La France n'a pas dit son dernier mot

Éric Zemmour · Chapitre 33 sur 127

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La France n'a pas dit son dernier mot

Un président ne devrait pas faire ça… - 23 mars 2011

Mais Angela Merkel n’en fait qu’à sa tête. La première puissance exportatrice mondiale n’a plus besoin de la France pour être reconnue comme un « grand » du monde. On connaît le célèbre mot de Kissinger sur l’Allemagne « trop grande pour l’Europe, trop petite pour le monde ». Les Allemands ont retourné la stratégie du général de Gaulle à leur profit : l’Europe est le levier d’Archimède (à la fois grand marché de consommation et de production pour son industrie automobile) pour permettre à l’Allemagne de retrouver son rang perdu en 1945… Le « couple franco-allemand » est une expression française qui fait rire partout en Europe. Quand Nicolas Sarkozy exige des réformes dans la zone euro, c’est nein. Ce sera pareil pour ses successeurs. Angela Merkel est confortée dans son rôle de « patron » de l’Europe par le président américain Barack Obama, qui ne jure que par elle et méprise Sarkozy et les Français. Lors de la réunification allemande, en 1990, le président Bush avait ainsi défini le rôle des Allemands dans l’Occident de demain : « leadership in the partnership ». Patron de l’Europe pour le compte du « vrai » patron occidental, les États-Unis. Une sorte de gauleiter américain.

 

Un président ne devrait pas faire ça…

23 mars 2011

Rien n’a changé. Le bruit des graviers qu’on foule dans la cour d’honneur, l’élégante majesté de la façade e XVIII, la discrétion des huissiers, les immenses portraits des présidents de la République de la Ve, de Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand… Je n’étais pas venu à l’Élysée depuis des années. J’y avais mes habitudes pendant le mandat de Jacques Chirac. Dominique de Villepin m’y recevait souvent entre deux coups de téléphone ; et j’étais parfois convié à la table présidentielle où je subissais plus qu’à mon tour l’ironie corrézienne du chef de l’État. Je n’avais pas eu cet honneur depuis que Nicolas Sarkozy avait été élu. Selon les nombreux amis que j’avais gardés dans la place, j’agaçais le président qui ne supportait pas mes critiques de sa politique. C’est Alain Carignon qui a organisé ce déjeuner. Nicolas Sarkozy ne l’a jamais abandonné, même lorsque l’ancien maire de Grenoble croupissait en prison. C’est un des aspects attachants de la personnalité de Sarkozy, même si sa vanité ne peut s’empêcher de tout gâcher en comparant son comportement à celui de François Mitterrand qui, lui non plus, ne lâchait jamais ses vieux compagnons de route. Carignon a aussi convié Denis Tillinac et Yann Moix, deux écrivains qui sont de joyeux convives.

Comme de coutume, Sarkozy monopolise la parole. Avant de passer à table, il n’a pu se retenir de nous décrire par le menu les derniers livres qu’il a lus et les derniers films qu’il a vus. Il se moque de Stendhal et de son minable Julien Sorel ; il manifeste son enthousiasme pour un cinéaste suédois inconnu. On sent la patte de Carla dans ses choix. Entre Stendhal, Flaubert ou Balzac, on a l’impression qu’il a été élu président de la République pour avoir enfin le temps de passer dignement les épreuves du bac français. Il en rajoute car il n’ignore pas que ses convives connaissent son inculture crasse. Après l’échec d’Édouard Balladur à la présidentielle de 1995, Denis Tillinac, chiraquien fidèle mais qui avait de l’affection pour le « petit Nicolas », lui avait donné ce judicieux conseil : « Profite de ta traversée du désert pour lire. » L’autre lui avait rétorqué du tac au tac : « Je n’ai pas le temps ! »

On se met à table. La discussion bifurque de la littérature à la politique internationale. Le président nous expose sa vision du monde, avec un monde occidental – rassemblé sous la houlette des États-Unis dont il ne discute nullement la prééminence – qui tend la main à la Russie de Poutine.

Nous abordons les révolutions qui secouent le monde arabe. Sarkozy nous explique à demi-mot qu’il a été troublé par la révolution tunisienne. Il ne l’avait pas vu venir et a tout fait pour sauver son ami Ben Ali. On ne l’y reprendra plus. Il ne veut plus être mis dans le camp des rétrogrades. Il se parera désormais de l’habit de lumière de la « France, patrie des droits de l’homme ». Il soutiendra le mouvement en Égypte, et même en Syrie. Il ne sera plus un ami des dictateurs. Son image en souffrirait trop.

J’ose alors lui rétorquer que les « printemps arabes » vont tourner à l’automne islamiste, que la démocratie porte l’islamisme comme les nuages portent la pluie ; qu’à chaque fois qu’on donne la parole aux peuples arabes, ils votent massivement pour les islamistes ; qu’il commet la même erreur fatale que Bush en Irak.

Quelques jours avant notre déjeuner, il vient de décider l’offensive militaire contre le colonel Kadhafi en Libye. Le hasard fait bien les choses. Ma comparaison avec Bush en Irak fait mouche. Sarkozy est piqué, mais il continue de sourire. Il est très fier de sa décision et il tient à nous le faire savoir. J’ose alors lui rétorquer que Kadhafi s’était amendé, qu’il avait renoncé à l’arme atomique et nous servait de verrou indispensable contre l’invasion migratoire venue d’Afrique noire et du Maghreb. Le ton monte et mes voisins ironisent sur mon « obsession » de l’immigration et de l’islam ; Sarkozy opine du chef avec satisfaction. Le rapport de forces est en ma défaveur. Le président ne s’offusque pas de mon audacieuse contestation et n’en est guère ébranlé. Il répète sa litanie, France pays des droits de l’homme, démocratie dans le monde arabe, Kadhafi s’apprêtait à massacrer son peuple. Je ne peux m’empêcher de clamer que « rien n’est sûr et que ce sont des affaires de Libyens entre eux. C’est leur problème », ma phrase est couverte par un concert de réprobations humanistes. Je me le tiens pour dit. Le déjeuner s’achève joyeusement. Quelques jours plus tard, un article du journal Le Monde racontera nos agapes par le menu et évoquera ma contestation de la parole présidentielle, en notant avec fiel que mon succès médiatique m’est monté à la tête. Je n’ai jamais su qui avait murmuré à l’oreille du journaliste.