Le plus beau cochondumonde
Chapitre II
I
Au château, sir Gregory Parsloe, ayant remis ses chaussures, se tenait debout près de la fenêtre du petit salon et regardait dehors.
Si vous aimez les baronnets minces et sveltes, vous n’auriez sûrement pas choisi sir Gregory Parsloe. C’était un homme massif, d’une cinquantaine d’années, dont la physionomie évoquait celle des truculents hobereaux de l’époque Régence. Comme Beach, il avait depuis longtemps perdu sa minceur élégante et, de même qu’il y avait dans Beach de quoi faire deux confortables maîtres d’hôtel, de même il y avait dans sir Gregory la matière de deux baronnets tout à fait convenables. Ce fait était dû au changement de la situation financière de sir Gregory depuis les jours lointains où, comme l’avait si bien dit Gally, il battait de la semelle à Londres, sans un maravédis en poche.
Un homme qui a un penchant pour les terrines de foie gras, un certain faible pour le vin et l’alcool, et qui, après les années de vaches maigres, hérite soudain d’une somme considérable et d’une cave bien fournie, se trouve en proie à des tentations auxquelles il est difficile de résister. En arrivant au pays de cocagne, il se sent disposé à lever le coude et à travailler de la fourchette jusqu’à satiété. Il se souvient des jours où il ne savait pas comment se procurer le bifteck quotidien et il s’emploie résolument à rattraper le temps perdu. C’est ce qui était arrivé à sir Gregory Parsloe. Seule une volonté de fer aurait pu l’empêcher d’acquérir un excédent de poids, mais il n’avait pas une volonté de fer et avait grossi jour après jour, inéluctablement.
Devant la fenêtre du petit salon la terrasse resplendissait dans l’éclat du soleil de cette fin d’après-midi, mais à l’extrémité de la pelouse un bel arbre étendait son ombre et, dans cette fraîche retraite, on avait dressé une table pour le thé. Lady Constance Keeble y trônait, lisant une lettre, et sir Gregory se sentit un besoin impérieux de la rejoindre. Après son épuisante marche de trois kilomètres, une bonne tasse de thé était ce dont il avait le plus besoin.
Comme il se dirigeait vers la terrasse en boitillant – il avait une ampoule au pied droit – on aurait pu croire qu’il ne songeait qu’au plaisir de se rafraîchir, mais il n’en était rien. Une semaine ou deux auparavant il s’était fiancé, et il pensait à sa bien-aimée, Miss Gloria Salt. Et si le lecteur s’imagine que c’était plutôt gentil et touchant de sa part, nous avons le regret de devoir préciser qu’il y pensait avec une certaine amertume et qu’il était bien près de regretter la minute de folie où, tombant raide devant sa radieuse beauté, il lui avait dit : « Dites-moi, chère amie… heu… qu’est-ce que vous diriez… si… nous… tous deux… oui… ? » Il serait peut-être exagéré de dire que les écailles lui étaient tombées des yeux en ce qui concernait Gloria Salt, mais il avait eu depuis quelques jours la révélation de certains traits de son caractère qui avaient quelque peu refroidi son enthousiasme.
En le voyant poindre à l’horizon, lady Constance reposa la lettre qu’elle lisait, une de celles qui étaient arrivées au courrier du soir, et elle le salua d’un large sourire. À l’encontre de ses frères, Clarence et Galahad, elle l’appréciait beaucoup.
— Hé bien ! sir Gregory, dit-elle, souriant d’un air aimable, je suis heureuse de vous voir. Je n’ai pas entendu arriver votre voiture.
Sir Gregory lui expliqua qu’il était venu à pied depuis Matchingham et lady Constance ne put dissimuler son étonnement.
— Grands dieux ! N’êtes-vous pas épuisé ?
— Je ne serai pas fâché de me reposer un peu. J’ai une ampoule sous le pied droit.
— Oh ! cher ami. N’oubliez pas, dès que vous serez chez vous, de la percer.
— Oui.
— Avec une aiguille.
— Oui.
— Et surtout pas avec une épingle. Hé bien ! Asseyez-vous, je vais vous verser une tasse de thé. Voulez-vous une brioche ?
Sir Gregory prit la brioche, lui jeta un long regard triste, lointain, poussa un soupir et la posa sur son assiette. Lady Constance reprit sa lettre.
— C’est de Gloria, expliqua-t-elle.
— Ah ! dit sir Gregory, du ton réservé d’un homme qui n’a pas encore d’opinion définitive concernant Gloria.
— Elle dit qu’elle arrivera ici après-demain en voiture et que tout est arrangé pour le secrétaire.
— Pardon ?
— C’est pour Clarence. Vous vous rappelez… vous m’aviez dit que vous lui téléphoneriez pour lui demander de trouver un bon secrétaire pour Clarence avant de quitter Londres.
— Ah ! oui, elle en a trouvé un ? Alors, c’est parfait !
