Le plus beau cochondumonde
Chapitre V
Penny s’esquiva, portée par les ailes de l’amour, et Gally, dont la jeunesse s’était écoulée dans un monde où les jeunes filles, à l’exception de celles qui travaillaient derrière un bar ou faisaient des entrechats à l’Alhambra, avaient beaucoup moins d’ingéniosité, se mit à méditer sur la hardiesse et l’esprit d’entreprise de celles qui leur succédaient. Sans aucun doute la génération actuelle savait comment résoudre les petits problèmes qui se posent si souvent à une jeune fille. Et ceci semblait spécialement vrai pour celles qui avaient passé leurs années de formation aux Etats-Unis d’Amérique.
Après avoir conclu que les bons conseils de père noble qu’il aurait pu prodiguer ne seraient, dans le cas de la plus jeune des filles de la firme Donaldson’s Dog Joy (Au Régal du Caniche), qu’un cautère sur une jambe de bois, il examinait à nouveau l’Impératrice lorsqu’une sorte de bêlement derrière lui le fit se retourner. Lord Emsworth s’approchait, avec sur son visage cet air de canard expirant qu’il arborait si souvent dans les moments de détresse. De toute évidence, quelque chose venait de bouleverser complètement le pauvre vieux Clarence.
V
Son intuition ne l’avait pas trompé. Le pauvre vieux Clarence était manifestement tout sens dessus dessous. En le regardant déboucher d’un pas mal assuré, Gally se remémorait son vieil ami Fruity Biffen le jour où ce joueur, né sous une mauvaise étoile, s’était risqué jusqu’en bordure de la piste du champ de course de Tattersall à Hurst Park, portant une longue barbe assyrienne pour éviter de se faire reconnaître d’une bonne demi-douzaine de bookmakers auxquels il devait une fortune. Au bout d’un moment, la barbe était tombée.
Même évidente émotion.
— Ma parole, Clarence, vous avez l’air évadé d’un roman russe ! Qu’avez-vous donc ? Et qu’avez-vous fait de Parsloe ? L’avez-vous assassiné et vous tourmentez-vous parce que vous ne savez pas comment vous débarrasser de sa dépouille ?
Lord Emsworth recouvra l’usage de la parole.
— Je l’ai laissé dans le petit salon, en train de remettre ses chaussures. Galahad, il vient de m’arriver quelque chose d’épouvantable. J’ose à peine vous le dire. Et d’abord, dit lord Emsworth, s’approchant en chancelant et s’affaissant à moitié sur la barrière comme une chaussette humide, laissez-moi vous dire pour commencer que sir Gregory Parsloe n’est qu’une fripouille et un escroc.
— Nous le savions tous. Ensuite ?
— Ne me bousculez pas.
— Hé bien ! je veux connaître la raison de cette agitation. Quand nous nous sommes quittés, vous retourniez à la maison pour recevoir cet impudent petit baron. Bon. Vous avez donc regagné la maison, vous l’avez trouvé dans le petit salon avec ses chaussures enlevées, vous lui avez jeté un coup d’œil froid et dit d’un ton sec : « À quoi dois-je l’honneur de votre visite ? » À quoi Parsloe, frétillant des orteils, a répondu… Qu’a-t-il répondu ? Qu’est-ce qui vous valait en somme l’honneur de sa visite ?
Lord Emsworth se calma un peu. Ses yeux étaient fixés sur l’Impératrice et il semblait que la vue de cette masse puissante l’aidât à recouvrer ses forces.
— Avez-vous quelquefois des pressentiments, Galahad ?
— Ne vous égarez pas, Clarence.
— Je ne m’égare pas, dit lord Emsworth d’un ton geignard. Je vous dis que j’en ai eu au moment où, pénétrant dans le petit salon, j’ai aperçu Parsloe. Quelque chose m’a chuchoté à l’oreille que cet homme me préparait une désagréable surprise. Il avait un rictus de mauvais augure, et je n’ai pas aimé la façon sinistre dont il m’a dit : « Bonjour, Emsworth. » Et ses premières paroles ont confirmé le bien-fondé de mon pressentiment. Il a sorti une photo de la poche intérieure de son veston et me l’a montrée en disant : « Jetez un coup d’œil là-dessus, mon vieux. »
— Une photo de quoi ?
Lord Emsworth, pour se donner du courage, jeta un autre coup d’œil à l’Impératrice qui en était à cinquante-quatre mille calories.
— Galahad, reprit-il, sa voix sombrant dans un souffle, c’était la photographie d’un énorme cochon ! Il me l’a collée sous le nez avec un diabolique ricanement, en répétant : « Emsworth, vieille baderne, regardez le futur vainqueur du concours du plus beau cochon gras de la foire agricole du Shropshire. » En propres termes.
