La France n'a pas dit son dernier mot

Éric Zemmour · Chapitre 19 sur 127

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La France n'a pas dit son dernier mot

Chapitre 2009

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Le messie président

20 janvier 2009

Les Français ont un nouveau président. Il est élégant, distingué, racé. Un corps de félin et une allure de patricien. Il est fêté à longueur de colonnes et d’émissions, célébré comme les rois dans l’ancienne France, un « divin enfant » annonciateur de temps messianiques. La cohorte des artistes, journalistes, politiques, experts, les rois mages de notre époque, est dithyrambique. J’ai toujours l’impression, en écoutant mes interlocuteurs sur les plateaux télévisés, qu’ils vont tomber en pâmoison, après m’avoir annoncé la série de miracles que le nouvel élu doit accomplir. Sa venue annonce des temps nouveaux, où le loup et l’agneau se côtoieront en paix. Les rares réserves que j’ose émettre sont balayées par des voix courroucées, comme un sacrilège. Je me dis que la rationalité est la chose la moins partagée par ceux-là mêmes – les prétendues élites – qui devraient être le moins soumises à leurs passions.

Il s’appelle Barack Obama. Il est intelligent, beau, de gauche, mais sa plus grande qualité s’avère sans conteste d’être noir. En vérité, il est métis, mais sa part blanche est occultée, voire méprisée. Étonnant renversement historique. Dans les romans de William Faulkner, qui se déroulaient dans le Sud traditionnel des États-Unis, la moindre goutte de sang noir était traquée comme une tare. Désormais, c’est la goutte de sang blanc qui est jugée tache à nettoyer. Bien sûr, le chœur des commentaires célèbre l’audacieuse modernité américaine et condamne « le retard » français. Tous ces gens ignorent que le Guyanais Gaston Monnerville fut président du Sénat pendant de longues années et qu’il serait devenu président de la République par intérim si le général de Gaulle était mort en fonctions ; que Félix Houphouët-Boigny, futur président de la Côte d’Ivoire, fut ministre du général de Gaulle ; que Léopold Sédar Senghor, longtemps président du Sénégal, fut condisciple de Georges Pompidou ; que les soldats noirs de l’US Army débarqués en 1917 n’en revenaient pas de s’asseoir à des terrasses de cafés parisiens, de converser et même marivauder avec des femmes blanches ; et que les généraux américains firent pression sur les autorités françaises pour contenir cette promiscuité indécente…

Rama Yade, alors ministre des gouvernements de Nicolas Sarkozy, se sent pousser des ailes. Elle se voit déjà à l’Élysée ! Lors de sa nomination, sa collègue Roselyne Bachelot a eu ce mot d’humour qui résume l’esprit de l’époque et du président de la République, qui la présente partout avec une emphase grotesque comme la Condoleezza Rice (alors secrétaire d’État américaine) française : « Heureusement qu’elle n’est pas lesbienne et handicapée, elle serait Premier ministre ! »

Cette passion française m’étonne à moitié. Régis Debray a brillamment analysé dans ses livres le rêve français et européen de devenir des citoyens de l’Empire américain comme on l’était jadis de l’Empire romain. Ce n’est pas la première fois que les Français s’entichent d’un président américain. Dans les années 1960, tout le monde se souvient du sémillant John Fitzgerald Kennedy et de sa ravissante épouse Jackie. Il incarnait alors lui aussi la modernité et la jeunesse quand nos élites progressistes souffraient tant sous le joug du vieux (dictateur nationaliste surnommé Duce et Caudillo !) général de Gaulle.

À part les historiens, tout le monde a oublié en revanche la passion que suscita la venue du président Wilson lors du congrès de Versailles en 1919. Les foules l’accueillaient avec enthousiasme et la presse socialiste glorifiait « Wilson la paix » pour mieux stigmatiser « Clemenceau la guerre ». La gauche française a le talent unique, le don très sûr, non seulement de préférer les chefs d’État américains à leurs homologues hexagonaux, mais surtout d’ériger des statues aux plus francophobes d’entre eux (et depuis quelques mois, elle se pâme devant Joe Biden). Wilson a protégé les intérêts de l’Allemagne vaincue contre les exigences de Clemenceau et contint avec véhémence et une rare efficacité les prétentions hégémoniques de la France en Europe. Kennedy a sapé les efforts du général de Gaulle et du chancelier Adenauer pour forger une force indépendante au cœur du continent européen ; son célèbre « Ich bin ein Berliner », tant vanté depuis soixante ans, signifiait en fait un martial rappel impérial : « l’Amérique est le seul protecteur de l’Allemagne. » Obama achèvera ce travail américain séculaire en consacrant Angela Merkel patronne de l’Europe et seule interlocutrice du président des États-Unis.