La France n'a pas dit son dernier mot

Éric Zemmour · Chapitre 55 sur 127

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La France n'a pas dit son dernier mot

Un papy qui me veut du bien - 20 décembre 2013

Le sourire narquois du petit maire italien se moque de nous et nous faisons mine de ne pas le voir.

 

Un papy qui me veut du bien

20 décembre 2013

La route est longue et inconnue. C’est la première fois que je suis invité à Rueil-Malmaison, chez Jany, sa seconde épouse. J’avais coutume de me rendre dans le parc de Montretout. Au milieu de ses chiens courant dans le jardin, de sa statue de Jeanne d’Arc qui semble veiller sur lui, à défaut de veiller sur la France, et de son mobilier désaccordé, Jean-Marie Le Pen était dans son univers, à la fois bourgeois et un rien déjanté, chaleureux et impérieux, hédoniste et marmoréen.

Une dernière rue qui grimpe, et j’arrive enfin devant la maison cossue de madame. Celle-ci m’accueille avec des trémolos dans la voix qui monte dans les aigus de manière désagréable ; mais on sent qu’elle est sincère et fait tout pour me mettre à l’aise. Le Pen me reçoit avec beaucoup plus de simplicité ; il porte un chandail à col roulé et, avec l’âge, sa démarche s’est un peu alourdie. Il entame la conversation comme si on s’était quittés la veille. Jany le coupe souvent, parfois à contretemps, et je dois alors lui rappeler son propos dont il a perdu le fil.

Il critique longuement la conduite de sa fille. Tout y passe, de sa stratégie politique de « dédiabolisation », à ses dépenses excessives, avec des salaires accordés à ses collaborateurs qu’il juge « mirobolants ». Il lui reproche surtout son hostilité à son égard, et estime que son manque de respect filial la desservira sur un plan politique. Et puis, soudain, la discussion bifurque et il entame un exercice qu’il affectionne : la prophétie apocalyptique. Il décrit la guerre civile qui vient, la décadence inexorable de l’homme blanc des aurores boréales, avec un mélange d’emphase littéraire et de détails salaces. Au-delà de la grandiloquence, je ne peux qu’acquiescer ; j’ai toujours considéré qu’il avait vu juste sur ce thème majeur de la démographie et de l’immigration, et ce avant tout le monde. Au cours de nos nombreux rendez-vous à Montretout, je lui ai reproché ses sorties de route, ses « détails » et ses calembours de mauvais goût. Il m’a rappelé que son « détail » ne concernait que la manière d’exterminer les juifs (chambres ou gaz ou pas) et non la réalité des massacres ; et que lors d’une conférence de presse, il avait présenté ses excuses à ceux qu’il avait blessés ; mais ses adversaires avaient tout fait pour qu’il ne fût point absous. J’ai compris et écrit depuis longtemps que Le Pen était surtout coupable d’anachronisme, évoquant la Seconde Guerre mondiale comme l’auraient fait de Gaulle ou Churchill, avant qu’on ne la réduise à une lutte à mort exclusive de tout autre conflit entre puissances, opposant Hitler aux juifs. J’ai compris et écrit depuis longtemps que Le Pen était un républicain de « l’ancienne rôche », pour parler comme Chateaubriand, assimilationniste et tonnant contre l’« État dans l’État », pour parler comme Richelieu, ce qu’on appellerait aujourd’hui les « lobbies » ou les « minorités agissantes ». J’ai compris et écrit depuis longtemps que Le Pen avait saisi, à partir de la présidentielle de 1988, que le « système », incarné par le refus de Chirac de lui entrouvrir la porte, avait décidé d’en faire un paria à vie, alors même qu’il ne rêvait que d’être reconnu, intégré, adoubé, par la bonne société, en « petit chose » qu’il était. J’ai compris et écrit depuis longtemps que Le Pen était un hédoniste, un jouisseur, et qu’il avait choisi de transmuer son malheur public – il n’accéderait pas au pouvoir et ne pourrait sauver la France – en un bonheur privé.

En ruminant toutes ces réflexions cent fois agitées, je n’ai pas remarqué que Jany a encore interrompu son cher Jean-Marie. Et, à ma courte honte, je suis incapable de renouer le fil perdu de la conversation.

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