Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 10 sur 47

Pages du PDF

Le plus beau cochondumonde

Chapitre IV

— Ah ! s’écria sir Gregory sous le coup d’une soudaine inspiration.

Il sonna et, peu de temps après, Binstead, son maître d’hôtel, apparut.

Nous avons déjà entendu parler de Binstead. C’est l’individu effervescent qui avait mis en émoi le bar de l’auberge d’Emsworth en pariant à cinq contre un sur le cochon de son patron. Il est intéressant de le rencontrer maintenant en personne.

Néanmoins un examen approfondi nous décevra. Ce Binstead était un de ces jeunes et sémillants maîtres d’hôtel qui vous donnent l’impression de n’être pas vraiment des maîtres d’hôtel, au sens profond et solennel du terme, mais de simples valets parvenus. Il n’avait rien de l’imposante majesté de Beach, mais il était mince et plein d’allant. On l’eût dit – bien qu’en toute justice il ne se fut jamais rabaissé jusque-là – toujours prêt à retourner une charrette de paille ou à descendre sur la rampe en glissant. Et quand nous aurons ajouté qu’il lui arrivait de faire une partie de cartes, le soir, avec George Cyrill Wellbeloved et autres hors-la-loi de même catégorie sociale qu’il autorisait à l’appeler « vieille branche », nous estimons que nous aurons tout dit sur ce sujet.

— Monsieur, fit ce décevant jouvenceau.

Sir Gregory toussota. Même maintenant, la chose n’allait pas être facile.

— Dites-moi, Binstead, commença-t-il. Avez-vous jamais entendu parler de Slimmo ?

— Non, monsieur.

— C’est une sorte de drogue que l’on avale. Une sorte de médicament, vous voyez ce que je veux dire, une drogue sanctionnée par les plus célèbres praticiens. Un de mes lointains parents… de la famille des Wilberforce du Hampshire… m’a instamment demandé de lui en procurer. Je voudrais que vous téléphoniez chez Bulstrode, dans la grand-rue, pour lui dire de nous faire adresser une demi-douzaine de flacons.

— Très bien, monsieur.

— Dites-lui d’envoyer la grande taille. C’est plus avantageux, précisa sir Gregory.

 

IV

Le visage de l’Honorable Galahad Threepwood était empreint d’une fermeté grave et tendue, lorsqu’il s’éloigna de la table à thé sur la terrasse. Cette expression demeurait encore quand, après s’être promené dans le jardin en proie à des réflexions moroses, il se dirigea vers le couloir qui conduisait à l’office de Beach. Dans l’épreuve de volonté qui venait à peine de s’achever, les choses n’étaient pas allées toutes seules. L’ennui de s’adresser à sa propre sœur sur le ton du roi de Prusse vient de ce qu’elle est parfaitement capable de vous rendre la monnaie de votre pièce et de vous répondre sur le même ton. C’est ce qui était arrivé à Gally au cours de son entretien avec lady Constance et il lui paraissait essentiel de consulter immédiatement le plus astucieux de tous les maîtres d’hôtel du Shropshire.

En entrant à l’office, il n’y trouva que Penny. La rédaction de sa lettre terminée, elle était venue, comme elle le faisait souvent, s’asseoir auprès de celui dont la compagnie avait été pour elle, depuis son arrivée au château de Blandings, une source d’inspiration constante. Dès le début de son séjour à Blandings, la plus jeune fille de Mr. Donaldson, de la firme « Au Régal du Caniche », avait reconnu en Sébastien Beach une âme sœur et un esprit frère.

En l’absence du maître d’hôtel, elle s’efforçait de fraterniser avec un bouvreuil, oiseau plein de quant à soi, qui vivait dans une cage posée sur la table, dans le coin de la pièce. Jusqu’à présent ses efforts étaient toutefois demeurés vains.

— Oh ! bonjour, Gally, dit-elle. Savez-vous ce qu’il faut dire à un bouvreuil ?

— Comment vas-tu, mon vieux bouvreuil ?

— Je veux dire, pour le faire siffler.

— Ah ! là, vous me posez une colle. Mais je ne suis pas venu ici pour discuter de bouvreuil, siffleur ou non. Où est Beach ?

— Descendu au bourg de Blandings. Le chauffeur l’a emmené.

— Quel animal ! Pourquoi diable est-il allé traîner ses guêtres là-bas ?

— Pourquoi n’irait-il pas flâner dans les rues de Blandings ? Ce pauvre type a bien le droit de jouir un peu de la vie de temps à autre. Il ne tardera guère.

— Il n’aurait jamais dû abandonner son poste.

— Pourquoi ? Qu’y a-t-il ?

