La France n'a pas dit son dernier mot
L'apôtre de la liberté individuelle - 29 mars 2020
Avant l’épidémie de Covid-19, les camps étaient ainsi établis sans effort. Après, tout fut chamboulé. La dame fit l’unanimité contre elle. Ses mensonges impavides, ses palinodies incessantes, son rire niais, ses réflexions stupides sur les profs qui ne travaillent pas pendant le confinement, son mépris d’airain pour les Français qui ne savent pas mettre leur masque, tout exaspérait et tous étaient remontés contre elle.
On avait presque envie de la défendre, de l’excuser : après tout, la porte-parole du gouvernement ne faisait qu’incarner les injonctions contradictoires, les carences mal camouflées, les mensonges d’une politique toujours en retard d’une guerre. On avait envie, mais on se retenait.
L’apôtre de la liberté individuelle
29 mars 2020
On a tous le même réflexe lorsqu’on apprend la mort d’une connaissance : on songe aussitôt à notre ultime rencontre avec lui, les circonstances, les mots échangés, les rires, les éventuelles passes d’armes. J’avais croisé Patrick Devedjian pour la dernière fois lors d’un dîner chez notre ami commun Michel Maffesoli. C’était il y a deux ans, peut-être trois, je ne sais plus. Ce soir-là, il y avait aussi Philippe Manière auquel me liait un chaleureux compagnonnage dans les années 1980, au sein du Quotidien de Paris de Philippe Tesson. La soirée avait été animée, le ton était monté, d’abord entre hommes – car seuls les hommes se connaissaient avant le dîner – puis les épouses étaient entrées dans la bataille ; la preuve indubitable que le sujet était d’importance.
On se serait cru par moments dans le fameux dessin de Caran d’Ache sur l’affaire Dreyfus qui montre une sage tablée familiale puis, dans la case d’en dessous, les mêmes convives dans un charivari indescriptible, se balançant force invectives, voire coups de poing, avec comme seule légende : « Ils en ont parlé. »
Nous n’en fûmes pas loin. Personne ne voulait laisser parler l’autre, et Michel Maffesoli, se proclamant Casque bleu, avait bien du mal à séparer les combattants. Pressée de revenir dans la bataille qu’elle avait abandonnée quelques instants pour surveiller la cuisine, notre hôtesse se prit même les pieds dans le tapis et renversa la soupière brûlante.
Notre affaire Dreyfus à nous était le voile islamique. On imagine les arguments entre ceux qui défendaient les droits de l’individu à se vêtir librement et ceux qui leur opposaient les droits de la nation à sa continuité historique et culturelle. Devedjian se faisait l’apôtre de la liberté individuelle. Il déployait sa plaidoirie avec la gourmandise de l’avocat qui a coutume de séduire son auditoire. Je lui avais glissé un jour, après avoir lu un de ses livres, qu’il parlait mieux qu’il n’écrivait. Il avait acquiescé à mon sarcasme, sans le goûter. Sa bouche se tordait, ses mains s’agitaient, son regard pétillait. Il avait la verve, l’humour, la culture. À mon artillerie patriotique et républicaine, et même catholique, il opposait le contre-feu des droits de l’homme et de la tolérance. Il invoquait les mânes d’Aron et de Tocqueville et m’enfermait dans un républicanisme étriqué et liberticide. Je le traitais de gaulliste de pacotille ; il me qualifiait de dictateur en herbe. Notre jeu de rôle était ritualisé ; cela faisait des années qu’on se côtoyait, depuis le temps – la fin des années 1980 – où je faisais mes armes de journaliste politique, et lui, d’élu RPR. J’y prenais toujours autant de plaisir, et il me donnait tous les signes flatteurs que le plaisir était partagé. J’avais toutefois la désagréable impression que ce n’était pas à moi qu’il s’adressait mais à lui-même. D’abord, parce que son narcissisme n’avait d’égal que sa morgue, ce qui lui faisait presque autant d’ennemis que son humour ravageur, digne des plus talentueux bretteurs à la cour de Louis XV ; ensuite, parce que mes convictions, mes arguments, mes colères, mes rejets avaient été en partie les siens dans sa jeunesse. Il était alors patriote intraitable et anticommuniste farouche. Ses anciens compagnons du groupe Occident n’ont pas oublié qu’il n’était pas le plus maladroit ni le plus timoré dans le maniement de la barre de fer. Je ne lui reprochais aucunement avec l’âge de s’être assagi et d’avoir mis de l’eau dans son vin idéologique. Devenir un notable exige qu’on modère ses passions et ses convictions. Ce qu’on gagne en confort, on le perd en authenticité. Je m’agaçais seulement qu’il en fît un système. Il entonnait désormais l’éloge de l’Europe, du marché, du droit et de la décentralisation comme un vulgaire chrétien-démocrate.
C’est la grande différence entre « l’extrême droite » et « l’extrême gauche » : l’ancien trotskiste est fier de sa jeunesse aventureuse et ne renie rien de son idéal qui l’a porté à soutenir des régimes criminels. L’ancien nationaliste prend sur lui des crimes que sa patrie n’a pas commis et passe sa vie à s’accuser de ses fredaines juvéniles. Les deux finissent au même endroit, au centre, et endossent le même costume de bourgeois libéral, mais le bourgeois de gauche a la conscience légère tandis que son homologue de droite ne cesse jamais de battre sa coulpe.
Devedjian était un enfant de l’immigration arménienne. Nous partagions le même « inconscient collectif » : vie de dhimmi en terre d’islam, génocide, assimilation française par la langue, l’histoire, la littérature. Mais on n’en tirait pas les mêmes leçons individuelles. Je le soupçonnais d’insincérité, de dissimulation, de cynisme électoraliste d’élu de banlieue parisienne, de lâcheté. Il affichait une supériorité morale et intellectuelle de celui qui s’est arraché des miasmes nationalistes pour mieux s’élever vers les idéaux libéraux. Là où je voyais un renoncement et une compromission, il affectait un zeste de mépris pour celui qui n’était pas parvenu à s’élever sur les cimes qu’il fréquentait. Je savais que son arrogance était en partie – en partie seulement – affectée. Elle lui permettait de masquer ses désillusions comme celle qu’il connut lorsque Sarkozy préféra donner le ministère de la Justice dont il rêvait – et qu’il méritait – à Rachida Dati, « parce que tu comprends, comme c’est une Arabe, ils ne pourront pas me traiter de raciste quand on prendra des mesures dures ». Ce jour-là, à l’Élysée, Devedjian le notable libéral et tolérant redevint un court instant Patrick le jeune militant farouche d’Occident – Sarkozy eut de la chance qu’il n’y eût pas de barre de fer à proximité.