La France n'a pas dit son dernier mot
Chapitre 2012
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Frères ennemis
4 janvier 2012
« Ce sera le repas des trois religions du Livre. » Naulleau n’en démord pas. J’ai beau lui expliquer que cette expression est issue du seul récit islamique, que c’est un moyen habile pour la dernière Révélation d’englober les deux autres qui l’ont précédée historiquement ; que le christianisme est la religion de l’Incarnation, le judaïsme, la religion de la Loi, Naulleau ne veut rien entendre. Il est très français en ce qu’il privilégie l’émotion sur la raison. Il a eu cette idée qu’il juge « géniale », à l’issue de ma dernière joute télévisée avec Tariq Ramadan, encore plus houleuse que l’année précédente, qui nous a vu ferrailler, lui et moi, en laissant cette fois la factice courtoisie au vestiaire. J’ai agité mes bras et ma tête avec frénésie, et l’œil du théologien islamiste a lancé des flammes. Naulleau a alors sorti son uniforme de Casque bleu ; il se propose de poursuivre son opération de maintien de la paix en dehors des plateaux de télévision. Ramadan a aussitôt accepté avec complaisance ; je ne peux que céder de bonne grâce.
Nous nous retrouvons chez Diep, un restaurant asiatique sur deux étages, derrière les Champs-Élysées, où des femmes voilées venues avec leurs innombrables bambins ont leurs habitudes. À notre table, l’ambiance est décontractée ; chacun y met du sien. Ramadan est souriant et avenant. On évoque l’Égypte de sa famille, et l’Algérie de la mienne. Naulleau nous taquine en évoquant avec une ostentation gouailleuse ses origines exclusivement « franchouillardes ». Je lui rappelle, un peu raide, que ma famille n’est pas immigrée au sens strict, mais que la France m’a conquis comme celle de Louis XIV a conquis les Alsaciens et les Francs-Comtois, ou celle de Louis XV, les Lorrains et les Corses. Il noie ma cuistrerie sous un flot de bons mots qui me dérident. Très vite, la discussion reprend les chemins escarpés de l’islam. Personne ne fait de concession intellectuelle, mais la bonhomie de Naulleau déteint sur nous. On ne cède sur rien, mais les vapeurs de crevettes et les soles à la sauce caramel sont avalées sous les rires.
Je ne reverrai plus jamais Ramadan. J’ai échangé deux ou trois messages anodins, et puis plus rien. J’ai suivi depuis lors comme n’importe qui ses ennuis judiciaires. Je ne sais rien de cette histoire, mais je demeure convaincu qu’il est tombé dans un piège. Les jeunes femmes qui l’accusent expliquent qu’elles ne peuvent se détacher de lui, que son aura les fascine, que son intelligence les ensorcelle, qu’il en profite pour les manipuler à sa guise. C’est cette fameuse notion « d’emprise », dernière trouvaille des féministes pour criminaliser l’homme, bourreau éternel, sans se rendre compte, dans leur hargne vindicative, que leur définition de l’« emprise » et ses effets pervers ressemble comme une sœur à ce qu’on appelait jadis dans les romans et les chansons populaires les « affres de l’amour ».
J’ai eu un choc lorsque j’ai aperçu Ramadan sur mon écran de télévision, à sa sortie de prison, les cheveux blanchis, la mine défaite, la voix cassée d’un vieillard. Il répondait sur BFM TV aux questions d’un Jean-Jacques Bourdin qui, pour se faire pardonner son invitation du « monstre » auprès de la caste médiatique, en rajoutait dans l’ignominie, lui posant des questions d’une vulgarité indécente : « Pratiquez-vous la sodomie, Tariq Ramadan ? ». J’avoue que j’avais honte pour Bourdin, et que j’ai à cet instant pris en pitié sa victime.