La France n'a pas dit son dernier mot
À la recherche du temps gagné - 31 mars 2020
Devedjian était un esthète, un séducteur, un Don Juan. Il lisait Chateaubriand et écoutait Jean-Sébastien Bach. Il aimait aussi cultiver son jardin au sens propre du terme, dans sa maison du Sud-Ouest. À la fois Voltaire à Ferney et Marie-Antoinette au Petit Trianon. Il était trop intelligent pour ne pas comprendre que le e XXI siècle nous ramènerait plutôt vers les temps furieux des guerres de Religion. Il était un grand admirateur de René Girard – c’est par son entremise que j’avais eu l’honneur un jour lointain de rencontrer l’immense penseur du désir mimétique – et ne pouvait pas méconnaître l’avertissement fulgurant de son maître dans son dernier livre : « Il nous faut entrer dans une pensée du temps où la bataille de Poitiers et les croisades sont beaucoup plus proches de nous que la Révolution française et l’industrialisation du Second Empire. »
Il avait décidé de ne pas en tenir compte par hédonisme ou arrivisme. Il se disait sans doute que sa génération passerait à travers les gouttes et que ses quatre fils – « quatre garçons pour porter mon cercueil », disait-il – seraient assez forts pour faire face à la dureté des temps. Après moi, le déluge, disait Madame de Pompadour. Toujours son cher e XVIII siècle.
À la recherche du temps gagné
31 mars 2020
Je n’avais vu Paris ainsi vidé de ses habitants que dans les vieilles images d’archives montrant Hitler, debout dans une voiture décapotable, déambulant de la place de la Concorde aux Invalides, découvrant ébaubi comme le moindre soldat de sa victorieuse armée la si convoitée « Ville lumière », capitale décadente des plaisirs et de la débauche, et admirant malgré lui la beauté incomparable d’une ville qu’il rêvait de conquérir, et qu’il ordonnera de détruire quatre ans plus tard.
Paris, ville ouverte. Paris occupée, Paris humiliée, mais Paris libérée…
C’est la première pensée obsédante qui me vint à l’esprit lorsque je fis mes premiers pas timides dans la capitale désertée. Au bout de la rue de Rivoli, je croyais voir pendre une immense croix gammée rouge et noir ; et j’avais l’impression fugace de lire en allemand les panneaux indicateurs. Mon esprit valsait entre Paris brûle-t-il ? et La Grande Vadrouille. Je riais de mes réminiscences. Peu à peu, mon sentiment de panique historique s’apaisa. Ou plutôt se diversifia. La ville était toujours aussi morte, mais je ne craignais plus de croiser un officier allemand au coin de la rue. Je voyais place de la Concorde la guillotine dressée pour l’exécution de Louis XVI ; quand je passais devant l’église Saint-Roch, Bonaparte installait ses canons pour mitrailler les rebelles royalistes ; rue de l’Université, je découvrais le balcon duquel Lamartine avait salué la foule après l’avoir dissuadée de troquer le drapeau rouge pour le tricolore ; dans un immeuble de la rue de Richelieu, Molière vivait ses derniers instants de malade pas imaginaire ; dans le faubourg Saint-Antoine, les sans-culottes furibonds montaient à l’assaut de la forteresse de la Bastille.
L’absence de ses habitants arrachait Paris au présent et la rendait au passé. Et tous les héros de l’histoire de France, les héros mais aussi les traîtres, les rois et les révolutionnaires, les ministres et les écrivains, les paysans et les savants, les putes et les nonnes semblaient m’apostropher et m’invectiver : « Mais qu’as-tu fait de notre capitale chérie ? »
Je traversais la ville d’un pas vif comme pour fuir leur vindicte. J’avais l’habitude de marcher tête baissée, plongé dans mes pensées et soliloques. Je levais désormais les yeux vers le ciel, et surtout vers les monuments, places, perspectives que Paris accumule à satiété. J’appréciais l’harmonie de la place Vendôme, le charme de la place des Victoires, l’élégance aristocratique de la rue Royale, l’éclat doré du dôme des Invalides, la grandeur majestueuse des façades du Louvre, comme je ne les avais jamais vus, comme je ne les avais jamais regardés. Plus de flot de voitures pour brouiller la perspective ; plus de cohorte de touristes chinois pour encombrer les trottoirs. Je m’approchais de l’obélisque de la place de la Concorde sans qu’aucune automobile vînt déranger mon intimité avec la fière égyptienne ; je reconstituais la perspective altière de l’avenue de l’Opéra comme le baron Haussmann l’avait conçue sur ses plans.