Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 5 sur 47

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Le plus beau cochondumonde

Chapitre IV

Il n’était pas facile de prendre l’Honorable Galahad au dépourvu. Pendant plus d’un demi-siècle, des nourrices, des gouvernantes, des précepteurs, des répétiteurs, des pions à Oxford, des joueurs de bonneteau, des marchands de poisson à la sauvette, des poseurs de rébus, des commis de bookmakers au champ de course et même des membres de la police londonienne s’y étaient essayé, et tous avaient échoué. C’était une vérité bien établie pour les membres chevronnés du Club des Pélicans que, quels que fussent les coups et les traquenards que le mauvais sort pût lui réserver, il savait garder le sang-froid d’un pingouin sur un iceberg. Mais à ces mots un violent frisson le parcourut. Le monocle jaillit de son orbite aussi brusquement que le lorgnon du nez de son frère Clarence en certains cas. Le regard qu’il posa sur la jeune fille était le regard d’un homme qui n’en croit pas ses oreilles.

— Deux mille livres ?

— J’en ai terriblement besoin !

Gally poussa un soupir, lui prit la main et la caressa.

— Ma pauvre enfant, je suis un indigent. Je suis le cadet et, dans les familles anglaises, l’aîné seul peut puiser dans la tirelire. Tout ce que les suivants peuvent réussir à grappillonner n’est que les miettes de pain tombées de la table, comme dans l’Évangile. Je ne pourrais pas plus réunir deux mille livres que faire tenir cette truie en équilibre sur le bout de mon nez.

— Je comprends. Je craignais d’ailleurs que vous ne puissiez rien faire. Cela n’a pas d’importance… N’y pensez plus…

Gally la regarda avec stupeur. Croyait-elle vraiment pouvoir s’en tirer ainsi avec Galahad Threepwood, un des buveurs de whisky les plus curieux que la terre ait porté, un homme qui serait riche s’il avait reçu un écu chaque fois qu’on lui avait reproché de fourrer son nez partout ?

— Mais bon sang, n’allez-vous pas m’expliquer ?

— Je ne sais pas. Tout dépend de vous. Êtes-vous capable de garder un secret ?

— Garder un secret ! Savez-vous que si je révélais le dixième de ce que je connais concernant mon entourage immédiat, la civilisation tremblerait sur ses bases ? Vous pouvez vous confier à moi sans crainte.

— Je dois avouer que ce serait pour moi un grand soulagement. N’avez-vous pas horreur, vous, de garder les choses sur le cœur ?

— Si. Allez-y ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire de deux mille livres ? Et pourquoi faire, Seigneur ?

— Eh bien ! voilà. Il ne s’agit pas exactement de moi. C’est pour un garçon que je connais, Gally. C’est la vieille, éternelle histoire. Je suis amoureuse.

— Ah ! ah !

— Pourquoi : « Ah ! Ah ! » ? Pourquoi ne serais-je pas amoureuse ? Les gens tombent bien amoureux, non ?

— J’ai connu des cas.

— Eh bien, moi, celui que j’aime s’appelle Jerry.

— Jerry… quoi… qui ?

— Jerry Vail.

— Je n’ai jamais entendu parler de lui.

— Hé bien ! je ne pense pas qu’il ait jamais entendu parler de vous.

Gally sursauta.

— Que dites-vous là ! Il a sûrement entendu parler de moi. Mon nom fait vibrer les quatre coins de l’Angleterre depuis plus de trente ans. Si vous n’étiez pas une ignorante petite Yankee visitant pour la première fois les iles britanniques, vous connaîtriez tous les détails de ma vie sur le bout du doigt et me traiteriez, certes, avec le respect que je mérite. Mais retournons à l’homme de vos rêves. Puisque vous essayez de taper les gens pour lui, j’en déduis qu’il est à court d’argent. Un peu à sec, hein ? C’est ce que l’on nomme parfois un prétendant sans fortune.

— Oh ! il se débrouille. Il se tire d’affaire tout seul.

— Que fait-il ?

— Il écrit.

— Juste ciel ! Enfin !… je suppose que les écrivains sont aussi des créatures de Dieu.

— Il écrit des romans policiers, mais vous connaissez le vieil adage : « Le crime ne paie pas. » Pour nous il ne paie pas suffisamment et nous ne pourrions jamais nous marier avec ce qu’il gagne. Même pas dans une année exceptionnelle.

— Mais votre père, le millionnaire, ne vous donnera pas un coup de main ?

