sarkozy étaient partagés en deux camps : les garçons qui se moquaient et les filles qui compatissaient. Les unes disaient « Cécilia a un amant », les autres « Sarko est cocu ».
Les histoires de fesses ont toujours distrait toutes les campagnes présidentielles. Celles-ci sont habituellement le cadre de grands élans et de menus plaisirs. Les candidats sont en transe lorsqu’ils fendent la foule des meetings ou descendent de la tribune sous les acclamations ; les femmes sont attirées comme des aimants par ces « bêtes politiques ». Mais, pour une fois, pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, ce ne sont pas les gambades d’un candidat qui occupent les conversations, mais celles de son épouse. En 1974, Mitterrand disait goguenard : « Des trois principaux candidats [Giscard, Chaban et lui], le seul qui dorme chez sa femme, c’est Chaban. » En 2007, c’est Cécilia qui ne dort plus chez son candidat de mari, mais chez son amant.
Cette situation ne m’étonne qu’à moitié. Je me souviens de ces innombrables déjeuners avec Sarkozy, au cours desquels celui-ci s’interrompait sans cesse pour téléphoner en répétant comme une litanie : « Oui, chérie, je suis avec Zemmour, on est à tel restaurant… Oui, chérie, on est à l’entrée… Oui, on a fini bientôt. »
Ce petit jeu m’exaspérait. Sarkozy adorait mettre en scène son amour comme un adolescent fier de la beauté de sa conquête. Au-delà de sa vanité puérile, il était amoureux. Il pouvait se vanter « entre hommes » de ses diverses conquêtes d’un soir ; mais il aimait sa femme, il aimait l’amour, il s’aimait en train d’aimer Cécilia.
Je ris encore d’une conférence de presse au siège du RPR où il lui fit une réflexion déplaisante parce qu’elle avait osé converser avec moi pendant son intervention. Je me souviens qu’il m’injuriait lorsque j’évoquais devant lui les thèses de Stendhal sur les contradictions entre désir et amour. « Ton Stendhal est un con et toi aussi ! » Nicolas Sarkozy était resté à cinquante ans un adolescent amoureux de l’amour. Il était ridicule mais touchant.