La France n'a pas dit son dernier mot

Éric Zemmour · Chapitre 104 sur 127

Pages du PDF

La France n'a pas dit son dernier mot

Chapitre 2019

 

OceanofPDF.com

Les larmes de l’histoire

15 avril 2019

Je retiens mon souffle et essuie quelques larmes d’un geste furtif. L’émotion m’étreint malgré moi. Je reste debout, pétrifié, devant mon téléviseur à contempler la flèche de Notre-Dame de Paris en flammes. Ma réaction n’a rien d’original. Des millions de gens, en France et dans le monde, éprouvent la même stupeur, la même incrédulité, essuient les mêmes larmes. La France redécouvre qu’elle est une terre chrétienne. Marcel Gauchet aurait ajouté que sa déchristianisation est l’ultime preuve qu’elle est bien la terre de « la religion de la sortie de la religion ». La France redécouvre aussi qu’elle est la terre de la beauté. Une beauté des paysages des bourgades, des rues, des églises, des façades des maisons, des places, des peintures, des musiques, de la langue, de la littérature, toute cette beauté héritée des Grecs et des Romains, pétrie et remodelée par l’Église, imposée par elle, toute cette beauté qui finira par s’émanciper d’elle et être retournée contre son magistère. La beauté des femmes aussi, la beauté des femmes surtout. Des femmes qui, à travers la figure de la Vierge Marie, acquièrent en ce Moyen Âge brutal une position unique au monde. En ce e XII siècle, la France est à la fois le pays de l’amour courtois et de la cathédrale dédiée à la Vierge Marie. La langue française a tiré sa « dame » de la domina latine, qui tient la dragée haute à son dominus. Le christianisme a tissé autour de la femme un habit de respect et de dignité. Le seigneur paillard et sanguinaire met un genou à terre devant sa dulcinée ; le paysan rustaud et illettré supplie la Vierge de protéger ses récoltes. La femme n’est, en terre de France, ni enfermée ni méprisée. La France est femme.

En contemplant la flèche de Notre-Dame en feu, je songe comme tout le monde à Victor Hugo. Quand il part en campagne sauver la cathédrale, vers 1830, elle menace ruine et la flèche construite au e XIII siècle n’existe plus, démontée sous la Révolution. Louis-Philippe, Mérimée et Viollet-le-Duc vont entendre son appel au secours. Victor Hugo écrit et convainc : « Il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde. C’est donc outrepasser son droit que de le détruire. »

Dans son roman Notre-Dame de Paris, Hugo exalte les anonymes, artisans ou ingénieurs, qui ont élevé l’édifice au fil des siècles. Un anonymat accepté et même désiré, qui fascine le poète qui brûle d’orgueil et de narcissisme, dans ce e XIX qui invente la figure du poète maudit.

Depuis lors, la démolition de l’identité française a commencé par le saccage de la beauté. Au nom du progressisme, de la modernité, de la liberté du créateur, de sa volonté de briser les anciens codes, on a méprisé le culte de la beauté au profit d’une conception de l’art « conceptuel » qui privilégie avant tout le message et l’intention révolutionnaire. La beauté et la nation française subissent une même remise en question, une même dénonciation, une même contestation, celle qui court tout au long du XX e siècle. Dès 1939, Jean Giraudoux écrit : « Il se poursuit sur tout le territoire un sac général de nos richesses naturelles et urbaines. Tout ce qui en France ressemble à la France suscite bientôt un iconoclaste, et cet iconoclaste est français. Et la caractéristique la plus surprenante de ce carnage est la facilité avec laquelle il peut s’opérer. »