La France n'a pas dit son dernier mot
L'adieu aux tropiques - 30 octobre 2009
Plus personne n’ose l’appeler « grand con ». On sent que ça lui manque.
L’adieu aux tropiques
30 octobre 2009
La disparition de Claude Lévi-Strauss ne pouvait passer inaperçue. Les grands médias évoquent tous le grand intellectuel, « le géant de la pensée », le « père » du structuralisme, l’ethnologue, le Brésil, Tristes Tropiques. Les « papiers » sont prêts depuis de longues années. Parfois, les auteurs de ces nécrologies sont morts avant même l’objet de leur « viande froide ». On n’a pas idée de mourir à cent ans ! Je songe à la célèbre anecdote du vieux Fontenelle (encore un centenaire !) confiant à une de ses amies qui s’étonnait de ne pas mourir à son âge avancé : « Chut ! taisez-vous ! Le bon Dieu nous a oubliés. »
On sent toutefois les médias gênés aux entournures. Les éloges sont convenus et glacés. On ne lui dispute aucunement sa grande intelligence et son immense influence intellectuelle ; mais l’émotion est absente. Il est mort trop tard. Cela est arrivé aux plus grands. Si Louis XIV avait quitté Versailles à l’aube des années 1680, il n’y aurait aucune tache sur le soleil éclatant, ni la révocation de l’édit de Nantes, ni les défaites militaires de la guerre de Succession d’Espagne ; si Napoléon avait été tué lors de la bataille de Wagram en 1809, il laissait son Empire et sa postérité au faîte de sa gloire, avant la guérilla espagnole, la retraite de Russie ou Waterloo.
Si Lévi-Strauss avait eu la « chance » de disparaître au cœur de ces années 1960 où sa gloire était à son apogée, le ton eût été tout autre. Nos médias auraient alors exalté, au-delà du structuralisme et de l’ethnologie, le pape de l’anti-racisme. Son opuscule Race et Histoire, rédigé après guerre pour l’Unesco, était devenu le bréviaire indispensable à tout honnête homme occidental qui se devait de repousser « les heures les plus sombres de notre histoire ». Son ouvrage était enseigné dans les écoles et sa lecture recommandée comme référence scientifique suprême. Par la grâce de sa démonstration implacable, raciste était devenu synonyme d’imbécile. Il faisait peur avant guerre ; il faisait rire désormais.
Et voilà que l’Unesco lui offre en 1971 une nouvelle tribune. Mais il y a maldonne. Ses hôtes attendent seulement qu’il répète ce qu’il a dit vingt ans plus tôt. Lévi-Strauss ne l’entend pas de cette oreille. Sa pensée a évolué sous l’influence des dernières découvertes de la génétique. Son texte, sous le titre Race et Culture, fait grand scandale au sein de l’organisation internationale. On réduit son temps de parole pour qu’il soit contraint de couper dans la lecture de son texte incongru. En vain. Après la conférence, l’orateur croise dans les couloirs de nombreux membres offusqués de cette remise en cause du catéchisme qu’ils ont eu tant de mal à assimiler. Lévi-Strauss le raconte avec un humour grinçant dans un recueil de textes qu’il publiera dans les années 1980, sous le titre Le Regard éloigné. Mais la querelle va bien au-delà des petites susceptibilités de fonctionnaire à la « deudeume » dans Belle du Seigneur d’Albert Cohen. Au fil des ans, le racisme avait changé de sens. Plus personne n’avait l’idée de mesurer les crânes ou d’étalonner les yeux et les cheveux ; mais on traitait désormais de « racistes » tous ceux qui défendaient leur mode de vie et n’avaient pas envie de se voir imposer, sur leur sol, des codes culturels différents. Au grand désespoir de ses émules énamourés qui s’attendaient à ce qu’il donne à cette « avancée » sa bénédiction de savant mondialement reconnu,
Claude Lévi-Strauss « s’insurgeait contre cet abus de langage 1 ».
On comprend l’effroi des augustes délégués de l’Unesco quand on lit ce passage de sa conférence :
Il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre et de penser au-dessus de
toutes les autres, et d’éprouver peu d’attirance envers tels ou tels dont le genre de vie, respectable en lui-même, s’éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché… Si comme je l’écrivais dans Race et Histoire, il existe entre les sociétés humaines un certain optimum de diversité au-delà duquel elles ne sauraient aller, mais en dessous duquel elles ne peuvent pas non plus descendre sans danger, on doit reconnaître que cette diversité résulte pour une grande part du désir de chaque culture de s’opposer à celles qui l’environnent, de se distinguer d’elles, en un mot d’être soi ; elles ne s’ignorent pas, s’empruntent à l’occasion, mais, pour ne pas périr, il faut que, sous d’autres rapports, persiste entre elles une certaine imperméabilité.
Le progressisme antiraciste des années 1980 ne pardonnerait pas l’offense. Surtout que Claude Lévi-Strauss persiste et signe. Lors d’un entretien avec le président Mitterrand, à l’Élysée, il lui décrit les dangers d’une immigration trop nombreuse et trop hétérogène si elle dépasse un certain « seuil de tolérance ». Cette expression plaît au président qui la reprend, provoquant un tohu-bohu médiatique et politique, choquant les belles âmes de gauche et scandalisant les hiérarques du Parti socialiste. Mitterrand se le tient pour dit. Pas Lévi-Strauss. Qui ose enfoncer le clou dans Le Magazine littéraire : « J’ai commencé à réfléchir à un moment où notre culture agressait d’autres cultures dont je me suis fait le défenseur et le témoin. Maintenant, j’ai l’impression que le mouvement s’est inversé et que notre culture est sur la défensive par rapport à des menaces extérieures parmi lesquelles figure probablement l’explosion islamique. Du coup, je me sens fermement et ethnologiquement défenseur de ma culture. »
Lévi-Strauss n’avait jamais caché le jugement sévère qu’il portait sur l’islam. Je me souvenais que dans Tristes Tropiques déjà, il estimait que l’islam, religion virile et belliqueuse, au contraire du christianisme, féminin et pacifique, ne supportait pas « l’autre », qu’il soit l’étranger, l’infidèle ou la femme. Lévi-Strauss disait que l’islam « néantisait l’autre ». La formule m’avait marqué car je n’imaginais pas que le substantif « néant » pût donner un verbe.