— Non, pas pour un prétendant sans fortune. Si je lui écrivais que je désire épouser un garçon qui gagne quelques maigres livres par an, il me ferait réintégrer l’Amérique par le prochain bateau et j’aurais beaucoup de chance si on ne m’expédiait pas chez ma vieille grand-mère, au fin fond de l’Ohio.

— C’est le coup classique des parents sévères. Je croyais que ces usages dataient du XVIIIe siècle et avaient disparu depuis longtemps !

— Peut-être, mais on a sûrement oublié d’en avertir mon père. Et de toutes façons Jerry a des principes trop élevés pour accepter de vivre aux crochets d’une femme.

— Vous pourriez réussir à le lui faire admettre.

— Je m’en garderais bien. C’est ce que j’admire en lui. Si vous aviez connu tous les bons à rien coureurs de dot que j’ai dû écarter de mon chemin à coups de trique depuis que je suis en âge de me marier, vous comprendriez ce qu’a eu pour moi de nouveau ma rencontre avec quelqu’un comme Jerry. C’est un type épatant. Il faut le voir pour le croire. Et s’il pouvait seulement trouver ces deux mille livres…

— Vous devriez m’expliquer cela en détail. A-t-il besoin de cet argent pour une raison précise, ou simplement parce qu’il lui plairait d’avoir deux mille livres ?

— Voilà. Un de ses amis, un médecin, a l’intention de monter une station de cure. Avez-vous entendu parler de Muldoon aux États-Unis ?

— Bien sûr. Je passais autrefois mon temps à aller en Amérique.

— Ce serait quelque chose du même genre. Seulement, ici, en Angleterre, ce serait plus… voyons… quel est le mot ?

— Snob ?

— J’allais le dire. Cette station accueillerait plus spécialement les ducs fatigués et les millionnaires neurasthéniques et, naturellement, à des prix exorbitants. Il y a un endroit de ce genre dans le pays de Galles et Jerry me disait que cela rapporte de l’or. Nous pourrions réussir à monter quelque chose de mieux encore, car l’établissement que ce médecin ami de Jerry a repéré est situé dans le Sussex ou dans le Surrey bref beaucoup plus près de Londres. Si Jerry pouvait apporter deux mille livres, il serait intéressé à l’affaire. Son camarade s’occuperait de tâter le pouls de ses patients, de prescrire les régimes appropriés et le reste, tandis que Jerry les emmènerait faire des randonnées à cheval, leur servirait à la fois d’entraîneur et de partenaire au tennis ou au golf, bref serait l’animateur de l’entreprise. C’est un genre d’activité qui lui conviendrait à merveille, et il aurait aussi le temps d’écrire son grand roman.

— Il écrit un grand roman ?

— Hé bien ! il n’a pas pu encore le mettre en route, étant trop occupé à gagner son pain quotidien, mais il dit qu’il est déjà tout composé dans sa tête et que si on lui donne chaque jour un peu de temps libre, quelques heures calmes et sans rien pour le distraire, il démarrera à la vitesse d’un éclair. Pourquoi prenez-vous l’air d’une grenouille empaillée ?

— Vous voulez dire pourquoi je ressemble au Penseur de Rodin ? C’est parce que je me demande comment diable vous avez pu vous arranger pour faire la connaissance de ce garçon. Connie est allée vous cueillir au débarcadère de Southampton et, après une nuit passée à Londres, vous a conduite jusqu’ici d’où vous n’avez pas bougé. Je ne vois pas à quel moment a pu se nouer cette idylle.

— Réfléchissez, Gally. Creusez-vous un peu les méninges.

— Eh bien ! non, je m’avoue battu.

— Je l’ai tout simplement rencontré sur le bateau, ma vieille branche. Jerry, sous l’effet d’une inspiration subite, avait pensé que le seul moyen de faire fortune, actuellement, pour un écrivain, était de conquérir le marché américain. Aussi s’était-il embarqué pour aller étudier les conditions sur place.

— Et comment étudie-t-on un marché américain ?

— Hé bien ! on… hé bien ! on l’étudie.

— Je vois. On l’étudie.

— C’est cela. Et quand il a eu fini de l’étudier, il a sauté dans un bateau pour regagner l’Angleterre.

— Et qui se trouvait à bord ?… vous !

— Exactement. Notre rencontre eut lieu le deuxième jour de la traversée et, dès lors, rien d’autre, ne compta plus pour nous. Ah ! ces soirées au clair de lune !

— Ah ! vous aviez un clair de lune ?

— Bien sûr, nous avions un clair de lune.

Gally se gratta le menton. Il sortit son monocle et l’essuya soigneusement.

