Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 38 sur 47

Pages du PDF

Le plus beau cochondumonde

Chapitre I

— Qui diable êtes-vous ? lui demanda-t-il d’un ton furieux.

L’intrus prit une mine respectueuse.

— Je m’appelle Wellbeloved, monsieur. C’est moi qui ai la charge du cochon de sir Gregory Parsloe, monsieur.

Jerry n’avait pas dit un mot. Le son qui s’était échappé de sa personne était une sorte de gargouillement, semblable au râle d’un nageur épuisé qui coule. Avec un regard fixe, horrifié, il sombra dans un fauteuil, glacé de la tête aux pieds.

CHAPITRE X

 

I

 

C’est la lumière de la fenêtre qui avait attiré Wellbeloved dans la maison, comme elle avait attiré un moment plus tôt le représentant de la loi. L’ayant remarquée par hasard en passant dans la rue, il s’était arrêté, comme fasciné. Son coeur avait battu comme celui du poète Wordsworth lorsqu’il voyait un arc-en-ciel. Il se sentait pareil au chameau altéré qui rencontre dans sa promenade errante à travers le désert une oasis inattendue.

Nous ne l’avons pas encore dit au lecteur, car, nous le répétons, un écrivain ne peut parler de tout à la fois, mais le séjour à Sunnybrae de l’amiral Fruity Biffen avait été marqué par de cordiales relations entre cet officier de marine et le manager de la truie de sir Gregory. Ils avaient fait connaissance un soir aux Armes d’Emsworth et une véritable amitié était née de cette rencontre. L’amiral Biffen aimait raconter d’interminables histoires sur les périodes de sa vie passée dans les ports chinois et aucun récit n’était trop long pour George Cyrill Wellbeloved dès lors qu’il recevait sa ration de pintes de bière, ce qui arrivait toujours en pareil cas. En résultat, ils avaient passé ensemble dans cette pièce de nombreuses et plaisantes veillées, le brave amiral claironnant ses histoires d’une voix semblable à une corne de brume, tandis que George Cyrill buvait sa bière eu disant par intervalles : « Formidable. » « Pas possible. » « Ça n’est pas croyable. » Le lecteur pourra aisément se représenter la scène en se reportant aux descriptions qui abondent parmi les ouvrages traitant de la vie eu société dans les salons anglais au XVIIIe siècle.

Le brusque départ de son hôte avait été un rude coup pour George Cyrill Wellbeloved. Il n’était pas près d’oublier le sombre désespoir qui l’avait étreint le soir mémorable où, arrivant à Sunnybrae dans l’attente de son plaisir habituel, il avait trouvé portes et fenêtres closes. Il était resté là, pantelant, comme un cerf aux abois qui arrive auprès d’un frais ruisseau et le trouve à sec.

En voyant ce soir la lumière briller de nouveau à la fenêtre, il en avait conclu que son bienfaiteur était de retour et que l’âge d’or allait renaître.

Il expliqua tout cela d’un trait à Jerry, qui demeurait congelé sur sa chaise.

— Loin de moi l’intention de venir troubler la vie privée d’un gentleman, dit George Cyrill Wellbeloved de sa façon polie. C’est bien la dernière chose que je pourrais envisager. Mais, en voyant cette lumière, je me suis dit : « Chouette ! l’amiral est de retour. » J’ai sonné et re-sonné et, comme rien ne bougeait, je me suis rappelé que l’amiral est un peu dur d’oreille, ce qui n’a rien d’extraordinaire pour un gentleman de son âge. J’ai vu la porte entrouverte comme si quelqu’un avait oublié de la refermer et je me suis permis de me glisser jusqu’ici. J’ai beaucoup de regret d’apprendre que l’amiral n’est pas de retour, quoique je sois après tout très honoré de faire votre connaissance, monsieur, souligna poliment George Cyrill, et je vais me permettre de vous dire pourquoi je suis si désolé. Par une chaude soirée comme celle-ci, sachant tout le travail que j’avais fourni dans la journée, l’amiral Biffen n’aurait pas manqué de m’offrir une bonne bouteille de bière. Et je me permets de vous faire remarquer, ajouta George Cyrill, abattant franchement son jeu, que par une chaude soirée et après un travail épuisant, une bonne bouteille de bière est bien la chose après laquelle je tire la langue.

