La France n'a pas dit son dernier mot
Tea time avec Édouard - 20 octobre 2017
Tea time avec Édouard
20 octobre 2017
J’ai pris soin de me tenir une minute avant seize heures devant l’immeuble cossu du boulevard Delessert, dans le XVIe arrondissement de Paris. Je sais combien pour mon hôte la ponctualité est chose sacrée.
J’ai conservé dans ma mémoire l’œil noir qu’il m’avait jeté alors que jeune journaliste, j’étais arrivé en retard à l’hôtel Matignon pour un de ces déjeuners de presse dont le Premier ministre était alors coutumier.
Édouard Balladur m’ouvre lui-même la porte. Il n’a pas changé. Toujours le même menton traînant à la Louis XVI, le même regard ironique, la même voix de fausset tant imitée et brocardée, les mêmes costumes trois-pièces d’une élégance française, les mêmes chaussettes rouges de cardinal romain. Édouard est demeuré Balladur, longtemps après que l’heure de la retraite a sonné. Il m’introduit dans son salon, où les meubles raffinés du XVIII e siècle, commode, glace, fauteuils, sont agencés avec harmonie. Aussitôt assis, il me demande si je veux un thé ou un café. La discussion s’engage. Je constate que son esprit est lui aussi demeuré le même. À près de quatre-vingt-dix ans, il est sans cesse en alerte, toujours aussi vif et toujours aussi acide, passant sans trébucher de thème en thème, des derniers potins politiques à de plus hautes perspectives historiques. Il m’interroge comme s’il vivait retiré dans une grotte, loin de toute agitation parisienne, et je découvre qu’il est souvent mieux informé que moi. Sa mémoire est aussi bien entretenue que les meubles qui ornent son salon.
Il se paye le luxe d’hésiter sur un nom, mais je comprends vite que sa formule rituelle « comment vous l’appelez déjà ? » n’est pas une marque de sénilité mais de mépris pour le personnage qu’il veut évoquer.
On passe de Macron à Sarkozy ; de de Gaulle à Mitterrand, de Wauquiez à Pécresse. Il me taquine sur ma tendresse passée pour Philippe Séguin, dont il continue de considérer qu’il « pensait faux ». Son admiration pour de Gaulle et Pompidou – il dit « le Général » et « le président Pompidou » – est intacte, autant que son aversion pour Mitterrand : « Il était très méchant, vous savez. » Au passage, il ne peut s’empêcher de brocarder le concept de « gaullo-mitterrandisme », et son inventeur, Hubert Védrine : « Il n’est pas un diplomate, vous savez, il n’est pas sorti de l’ENA au Quai, mais au ministère de la Culture, je crois. »
Il conduit la conversation à sa guise, et je me contente de lui renvoyer la balle, comme un loyal sparring partner. Il connaît d’avance nos rares désaccords de fond, et s’en amuse sans insister. Il s’amuse : « Ah, je sais, vous allez encore me trouver trop européen. » Ou encore : « Votre Napoléon a montré ses limites lorsqu’il a fait la guerre sur deux fronts en Espagne et en Russie. Avec les moyens de l’époque, c’était une folie. »
Il distingue entre un « libéralisme anglo-saxon », qui ne connaît que le marché et l’individu, et un « libéralisme français », qui fait une place raisonnable à l’action de l’État et à l’intérêt général. Il s’inquiète vivement de la présence de plus en plus nombreuse de populations musulmanes sur notre sol.
Il n’a aucune affection pour le « jeune Macron » qu’il trouve « surfait et verbeux » ; et toutes les mansuétudes pour Laurent Wauquiez qui vient solliciter ses conseils. J’imagine un instant la scène, qui ressemble tant à celle du film Le Président, quand Bernard Blier, pressenti pour devenir président du Conseil, tente en vain d’amadouer le vieux Gabin en lui assurant qu’il sera son mentor.
On évoque quelques souvenirs sur ses campagnes électorales passées, la présidentielle de 1995, mais aussi les régionales de 1998 ; je sens qu’il ne souhaite guère s’appesantir sur ses deux défaites. Il s’attarde en revanche un instant sur la région Île-de-France et sa présidente, me rejoue son numéro du « comment vous l’appelez déjà ? », avant de m’asséner : « Ah oui, Pécresse, c’est ça, c’est une imbécile quand même ! » Le rejoignant sur son terrain favori de l’ironie assassine, je fais semblant de prendre sa défense : « Elle a quand même fait HEC et l’ENA », mais il me rétorque du tac au tac : « Enfin, vous savez bien que dans toutes les promotions de grandes écoles, il y a 30 % d’imbéciles. »
Soudain, il s’interrompt ; et promène son regard au-dessus de moi, vers la porte du salon qui s’entrouvre. Une vieille dame timide au physique frêle entre dans la pièce sans bruit et s’assoit sur le bord d’un fauteuil : « C’est ma femme, elle m’a demandé si elle pouvait venir vous voir. Elle ne vous rate jamais à la télévision ; elle est toujours d’accord avec vous. Elle vous admire, vous savez. » Son regard pétille à la fois d’ironie et de tendresse. L’admiration que son épouse me porte est pour lui une incongruité, mais il lui pardonne.
La petite femme timide s’empresse de se retirer, après trois banalités échangées, comme si elle voulait se faire pardonner son audace. Je confie à Balladur que Chirac est « au plus mal », ce qui ne l’étonne guère : « Il a commis beaucoup d’excès, vous savez. »
L’heure qu’il avait prévu de me consacrer est déjà achevée. En se levant, il me dit : « Vous devriez écrire quelque chose sur une alliance des droites. Comment la rendre possible. On ne peut pas continuer comme ça. Il faut sortir du piège que nous a tendu Mitterrand. La situation est trop grave. Si vous voulez vous rendre utile au pays, écrivez ça. »
Il me raccompagne vers la porte avec sa courtoisie habituelle. Il arrange les pans de mon manteau et ajuste mon écharpe autour de mon cou.
Il me souffle, dans un dernier sourire taquin : « Prenez soin de vous, il fait froid. »
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1. Chiffres Insee concernant l’immigration légale.
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