Le plus beau cochondumonde
Chapitre II
— Oui, j’ai pu m’en sortir.
— Et fort bien, même. Avez-vous été heureuse avec ce M. Stubbs ?
— Oh ! oui. Cedric et moi, nous avons été très heureux.
— À la bonne heure, dit Gally d’un ton allègre. Tout est bien qui finit bien. Inutile de s’attarder en regrets sur ce qui aurait pu être. Laissons les morts enterrer les morts, la vie continue. Je suis très content que vous m’ayez raconté tout cela, Maudie. Je m’en sens d’autant plus stimulé et encouragé. Si le jeune Parsloe vous a laissé tomber de cette façon grossière, vous allez être d’attaque pour affronter le sort et tenter par tous les moyens de rendre à ce bâtard la monnaie de sa pièce. Vous allez tout mettre en œuvre pour déjouer ses combinaisons machiavéliques. C’est exactement l’état d’esprit dans lequel nous souhaitions vous trouver dans cette conjoncture. Encore un peu de bière ?
— Non, merci.
— Faisons donc quelques pas jusqu’à la prochaine station de taxis pour prendre la voiture de M. John Robinson. Je crois qu’il est temps de vous présenter au conseil des Anciens. Surtout, gardez votre calme lorsque je vous présenterai Connie. Et quand vous verrez Beach, pour l’amour du ciel, ne perdez pas la tête en vous jetant dans ses bras et en criant : « Ô mon bon oncle Sébastien ! » Traitez-le plutôt avec une hauteur un peu distante et, si vous pouvez laisser tomber un « Merci, mon bon » ou un « Beach, mon brave homme », cela aidera beaucoup notre petite mise en scène.
II
Dans toute demeure provinciale qui se respecte, il est d’usage de consacrer les heures libres entre le thé et le dîner à écrire des lettres. Les différents membres de la compagnie se retirent dans leur chambre, tout alourdis de brioches au beurre, pour s’adonner paresseusement à leur correspondance. Ceux qui s’endorment font un nouvel essai le lendemain.
Lady Constance Keeble, qui possédait à la fois un boudoir et une chambre particulière, s’y était rendue tout de suite après avoir pris le thé sur la terrasse afin de relater les derniers événements de Blandings Castle à Mr. Donaldson de Long Island City. Elle venait juste de terminer et se reposait en fumant une cigarette quand la porte s’ouvrit et son frère Galahad entra.
— Oui ? dit-elle de cette voix que les sœurs comme elle emploient pour parler à des frères comme Gally. Oui ? reprit-elle avec un léger froncement de sourcils.
Son hardi visiteur n’était pas de ceux qui se laissent démonter par ce genre d’attitude.
— Sortez de votre toile, ma Joconde, dit-il d’un ton guilleret. Je viens vous demander ce que vous pensez de Mrs. Bunbury.
C’était un point sur lequel il était anxieux d’avoir une information de première main. Quand Maudie avait été présentée à lady Constance devant la table à thé, il avait vu la châtelaine de Blandings cligner deux fois des paupières, rapidement, comme une femme qui vient de recevoir un poisson humide entre les deux yeux et cette constatation l’avait quelque peu déconcerté. Il n’avait pas attendu Beach pour savoir qu’en matière d’invités sa sœur avait une échelle de valeurs très stricte et Maudie avait été sans nul doute soumise à un examen critique serré. Il se demandait avec inquiétude si elle avait passé cet examen avec succès.
Mais après ce premier moment, où il y avait eu de l’électricité dans l’air, il lui avait semblé que tout allait comme sur des roulettes, et cette impression était exacte. Mise en présence de Maudie, Lady Constance avait, bien sur, cligné des paupières, mais elle s’était presque aussitôt souvenue que son invitée était Américaine. On doit toujours, elle le savait, excuser certains détails extravagants dans l’apparence des femmes de la bonne société des États-Unis. Ayant fait cette concession, elle s’était rapidement laissé séduire par l’aisance et la correction de Maudie et, en conséquence, la lettre pour Mr. Donaldson, qui reposait sur son bureau, débordait d’enthousiasme. Le jugement qu’elle portait sur l’animatrice de l’agence Digby, Surveillance de police privée, Permanence jour et nuit, rejoignait celui de tous les gars du canton de Shropshire, du propriétaire de l’auberge « Aux Armes d’Emsworth » et du jeune fils de ce dernier, Percy.
— Charmante personne, il me semble.
— Charmante. Je viens d’écrire à Mr. Donaldson pour lui dire à quel point elle me plaît.
— C’est magnifique. C’est splendide. C’est comme cela qu’il faut parler.
— Je ne vois pas pourquoi vous êtes si intéressé.