C’était une nouvelle qui n’eût pas manqué de déprimer encore le moral déjà bas de lord Emsworth, s’il en avait eu connaissance. Connie était toujours en train de patronner d’affreux petits intellectuels à lunettes et à fronts proéminents, virtuoses de la sténographie, qui envahissaient le domaine et lui rendaient la vie insupportable, mais il s’était écoulé tant de semaines depuis le départ du dernier qu’il avait commencé à croire que l’épidémie était enfin terminée.
— Elle me dit qu’elle a trouvé l’homme de la situation.
Cette précision eût, elle aussi, consterné lord Emsworth. La dernière, chose qu’il désirât voir dans sa maison, c’était un individu qu’on pût qualifier d’« homme de la situation », avec tout ce que ce terme impliquait d’ennuis, de désagréments, de lettres à signer et autres corvées.
— Clarence est perdu lorsqu’il n’a personne pour mettre de l’ordre dans ses affaires. Il devient chaque jour plus distrait. C’est vraiment gentil de la part de Gloria. Quelle fille délicieuse !
— Ah ! fit sir Gregory, toujours de la même façon bizarre et réservée.
— J’admire beaucoup ces jeunes filles sportives. Si saines. A-t-elle gagné quelque tournoi de tennis, récemment ?
Sir Gregory ne répondit pas. Ses yeux étaient fixés sur la brioche chaude, imbibée de beurre, et une fois de plus il poussa un profond soupir. Lady Constance suivit la direction de son regard et poussa un cri inquiet. Son amour-propre d’hôtesse était froissé.
— Pourquoi donc, ne mangez-vous rien, sir Gregory ? N’aimez-vous pas les brioches ?
Cette fois, le son qui sortit de la gorge du baronnet et semblait provenir de la plante de ses pieds n’avait rien d’un soupir langoureux. C’était un grognement sauvage qu’on eût dit arraché aux lèvres d’un Peau-Rouge ficelé au poteau de torture.
— Je les adore, dit-il d’une voix tremblante d’émoi. Mais Gloria dit qu’il faut que j’y renonce.
— Gloria ? Je ne comprends pas.
Jusqu’à ce moment, comme le jeune Spartiate qui se laissait dévorer les entrailles par un renard sans dire un mot, sir Gregory avait caché soigneusement sa tragédie aux regards du monde. À tort ou à raison, il était convaincu qu’une telle révélation le couvrirait de ridicule. Les amis ont beau être des amis, s’ils apprenaient la pénitence qu’il s’infligeait pour le caprice d’une femme, ils riraient sans doute à s’en décrocher les mâchoires. Mais maintenant, le désir de se confier à cette amie compatissante l’emportait.
— Elle prétend que je suis trop gras et que si je ne maigris pas elle rompra nos fiançailles. Elle dit qu’elle refuse catégoriquement de s’approcher de l’autel au bras d’un homme qui ressemble à… bref, une expression très exagérée. Vous savez ce que sont les jeunes filles, et particulièrement ces jeunes filles sportives qui bondissent dans les courts de tennis en criant : « Quarante à zéro ! » Elles sont toutes entichées de l’idée qu’il faut être maigre, ascétique, sans un poil de graisse. Tout cela est complètement imbécile, bien entendu. Je le lui ai dit carrément. Je lui ai dit : « Enfin, ma vieille, pourquoi tant d’histoires ? Je n’ai pas l’intention de courir les six jours, ni autre chose, de ce genre. » Mais rien n’a pu la faire changer d’avis. Elle a répliqué que si je ne cessais de ressembler à un ballon captif bien gonflé prêt à s’envoler dans les nuages, les cloches du mariage ne sonneraient pas. Elle a ajouté que, comme tout le monde, elle aimait bien de temps en temps prendre un fou rire, mais qu’il y avait des limites. Ce sont ses propres termes.
— Mon Dieu !
Maintenant qu’il avait commencé à vider son cœur, sir Gregory sentait que les mots venaient plus facilement. Son hôtesse le regardait avec de grands yeux qui attestaient avec éloquence : « C’est étrange, ça dépasse tout. C’est véritablement stupéfiant ! » Et sir Gregory était peu à peu gagné par la même volubilité qui avait permis au sombre Othello de conter en de semblables circonstances l’histoire de ses malheurs.
— Le résultat de tout cela ? Pas de beurre, pas de sucre, pas de pain, pas de soupe, pas de sauce. On ne me permet même pas d’avaler une malheureuse pomme de terre. Et ce n’est pas tout. Elle m’a rédigé tout un bréviaire d’exercices acrobatiques. Me lever de bonne heure et respirer profondément. Toucher avec mes mains la pointe de mes orteils. Petit déjeuner ultra-léger. Marche au pas accéléré. Abattre un arbre ou deux. Déjeuner léger. Autre marche accélérée, comme celle que je viens de faire et que je dois refaire pour rentrer chez moi malgré mon ampoule au talon. Eh bien ! dit sir Gregory faisant appel à tout son courage viril, je ne puis continuer de vous importuner avec toutes ces balivernes. Je me contenterai de dire que je vis dans un véritable enfer et, sur cette constatation, je me retire. Non, merci… Elle m’a bien précisé… une seule tasse.