La France n'a pas dit son dernier mot
Aux armes éditoriales ! - 15 décembre 2014
Nous quittons enfin du studio. Les micros se pressent vers moi pour connaître mes impressions. Mélenchon file sans me dire au revoir. Surtout pas me serrer la main devant les caméras…
Aux armes éditoriales !
15 décembre 2014
Une pétition tourne dans les bureaux d’Albin Michel. Des éditeurs et des auteurs exhalent leur indignation de voir leur maison publier mon ouvrage « honteusement révisionniste. » Leur texte accuse mon éditrice, Lise Boëll, et enjoint la direction de prendre des sanctions contre la coupable.
Dans quelques mois, une prime de fin d’année sera distribuée à tous les salariés d’Albin Michel grâce aux recettes exceptionnelles tirées du succès de mon livre. Personne n’y renoncera.
La femme qui n’aimait pas l’homme
18 décembre 2014
Mes pieds nus s’enfoncent dans la moquette épaisse de ma chambre d’hôtel. Je marche d’un pas saccadé. Je tourne en rond. Je vais de la fenêtre au lit, du lit au fauteuil, du fauteuil à la fenêtre, de la fenêtre au lit… Je suis à Lyon, et je sais qu’une salle nombreuse s’impatiente, ne comprenant pas les raisons de mon retard. Je dois supporter une voix aigre qui ne cesse de me faire la morale. J’essaie d’argumenter, mais je sens bien que la rationalité n’est plus de mise. À chacun de mes propos, j’entends un « ce n’est pas suffisant ; il faut dire plus » qui m’exaspère.
Cécilia Ragueneau a le ton du Grand Inquisiteur. Elle est la directrice de la rédaction d’i-Télé. Je n’ai pas besoin de la voir pour deviner sa colère. C’est le blog de Mélenchon qui l’a mise dans un tel état. Le sénateur y a écrit quelques jours après notre débat sur RTL : « Quand Éric Zemmour se lâche ! […] Quand il parle à un journal italien, Éric Zemmour croit qu’il n’est pas lu en France et envisage la déportation des immigrés… »
J’ai beau lui répéter que le journaliste italien a mal traduit, que je n’ai jamais employé le mot « déportation », que je n’ignore pas le sens de ce mot dans l’histoire, que j’évoquais les grands mouvements de population dans l’histoire, qu’ils étaient toujours tragiques et inattendus, que le journaliste du Corriere della Sera a lui-même reconnu son erreur (ou sa falsification, peu importe) dans une interview à paraître dans le « FigaroVox », rien n’apaise son courroux. Elle ne cesse de rugir ; mes oreilles s’échauffent et je transpire en pensant aux Lyonnais qui m’attendent. Plus je plaide et plus elle me morigène ; plus je me justifie et plus elle me menace : « Ce n’est pas possible. Tu ne peux pas continuer sur la chaîne. Il faut t’expliquer, à l’antenne, reconnaître tes fautes. »
Pour m’en débarrasser je lui lance : « Comme tu veux. Je viendrai m’expliquer à l’antenne. »
Je ne peux m’empêcher de songer qu’il y a quelques mois, son attitude était tout autre. Des rumeurs annonçant des contacts avec BFM l’avaient inquiétée. Elle m’avait invité à déjeuner. Elle avait alors déployé tout le charme dont son physique était capable. Elle m’avait promis une augmentation substantielle. Elle m’avait flatté, vanté mon importance cardinale pour la chaîne. J’étais le seul de la petite i-Télé à rivaliser avec l’ogre BFM. Mes positions antiféministes l’agaçaient, mais elle reconnaissait ma culture. Je souriais sans rien dire, me souvenant de la célèbre scène de La Folie des grandeurs avec de Funès ordonnant à Montand : « Et maintenant, Blaze, flattez-moi ! » Elle m’avait envoyé chez la patronne de la chaîne. Les deux dames constituaient un drôle de couple, la petite et la grande, la boulotte et la liane, l’autoritaire et la séductrice, les mains dans le cambouis et le regard évanescent et lointain. J’étais resté.
Mais depuis la rentrée, le climat avait changé. Les polémiques autour de mon livre avaient transformé la rédaction de la chaîne en chaudron. Les soutiers de l’information ne me supportaient pas ; ne m’avaient jamais supporté. Ils s’érigeaient en juges de l’histoire, estimant que je n’avais pas le droit de dire ce que je disais, de penser ce que je pensais. Je me rappelais mais un peu tard qu’i-Télé appartenait à Canal+. Le fameux « esprit Canal » que j’avais tant brocardé, inspirait mes détracteurs. Cécilia Ragueneau était désormais présente dans le studio d’enregistrement de l’émission « Ça se dispute » et surveillait chacun des mots sortis de ma bouche. Elle avait consenti du bout des lèvres à mon débat avec Mélenchon. Elle m’avait interdit de discuter avec François Fillon qui me proposait le même exercice, sous prétexte que notre concurrent BFM organisait la confrontation. Pour montrer mes bonnes dispositions, j’avais cédé à ses injonctions. Mais rien n’avait entamé sa méfiance. La polémique autour de la « déportation » l’avait emplie d’une fureur hystérique. Elle ne se contenait plus. Cécilia Ragueneau tenait à sa « grande explication ». Elle estimait que mon contradicteur habituel, le journaliste Nicolas Domenach, n’était pas assez pugnace. Elle désigna Olivier Galzi pour officier. Une émission spéciale fut enregistrée à la hâte, où mon interlocuteur joua les rôles de confesseur et de procureur. Rien n’y fit. Je ne me contredis ni m’excusai. Le pauvre Galzi en mission commandée n’en pouvait mais.
À la fin de l’émission, j’allai saluer les techniciens comme à l’accoutumée. Ragueneau me jeta un regard furibard. Elle conversait avec Pascal Praud qui avait tenu à voir en direct cette « émission exceptionnelle ». Ragueneau se rua vers moi et m’apostropha : « Ce que tu as dit est indigne. Tu as fait pleurer ma secrétaire qui est sénégalaise. » Je ne pus m’empêcher de lui répondre sur un ton ironique, et un brin condescendant : « Tu sais, c’est toujours comme ça dans les guerres. Les femmes pleurent. » Mon mépris affiché la transforma en bouledogue, la bave aux lèvres. Nous étions à quelques centimètres l’un de l’autre. Nos regards croisaient le fer avec rage. Je lui lâchais à la surprise mi-effarée, mi-amusée de Pascal Praud et des techniciens présents : « Tu incarnes la quintessence de la phrase de Stendhal : “Ils prennent l’étiolement de leur âme pour de l’humanisme et de la générosité.” Sur ce, ciao ! » Je lui tournai les talons, ne lui laissant pas le temps de rétorquer. Mon fils m’apprendra le lendemain soir que la chaîne avait annoncé par un communiqué la fin de l’émission « Ça se dispute ».
Je découvris bien des années plus tard, qu’elle avait auparavant sollicité un vote de la rédaction sur mon renvoi et téléphoné au patron de Canal+ pour avoir son aval. L’assemblée avait voté en masse pour se débarrasser de moi et le patron de la maison mère avait baissé le pouce. Ave Cesar, morituri te salutant, une fois encore.
Soljenitsyne avait expliqué un jour qu’on reconnaissait un régime totalitaire à ce qu’on ne savait jamais d’où venaient les coups, du haut ou du bas.
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