Il s’arrêta court, espérant une réponse, mais aucune réponse ne vint. Aucune, tout au moins, de Jerry. Mais la Reine de Matchingham, au son de la voix bien-aimée, avait laissé échapper un cordial grognement de bienvenue. Ce grognement sembla retentir aux oreilles de Jerry avec l’éclat de la trompette du Jugement dernier et il s’étonna de constater que son interlocuteur ne semblait pas l’avoir entendu.

— L’amiral Biffen, reprit George Cyrill Wellbeloved, amenant cette information sur un ton indifférent, quoique avec une nuance de sous-entendu, avait l’habitude de mettre ses bouteilles au frais dans un baquet d’eau froide dans la cuisine.

Et, sur ces mots, il fit un pas vers la porte, voulant s’assurer si le nouveau locataire avait jugé bon de poursuivre cette excellente pratique.

Jerry demeura un instant paralysé, comme l’un de ses personnages hypnotisé par un médecin devenu fou. Puis, se remettant d’un bond sur ses jambes, il traversa la pièce. Dans cet exploit il renversa une petite table sur laquelle se trouvaient une coupe remplie de fruits artificiels, la photographie dans un cadre rose de l’architecte à qui Sunnybrae devait son existence – celui qui ignorait l’emploi du mortier – et un vase en porcelaine qui portait cette légende : « Souvenir d’une terre inconnue. » Le calepin sur lequel il avait écrit les notes destinées aux aventures de Jojo-la-Lavande était également par terre et, en l’apercevant, une inspiration lui vint.

Il regarda dans la direction de George Cyrill Wellbeloved et ce spectacle le réconforta. Il lui jeta un deuxième coup d’oeil et se sentit encore plus ragaillardi.

On peut approximativement diviser le genre humain en deux catégories : les gens à qui vous racontez une histoire incroyable et qui ne sont pas dupes et ceux qui le sont. C’est à cette dernière, et beaucoup plus appréciable catégorie que, s’il fallait en croire l’expression imbécile du personnage, devait appartenir George Cyrill Wellbeloved. Il avait l’air – que Jerry trouva charmant – d’un homme qui accepte n’importe quoi de la bouche de n’importe qui. Son aspect général était celui d’un individu qui croit tout ce qu’il lit dans les journaux du dimanche.

— Écoutez, dit Jerry.

C’était un mot malheureux, car à cet instant précis la Reine de Matchingham laissa échapper un nouveau grognement. Mais cette fois encore le visiteur ne sembla pas y prêter attention. À l’exemple de l’amiral Biffen, il devait être un peu dur d’oreille.

— Je suppose, enchaîna Jerry, que vous vous demandez ce que je peux bien faire dans cette maison ?

D’un geste très grand siècle, George Cyrill Wellbeloved fit comprendre qu’une aussi vulgaire curiosité ne l’avait pas effleuré.

— Je présume, dit-il avec urbanité, que vous habitez ici, monsieur ? Ou, si vous préférez, que cet endroit est votre résidence ?

Jerry secoua la tête.

— Non. J’habite Londres.

— Je ne voudrais pas être à votre place, dit George Cyrill Wellbeloved. Quelle horrible et bruyante ville !

— Et pourquoi est-ce que j’habite Londres ?

— Parce que cela vous plaît, sans doute, monsieur. Beaucoup de gens font de même, à ce que l’on dit.

— Non. J’habite Londres par obligation. Pour demeurer à l’entière disposition du Yard.

— Monsieur ?

— Scotland Yard. Je suis un homme de Scotland Yard.

— Eh bien ! vous m’épatez, dit George Cyrill Wellbeloved, fort impressionné. Puis-je me permettre de vous demander ce que vous faites ici, monsieur ?