Je songeais en relisant cette formule qu’il serait aujourd’hui traîné devant les tribunaux pour « incitation à la haine et à la discrimination ». Il l’avait échappé belle. Il le savait.
En 2002, recevant Didier Eribon du Nouvel Observateur, il lui avait confié :
J’ai dit dans Tristes Tropiques ce que je pensais de l’islam. Bien que dans une langue
plus châtiée, ce n’était pas tellement éloigné de ce pour quoi on fait aujourd’hui un procès à Houellebecq. Un tel procès aurait été inconcevable il y a un demi-siècle ; ça ne serait venu à l’esprit de personne. On a le droit de critiquer la religion. On a le droit de dire ce qu’on pense. […] Nous sommes contaminés par l’intolérance islamique.
Lévi-Strauss, attaché à la compréhension des sociétés les plus éloignées de nos sociétés modernes, avait profité de cette liberté d’expression pour exprimer très tôt sa méfiance et son inquiétude concernant l’islam et son « appétit destructeur de toutes les traditions antérieures ». La réticence à l’égard de l’islam dans ces passages de Tristes Tropiques, paru en 1955, est si forte que Le Monde était contraint, dans sa nécrologie, de noter que « certaines pages […], peu remarquées à l’époque, vaudraient sûrement à leur auteur de virulentes protestations si elles paraissaient aujourd’hui ».
Ce n’était pas la première fois que Lévi-Strauss choquait les progressistes. Des années plus tôt, lors de la guerre des Six Jours de juin 1967, tous les Français de confession juive, même les plus assimilés à l’instar de Raymond Aron, avaient, à l’heure d’un danger que l’on croyait mortel, réveillé une fibre de patriotisme juif ; des jeunes gens avaient manifesté dans les rues de Paris, avec à la main le drapeau bleu et blanc de l’État d’Israël, ce qui avait suscité l’ire du général de Gaulle et expliquait peut-être en partie – en tout cas c’était la thèse de Raymond Aron – sa fameuse formule sur « le peuple d’élite, sûr de lui et dominateur ». Claude Lévi-Strauss, à la fureur de ses coreligionnaires, eut la même réaction que le général de Gaulle. La tradition assimilationniste française avait trouvé là son plus implacable et brillant avocat. Une tradition inscrite, il est vrai, dans la chair et les gènes de ce juif alsacien, dont le grand-père, Isaac Strauss, fut chef d’orchestre à la cour de Louis-Philippe puis de Napoléon III. L’assimilation est un mode d’intégration qui réclame le contrôle cérébral de ses réflexes les plus archaïques ; un détachement rationnel que la suprême intelligence de Lévi-Strauss poussa fort loin lorsqu’il déclara que si Hitler avait mené à bien son projet d’extermination des juifs, le monde n’aurait pas cessé de tourner et l’humanité de vivre, comme elle a digéré les disparitions d’autres peuples, en particulier les Indiens d’Amérique.
Autant de réflexions et d’analyses iconoclastes qui seraient aujourd’hui qualifiées de « provocations », de « dérapages », qui mériteraient « un signalement au parquet » et la découverte des charmes austères de la dix-septième chambre du tribunal de Paris. Cette judiciarisation du débat intellectuel en France, qu’il a observée à la fin de sa vie, n’a sans doute pas surpris notre savant qui aimait à citer cette formule d’un historien du droit anglais du e XIX siècle, Henry Sumner Maine, sur les Lumières du XVIII e siècle : « Les philosophes français se montrèrent si impatients d’échapper à ce qu’ils tenaient pour la superstition des prêtres qu’ils se sont jetés la tête la première dans la superstition des juristes. »
Le prestige immense de Lévi-Strauss le protégea bien entendu de ses avanies. Mais avec son « camp », cette gauche qui l’avait porté aux nues pendant des décennies, le courant ne passait plus. Lévi-Strauss avait commis un péché impardonnable aux yeux de nos progressistes. Lévi-Strauss considérait que l’explosion démographique menait l’humanité à la catastrophe ; qu’une terre de sept, huit, dix milliards d’hommes n’était pas vivable ; que les foules humaines devenaient trop denses, les distances physiques entre différentes cultures trop rapprochées pour permettre à chacune d’entre elles de vivre harmonieusement et librement. Il avait vu les tribus amérindiennes dépérir sous la pression des hommes blancs, trop nombreux et trop intrusifs et trop agressifs. Il devinait que les peuples européens allaient subir ce sort funeste face à l’invasion des peuples du Sud. Il avait parcouru le même chemin intellectuel que le célèbre auteur du Camp des Saints, Jean Raspail. Celui-ci venait de la droite maurrassienne et Lévi-Strauss de la gauche socialiste ; mais leur dilection commune pour les peuples que l’on disait désormais « premiers », pour ne plus dire « primitifs », leur avait fait comprendre le danger mortel qui guettait la civilisation européenne.