— Bon, alors, dans ce cas, je ne sais vraiment plus que dire. Vous avez réussi à désarçonner votre vieil ami aux cheveux blancs. Et réellement, vous aimez ce garçon ?

— Vous n’avez pas écouté ce que je viens de vous dire ?

— Si. Mais vous ne l’avez tout de même pas connu plus de quatre jours !

— Et alors ?

— Oh ! rien, je pensais simplement… Dieu sait pourtant que je ne suis pas homme à conseiller la prudence ou autre chose de ce genre. La seule femme que j’ai eu envie d’épouser était une chanteuse qui débitait des couplets en collant rose, mais…

— Eh bien quoi mais ?

— Je pense que j’y regarderais à deux fois, si j’étais à votre place, ma petite Penny. Il y a tant de drôles d’oiseaux qui picorent un peu partout dans ce pauvre monde ! Et l’on ne peut pas toujours prendre pour de l’argent comptant ce que les gens vous racontent à bord d’un transatlantique. Plus d’un qui jure sur les flots un amour éternel change brutalement d’attitude quant il retrouve le plancher des vaches et les beautés blondes.

— Gally, vous m’écœurez !

— Excusez-moi. Je pensais qu’il était de mon devoir de vous dire cela. Ce sont les réalités de l’existence.

— Si je m’apercevais que Jerry est comme ça, je le congédierais sur-le-champ, dût mon cœur éclater en mille morceaux. Nous, les Donaldson, nous avons notre fierté !

— Voyez-vous ça !

— Mais il n’est pas comme ça. C’est un agneau bêlant. Et on ne peut pas dire qu’avoir un agneau bêlant chez soi n’est pas une chose charmante, si ?

— Il n’y a rien de plus charmant.

— Eh bien ! voilà.

L’Impératrice laissa échapper un grognement plaintif. Une grosse pomme de terre, trésor de calories, s’était détachée du reste de la pâtée et avait roulé hors de l’enclos. Gally la lui restitua courtoisement et la noble bête le remercia d’un bref reniflement.

— Mais, dites-moi, si ce garçon est un agneau, cela aggrave la situation. Je veux dire que ce doit être un véritable calvaire, pour vous d’être séparée d’une telle perfection. Vous ici, à Blandings, et lui là-bas, à Londres. Vous n’êtes pas à bout de nerfs ?

— Je l’étais jusqu’à aujourd’hui.

— Pourquoi jusqu’à aujourd’hui ?

— Ce matin le soleil a reparu. Votre soeur Constance vient de m’apprendre qu’elle m’emmène à Londres pour un essayage. Lord Vosper nous y conduit en voiture.

— Que pensez-vous de Vosper ?

— Je l’aime beaucoup.

— Lui aussi vous aime bien.

— Oui, c’est ce que j’ai remarqué.

— C’est un garçon charmant.

— Charmant Mais laissez-moi continuer. Nous arriverons à Londres demain dans l’après-midi, si bien que je pourrai dîner demain avec mon Jerry.

Gally la dévisagea avec étonnement. Cet optimisme puéril lui donnait un choc.

— Avec Constance qui ne vous lâchera pas d’une semelle ? Il n’y a aucun espoir !

— Oh ! si, car il y a à Londres une vieille amie de papa, et papa ne me pardonnerait jamais de n’avoir pas profité de l’occasion pour aller lui taper sur l’épaule et lui dire bonjour. Je dînerai avec elle.

— Et elle amènera le jeune garçon ?

— Hé bien ! entre nous, Gally, cette personne n’existe pas réellement. Je suis comme le poète dans Shakespeare ; je donne à un personnage imaginaire une demeure et un nom. N’avez-vous jamais vu jouer : « Il importe d’être constant » ?

— Ne vous écartez pas du sujet.

— Je ne m’en écarte pas. Vous rappelez-vous Bunbury, l’ami inventé par le héros ? Voici donc sa mère, Mrs. Bunbury. On peut toujours, avec un peu de doigté, arranger les choses. Et voilà. Il faut que je rentre pour envoyer un mot à Jerry.

— Mais puisque vous devez le voir demain…

— Vraiment, Gally, pour un homme d’expérience, vous semblez fort ignorant de toutes ces choses. J’aurai ainsi le plaisir de lui lire ma lettre pendant le dîner, et lui me lira celle qu’il est probablement en train de m’écrire. Je lui ni télégraphié ce matin pour le prévenir que j’arrivais et resterais une nuit avec lady Garland – votre soeur Dora, au cas où vous l’auriez oublié – en lui disant de venir me retrouver au Savoy à huit heures.