Gally lui lança un regard chargé de reproches.
— Ma chère Connie, dit-il, je suis très intéressé, comme vous dites, parce que j’ai beaucoup d’affection pour Penny Donaldson et je ne voudrais pas qu’elle fût contrariée le moins du monde. Cette Mrs. Bunbury est une amie intime de son père et, naturellement, elle est très désireuse qu’on l’accueille bien. Imaginez les sentiments de la pauvre enfant si vous aviez déployé à l’endroit de Mrs. Bunbury vos airs distants de reine. Et cela aurait très bien pu arriver. Je vous ai vu cent fois jouer les grandes dames de l’aristocratie anglaise et c’est une attitude qui vous nuit auprès de tout le monde.
— Laissez-moi vous rassurer. Mrs. Bunbury est peut-être un peu excentrique, mais je trouve que c’est une personne très agréable.
— J’en suis également persuadé.
— Cela n’a d’ailleurs aucune importance. Au revoir, Galahad.
— … Et Clarence, lui aussi, grâce à Dieu, est de mon avis. Je ne l’ai jamais vu accueillir avec autant d’enthousiasme une personne du beau sexe. D’habitude, lorsqu’on tente de lui faire dire trois mots à la moindre d’entre elles, on le voit disparaître comme un diable dans sa boîte. Or il ne serait pas exagéré de dire qu’il a presque serré Mrs. Bunbury sur son sein. Il ne l’a pas quittée d’un pas. En les voyant s’éloigner côte à côte pour aller rendre visite à l’Impératrice, je me suis souvenue d’un couple de marins en bordée à Marseille. Ahurissant !
— J’ai beaucoup à faire, Galahad.
— Hein ?
— Je dis que j’ai beaucoup à faire.
— Vous n’avez absolument rien à faire. Je vous ai trouvée les pieds sur la cheminée en train de griller une cigarette.
— Mes pieds n’étaient pas sur la cheminée.
— Et dix minutes plus tard je vous aurais surprise, ronflant comme une toupie.
— Comment osez-vous dire que je ronfle ? Je ne ronfle jamais.
— Ce n’est pas là ce qui m’importe, dit Gally. Ce qui m’importe, c’est la façon dont vous me traitez depuis que je suis entré. Votre attitude est plutôt singulière et me froisse énormément. Si votre propre frère ne peut venir vous faire une petite visite amicale sans s’exposer à se voir dévisagé de haut avec une moue méprisante comme s’il était le dernier des débardeurs, toute vie de famille devient impossible eu Angleterre.
La conversation prenait un tour qui permettait d’augurer l’éclatement d’une violente scène entre frère et sœur, car les deux antagonistes étaient de fort méchante humeur quand, par bonheur, lord Emsworth surgit en s’adressant à eux de cette voix plaintive et aiguë de ténor qu’il employait pour protester contre certains manques d’égards à son endroit.
— Mes timbres, criait-il. Je suis en train d’écrire une lettre et je ne retrouve plus mes timbres. Avez-vous pris mes timbres. Constance ?
— Je n’ai pas pris vos timbres, répliqua Constance. Vous avez simplement épuisé la réserve enfermée dans votre boîte et oublié de demander à Beach de la remplir de nouveau. Je puis vous en donner un, si cela peut vous faire plaisir.
— Merci, dit lord Emsworth, redevenu calme. C’est capital, oui, capital. Je suis en train d’écrire à l’Association des Éleveurs de Porcs des Shropshire, Herefordshire et Galles du Sud réunis.
— Est-ce leur anniversaire ? demanda Gally avec intérêt.
— Euh ! non, pas que je sache. Ils m’ont écrit pour me demander de faire une conférence sur les particularités de l’impératrice. J’ai trouvé cela très flatteur. C’est avec grand plaisir que je… Mon Dieu ! s’exclama lord Emsworth, pris d’une angoisse subite, croyez-vous que je sois forcé de porter un chapeau haut-de-forme pour la circonstance ?
— Naturellement.
— Et un col empesé ?
— Ma foi, Clarence, croyez-vous réellement qu’on puisse faire un discours en pyjama ?
Lord Emsworth se rendit à l’évidence.
— Non, non, je comprends ce que vous voulez dire. Non, c’est impossible en pyjama. Mais un col dur, par un temps pareil.
— Noblesse oblige, dit Gally.
— Hein ?
— Je crois que Galahad veut vous rappeler les obligations de votre rang.