Gally ne suivait plus. Il lui semblait que son frère aîné s’exprimait par énigmes.
— Vous voulez dire que c’était une photo de l’Orgueil du Matchingham ?
— Non, non, non. Pardieu, non ! Cet animal fait deux fois la grosseur de l’Orgueil du Matchingham. Vous ne comprenez pas ? C’est un nouveau cochon qu’il a fait venir, il y a un jour ou deux, d’une ferme du comté de Kent. Cette truie-là, il l’appelle la Reine du Matchingham. Galahad, dit lord Emsworth d’une voix vibrante d’émotion, avec cette Reine de Matchingham sur les rangs, l’Impératrice de Blandings devra mettre toutes ses batteries en jeu pour renouveler ses triomphes des deux dernières années.
— Vous ne voulez pas dire qu’elle est plus grosse que l’Impératrice ! dit Galahad, jetant un coup d’oeil vers la candidate et s’étonnant qu’une telle chose fût possible.
Lord Emsworth parut choqué.
— Je ne dirais pas cela. Non, non, je n’irais pas jusqu’à dire cela. Mais la compétition devient terriblement serrée, ce sera l’affaire de quelques grammes.
Gally émit un sifflement. Il était enfin conscient de la gravité de la situation. Mis à part son affection pour le vieux Clarence et une fraternelle répugnance pour ce qui pouvait le chagriner, ce fait nouveau risquait de l’atteindre financièrement. Ainsi qu’il l’avait dit à Penny, il n’était pas riche mais, comme Beach, il avait misé sur l’Impératrice et il y avait maintenant une grande chance pour que son modeste placement fût à l’eau.
— Voilà pourquoi Binstead battait le rappel aux quatre coins du bourg en prenant des paris à cinq contre un. Il savait quelque chose ! Mais est-ce que ce malotru délirant a le droit de faire venir un porc élevé ailleurs ? Je croyais que la compétition était uniquement réservée aux enfants de la région.
— Il y a en effet toujours eu une espèce de code verbal à cet effet, mais Parsloe me dit qu’il n’existe aucune loi écrite. Naturellement les organisateurs de ces compétitions n’ont jamais supposé qu’un pareil cas pût jamais se présenter. C’est tout simplement abominable !
— Monstrueux, renchérit Gally avec la conviction d’un homme qui, ayant misé tout son argent sur un tuyau soi-disant certain, s’aperçoit que ce tuyau est sur le point de crever.
— Et le plus affreux c’est que, devant cette horrible menace, je suis forcé de m’en remettre aux soins de cette jeune Simmons pour préparer l’Impératrice au combat.
Le visage de Gally prit une expression de froide détermination.
— La Simmons doit partir, dit-il.
Lord Emsworth cligna des yeux.
— Mais Connie…
— Qu’elle aille au diable ! Nous ne pouvons nous permettre de tenir compte des caprices de Connie en une circonstance aussi grave. Laissez-la-moi, je m’en charge. Je vais m’arranger pour qu’elle cesse de vous mettre des bâtons dans les roues en vous encombrant de filles incapables, alors qu’il y a des milliers de garçons qualifiés qui seraient ravis d’engraisser l’Impératrice pour le grand jour. Et pendant que j’y suis, je vais dire deux mots à ce petit Parsloe et le prévenir que je ne tolérerai pas une seconde la moindre manœuvre louche. Car ne perdez pas de vue cet aspect de la question, Clarence, Parsloe, avec ce nouveau cochon dans sa poche, a certainement des idées derrière la tête. Si on ne l’avertit pas avec fermeté que tout faux pas entraînera des représailles impitoyables, il remuera ciel et terre pour mettre l’Impératrice hors de course.
— Juste ciel, Galahad !
— Ne vous tracassez pas. J’ai la situation bien en main. Mon premier soin va être de provoquer une frousse du tonnerre chez Connie. Où est-elle ? À cette heure du jour, elle est probablement en train de s’empoisonner le système nerveux en buvant du thé. Eh bien ! je vais aller lui parler avec l’autorité du roi de Prusse.
Lord Emsworth respira profondément.
— Vous êtes un tel réconfort, Galahad !
— Je fais de mon mieux, Clarence, je fais de mon mieux, répondit Gally.
Il vissa fermement son monocle dans son orbite et partit pour sa mission d’un pas résolu. Lord Emsworth le regarda s’éloigner avec un frisson d’admiration. Il était incapable de comprendre comment un homme qui s’apprêtait à tenir tète à Connie pouvait conserver cette allure décidée.
Mais, après tout, Galahad était Galahad.
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