La France n'a pas dit son dernier mot

Éric Zemmour · Chapitre 5 sur 127

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La France n'a pas dit son dernier mot

Comme à la maison - 7 septembre 2006

Question de l’Ancien Régime, question sociale, question allemande, question juive : Oury traite, en n’ayant l’air de rien, et sans doute sans l’avoir conceptualisé, les quatre « questions » qui ont coupé la France en deux camps irréductibles depuis la Révolution ; près de deux siècles de guerre civile française expédiés en quelques images, en quelques rires, en quelques tirades. Oury est au cinéma ce que de Gaulle fut à la politique : le grand réconciliateur. L’homme qui referme les plaies séculaires, qui « règle les questions vieilles de cent cinquante-neuf ans », selon le mot du Général à propos de la Ve République et de la mort du roi Louis XVI. Le cinéma d’Oury, railleur sans jamais être méprisant, montre qu’il y eut une époque, quelques années, une décennie tout au plus, où les Français avaient fini par s’aimer. Sa mort nous rappelait un moment cette période bénie, fragile, ô combien, où ils riaient de leurs travers et de leurs conflits sans tomber dans la haine de soi. Cette accalmie fut brève : on croyait nos vieilles querelles éteintes, elles n’étaient qu’assoupies. On pouvait faire confiance à notre génie de la guerre civile : il n’allait pas tarder à ressusciter de vieilles sources de conflits et en forger de nouvelles.

 

Comme à la maison

7 septembre 2006

Mes jeudis soir ne m’appartenaient plus. Les enregistrements d’« On n’est pas couché » se révélaient fidèles au nom de l’émission. Les invités, les maquilleuses, les spectateurs, les techniciens, tous s’agitaient, mais j’essayais de ne pas les voir. Je n’étais pas un homme de télévision, je parlais à mes amis, comme lors d’une soirée ; sans filtre ni inhibition. D’instinct, je m’étais tenu à cette stricte discipline. Dans la forme comme sur le fond. Je tenais un discours aux antipodes de ceux qu’avaient ressassés depuis des années les grands éditorialistes que j’avais écoutés et observés dès mon adolescence. Je défendais la patrie, l’ordre, le mérite, la hiérarchie, l’excellence, l’assimilation. Mon discours eût été banal jusqu’aux années 1960 ; après le grand basculement des années 1970-1980, il était révolutionnaire. Révolutionnaire parce que réactionnaire.

Je découvrais que ces émissions de divertissement étaient le temple de l’individualisme consumériste, de l’alliance entre le marché et le progressisme, entre libéraux et libertaires, scellée après Mai 68 ; le cœur du réacteur de la machine de propagande au service du politiquement correct. Les acteurs, chanteurs, écrivains, tour à tour invités, ânonnaient avec plus ou moins – plutôt moins que plus – de finesse les éléments de langage malaxés par les médias après qu’ils eurent été élaborés par les universitaires et les intellectuels autorisés. Je pulvérisais ce savant échafaudage avec une ingénuité et un enthousiasme communicatif. Le public s’agglutinait devant le poste, à la grande joie de Catherine Barma et de Laurent Ruquier qui, tels les Thénardier du service public, voyaient les zéros de leur compte en banque s’accumuler grâce à cette Cosette innocente qui allait puiser de l’eau au puits. Ils me voyaient comme l’idiot du village progressiste, sûrs que je finirai par mordre la poussière devant plus fort, meilleur rhétoricien que moi. Ils organisaient chaque semaine un dîner de cons, où ils me réservaient la place d’honneur du con. Ils gagnaient sur tous les tableaux, celui de l’audience et de leur bonne conscience idéologique. Tout à ma satisfaction politique de démolir les idées reçues, je ne faisais guère attention à leur jubilation cupide, ni d’ailleurs et à ma grande honte au mal mortel qui emporterait quelques années plus tard mon acolyte d’alors, le glorieux mais fatigué Michel Polac.

Dans la rue, on me reconnaissait ; les jolies filles me souriaient et les garçons me saluaient ; les réseaux sociaux vrombissaient d’aise ; je remarquais qu’un mot bien placé pouvait se répercuter dans la France entière. Le roi n’était pas mon cousin. J’étais plongé dans ce moment délicieux où on se croit important, reconnu, aimé ; bientôt viendrait le temps des importuns, où on n’est plus jamais seul, en famille ou avec des amis ; où on se sent observé, épié, surveillé, comme par une caméra cachée, quand on n’est pas insulté, menacé, molesté. Où on comprend mieux la célèbre phrase de Madame de Staël sur la gloire, deuil éclatant du bonheur. Un sniper était né et je ne me reconnaissais pas en lui.