— Je suis en mission. À la poursuite d’une affaire spéciale. On m’a expédié ici pour repérer un dangereux criminel connu sous le nom de Jojo-la-Lavande. On l’appelle ainsi parce qu’il opère toujours avec des gants couleur lavande. D’après nos indicateurs, nous savons que cet individu doit arriver ce soir à Market Blandings par le train de 10 h. 50 en provenance de Londres et nous pensons qu’il va venir dans cette maison.

George Cyrill Wellbeloved lui demanda ce qui avait bien pu leur donner cette idée, mais Jerry se déclara incapable de lui en dire plus long, se retranchant derrière le secret professionnel.

— Il est fort possible, continua Jerry, qu’avant de venir à Sunnybrae il aille ailleurs et il serait important que je le sache. Il faudrait que je sois posté à la gare pour surveiller l’arrivée, de chaque train, mais je suis cloué ici. Vous comprenez mon embarras ?

George Cyrill Wellbeloved réfléchit une seconde.

— Vous ne pouvez pas être en deux endroits différents au même moment, hasarda-t-il.

— Exactement. Vous avez tapé juste. Seigneur, que vous êtes astucieux ! J’ai besoin de votre aide et je voudrais que vous preniez ma place à la gare. Allez attendre le train qui arrive à 10 h. 50 et suivez Jojo-la-Lavande partout où il se rendra. Mais notez ceci, c’est qu’il peut très bien ne pas arriver par le train de 10 h. 50.

— Cela va créer des complications. Ce que l’on appelle une impasse. Que dois-je faire alors ?

— Vous n’aurez qu’à guetter les autres trains en provenance de Londres, même si cela vous oblige à passer la nuit.

— Bien. Et c’est tout ?

— Oui.

— Parfait. Alors il vaut mieux que je boive d’abord une bouteille de bière. Où les avez-vous mises ?

— Je n’ai pas de bière.

La mâchoire inférieure de George Cyrill s’affaissa.

— Vous n’avez pas de bière ?

— Non. Pour quoi prenez-vous donc cette maison ? Pour un bistro ? Allons, allons, mon brave, nous n’avons pas de temps à perdre à propos de bière. C’est bien entendu, vous filez à la gare et vous y restez aussi longtemps que ce sera nécessaire. Partez sans délai. Je vous remercie, Wellbeloved. Vous êtes un citoyen qui ne se dérobe pas à son devoir. Je suis fier de vous. Vous allez entreprendre un beau travail et le Yard ne l’oubliera pas. Votre héroïsme sera porté à la connaissance des plus hautes autorités.

Les yeux de George Cyrill s’écarquillèrent.

— Héroïsme ? Que voulez-vous dire, héroïsme ?

— Jojo-la-Lavande est un homme très dangereux, lui expliqua Jerry. Il est toujours armé jusqu’aux dents et n’hésite pas à faire usage de ses armes. Aussi, soyez prudent. Je n’ai pas envie de vous retrouver avec le foie transpercé par un stylet oriental.

— Et moi non plus.

— Espérons donc que les choses n’en viendront pas là, dit Jerry d’un ton allègre. Pas d’autres questions avant de vous mettre en route ?

— Si, dit George Cyrill d’un ton aussi allègre : qu’y a-t-il pour moi là-dedans ?

Jerry le regarda avec stupeur.

— Comment, qu’y a-t-il pour vous ? Vous prêtez main-forte à Scotland Yard.

— Eh bien ! j’estime qu’en échange de l’aide que je lui prête, Scotland Yard doit me prêter également son aide, dit George Cyrill Wellbeloved.

Un grognement venant de la cuisine parut indiquer que la Reine de Matchingham approuvait entièrement cette attitude intéressée et Jerry jugea préférable de ne pas discuter.

— On pourrait aller jusqu’à mille francs, concéda-t-il.

— Dix mille, rectifia George Cyrill Wellbeloved.

— Trois mille.