— Cette histoire de cochon.

— Quelle histoire de cochon ?

Gally passa une main soucieuse sur son front.

— J’avais oublié que vous n’étiez pas là quand Clarence a annoncé la tuile. Vous étiez partie écrire à ce jeune homme… Dale, Hale, Gale… peu importe son nom !

— Vail.

— Oh ! Vail.

— C’est un des Vail du Loamshire. Il faut vous habituer à l’appeler Jerry. Que s’est-il passé après mon départ ?

— Clarence a fait son apparition, ballotté par les flots et faisant eau à chaque bordée comme le radeau des naufragés de l’Hespérus. Il venait juste d’avoir un entretien avec ce suppôt du diable.

— Quel suppôt du diable ?

— Sir Gregory Parsloe.

— Ah ! oui, le personnage qui est toujours en train d’enlever ses chaussures. Qui est sir Gregory Parsloe ?

— Juste ciel ! Vous ne le savez pas encore ?

— Vous oubliez que je suis une étrangère en ces lieux.

— Je ferais donc bien de commencer par le commencement.

— Exactement.

Il y avait une chose dont Gally pouvait à juste titre se targuer : son talent, sa virtuosité pour raconter une histoire. Pas à pas, il en déroula l’écheveau, sans omettre les détails, même les plus insignifiants, et en peu de temps Penny eut une vue parfaitement claire de la situation. Quand, après avoir souligné par des expressions frappantes la noirceur d’âme de sir Gregory Parsloe, il introduisit dans son récit la Reine du Matchingham et parla de la guérilla qui allait inévitablement en découler et du grand péril qui menaçait non seulement les rêves et les ambitions de lord Emsworth, mais son propre solde bancaire et celui de Beach, elle manifesta à cœur ouvert son inquiétude.

— Ce Parsloe semble être un dur de dur !

— Plus dur que le granit ! Il l’a, du reste, toujours été. Faites-moi souvenir, à l’occasion, de vous raconter comment il s’y prit pour mettre hors de combat mon chien Towser, un certain soir de chasse aux rats. Mais vous ne connaissez pas encore le pire. Nous en arrivons maintenant à la menace Simmons.

— La menace Simmons ?

— Ne vous est-il jamais arrivé, en flânant dans le parc et les dépendances, de rencontrer une jeune femme bien découplée qui a tout du lutteur de catch ? C’est Monica Simmons, à qui Clarence a confié la mission délicate de soigner l’Impératrice de Blandings. Jusqu’ici le titulaire de cette charge était un certain Pott, un vieux petit nabot, mais qui connaissait son métier. Ayant gagné un concours de pronostics sur les résultats de la Coupe Nationale de Football, il a abandonné son poste, à la suite de quoi ma sœur Connie a extirpé la demoiselle Simmons de sa boîte à malices et a insisté pour que Clarence l’engage. Quand nous avons appris l’existence de la Reine du Matchingham, nous avons convenu, Clarence et moi, que ce serait une folie de laisser les chances de l’Impératrice entre les mains de cette fille. Nous avons décidé que cette Simmons doit partir, et comme Clarence n’a pas assez de poigne pour régler la question avec Connie, je lui ai promis de le faire moi-même. Je viens justement de l’entreprendre à ce sujet.

— Quel est le résultat ?

— Nul. Elle n’a rien voulu entendre. Elle s’est bouché les oreilles et est restée fermement sur ses positions. Et savez-vous pourquoi ?

— Pourquoi ?

— Clarence m’avait dit que l’intérêt de Connie pour la Simmons venait de ce que cette fille était une parente d’un individu que Connie voulait obliger. Et qui croyez-vous que soit cet individu ?

— Ce n’est pas Parsloe ?

— Si. Parsloe lui-même. En personne. La fille est sa cousine.

— Ciel !

— Vous pouvez le dire ! Le péril serait déjà suffisant si nous n’avions à nous préoccuper que d’un sieur Parsloe mijotant ses plans d’attaque du fond de son repaire de Matchingham. Mais avec une cousine au cœur de la place forte, une cousine qui s’approche librement de l’Impératrice, une cousine, qui a pour mission spéciale d’apporter à l’Impératrice sa ration quotidienne… hé bien ! cré bon Dieu !… vous voyez ce que je veux dire.

— Bien sûr, je vois ce que vous voulez dire… cré bon Dieu !

— Quoi de plus simple pour Parsloe que de donner ses ordres à cette oiselle et, pour cette oiselle, de les exécuter à la lettre ?

— Rien n’est plus facile.

— La situation est angoissante.

— Une crise grave est imminente. Qu’allez-vous faire ?