— Exactement, dit Gally. Il faut que vous produisiez la meilleure impression sur ces satanés éleveurs de cochons. Il faut leur donner de la jaquette, du pantalon à rayures, du col cassé et du chapeau haut-de-forme ; alors vous les verrez se dire : « Sacrebleu ! Ces comtes sont de rudes lapins. » Tandis que s’ils devaient vous recevoir dans votre tenue actuelle, ils vous radieraient sur-le-champ et feraient éclater une révolution. Il faut les domestiquer, Clarence, les impressionner. Il faut qu’ils se disent : « Il n’a pas dit la moitié de ce qu’il savait », comme le pensait la reine de Saba après sa rencontre avec Salomon. Vous ne pouvez pas obtenir ce résultat avec un blouson de chasse vieux de dix ans et percé aux coudes.
— Ni avec un pantalon de flanelle qui n’a pas été repassé depuis des semaines, ajouta lady Constance. Vous avez l’air d’un clochard, et je me demande quelle opinion Mrs. Bunbury peut avoir de vous.
Lord Emsworth sursauta et sa figure s’assombrit.
— Vous croyez que Mrs. Bunbury me prend pour un clochard ?
— Tout dépend de savoir, dit Gally, si elle vous a mis dix francs dans le creux de la main en vous priant de ne pas les dépenser pour boire. L’a-t-elle fait ?
— Non, non. Je ne me souviens pas qu’elle l’ait fait.
— Alors, tout est pour le mieux. C’est une délicieuse personne, cette jeune femme, Clarence.
— Ravissante.
— Vous aviez l’air d’être au mieux avec elle.
— Au mieux, en effet.
— Oui… dit Gally.
Il s’approcha de la fenêtre et regarda au dehors.
— Je disais à Connie que vous me rappeliez un couple de… Hello !
— Qu’y a-t-il ?
— Un étrange jeune homme traverse la terrasse.
— Un étrange jeune homme ?
— Voyez par vous-même.
Lord Emsworth le rejoignit auprès de la fenêtre.
— Où ? Je ne vois personne. Ah ! oui, je regardais du mauvais coté. Ce n’est pas un étrange jeune homme. C’est mon nouveau secrétaire.
— J’ignorais que vous aviez un nouveau secrétaire.
— Je ne le sais moi-même que depuis très peu de temps.
— Vous feriez peut-être bien d’aller à sa rencontre et de lui consacrer une partie de cette journée.
— Je lui ai déjà consacré une grande partie de cette journée et je dois reconnaître que, aussi désagréable que ce soit pour moi d’être toujours flanqué de ces satanés secrétaires, les perspectives sont cette fois plus riantes qu’à l’habitude. Par un heureux hasard, ce garçon s’avère être une véritable encyclopédie en matière de cochons et nous nous sommes dès l’abord tout à fait entendus. Nous avions à peine échangé les premières civilités qu’il me dit de but en blanc : « Je me demande si vous vous intéressez aux cochons, lord Emsworth ? – Ah ! mon Dieu, oui, lui ai-je répondu. Vous aussi ? – Passionnément. Je crains parfois même d’importuner les gens à cause de cette manie », continua-t-il avec un petit rire et il se mit à me rapporter un tas de choses nouvelles que j’ignorais complètement. Il a toute une documentation sur l’élevage des porcs au temps des Pharaons. Il semble, d’après lui, que les anciens Égyptiens croyaient que le voisinage des cochons donnait de bonnes récoltes et calmait les mauvais esprits.
— On ne pouvait guère leur en demander plus.
— En ce qui concerne les cochons au temps de Christophe Colomb…
Lady Constance frappa sur la table.
— Clarence !
— Oui.
— Allez-vous-en.
— Quoi ?
— Je suis rentrée dans ma chambre pour être seule. Ne puis-je donc avoir un moment à moi ?
— Venez, Clarence, dit Gally. Connie est d’une humeur impossible. Nous ne sommes pas désirés ici et je brûle de connaître ce remarquable jeune homme. Quel est son nom ?
— Le nom de qui ?
— De ce remarquable jeune, homme.
— De quel remarquable jeune homme ?
— Écoutez-moi bien, Clarence. Vous avez un nouveau secrétaire, n’est-ce pas ?
— Oh ! oui, oui. Certainement.
— Eh bien ! j’aimerais connaître son nom.
— Ah ! son nom ? Vous voulez dire son nom ? Parfait ! Parfait ! C’est… non… je l’ai oublié…
— Smith ? Jones ? Brown ?
Lord Emsworth s’arrêta pour réfléchir.
— Non… Ah ! je l’ai, c’est Vail.
— Vail !
— Gerald Vail. Il m’a demandé de l’appeler simplement Jerry.
La porte se referma derrière eux. Ils attribuèrent au grincement des gonds le cri aigu, inarticulé, que laissa échapper lady Constance.