Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 8 sur 47

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Le plus beau cochondumonde

Chapitre II

Il se leva avec difficulté et traversa la terrasse. Tout en marchant, il pensait à son nouveau cochon. Par une amère ironie, tandis qu’il avait, lui, des ordres très stricts pour devenir de plus en plus maigre, la Reine du Matchingham, encouragée du geste et de la voix, devait, sacré nom de nom, grossir de plus en plus. Pourquoi y avait-il ainsi deux mesures, une pour les cochons et l’autre pour les baronnets ?

Perdu dans ces méditations, il avait atteint le sommet de l’allée et se réjouissait à l’idée que de cet endroit il n’avait qu’à descendre pour parcourir le premier kilomètre, quand il s’entendit interpeller par son nom d’une voix impérative et, se retournant, il aperçut l’Honorable Galahad Threepwood.

 

II

Gally avait un air sévère et froid.

— J’ai un mot à vous dire, jeune Parsloe, dit-il.

Sir Gregory Parsloe mesurait six pieds. Il se redressa de toute sa taille. Même dans les jours lointains où ils étaient gamins, il n’avait jamais pu souffrir Gally Threepwood et de plus récents contacts avec lui n’avaient rien fait pour provoquer la naissance d’une amitié.

— Je n’ai aucun désir de vous parler, mon bon, dit-il.

Le monocle de Gally jeta des éclairs.

— Vraiment ? Vous n’en avez aucun désir ? Hé bien, moi, je vais vous parler. Parsloe, c’est le sale travail des individus de votre acabit qui fit s’écrouler autrefois les colonnes du temple parmi les cités de la plaine du Jourdain et provoqua la décadence et la chute de l’Empire romain. Que nous préparez-vous avec votre nouveau cochon ? Clarence dit que vous l’avez fait venir du comté de Kent.

— Et alors ?

— Manœuvre déloyale !

— Parfaitement légitime. Montrez-moi le règlement qui l’interdit.

— Il y a des choses qui valent plus que les règlements, jeune homme. Un certain code moral…

— Un quoi ?

— Oui. Je pensais bien que vous ne sauriez pas ce que cela veut dire. Passons. Vous avez vraiment l’intention de présenter ce cochon au concours de la catégorie des cochons gras de la foire agricole ?

— C’est déjà fait.

— Je vois… Et maintenant, pas de doute : votre esprit retors est en train de trouver des complots et des plans. Vous préparez méthodiquement votre sale besogne, exactement comme vous le faisiez autrefois…

— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler.

Gally eut un petit rire dur, sec et cassant.

— Ah ! monsieur ne sait pas de quoi je veux parler ! Veuillez, Parsloe, vous reporter par la pensée quelques années en arrière, à un certain soir à l’auberge du Valet de Pique, dans la rue de Gossiter. Nous étions jeunes tous les deux et, avec tout l’enthousiasme de la jeunesse, j’avais opposé mon chien Towser au vôtre, Banjo, pour un enjeu important dans une épreuve de chasse aux rats. Et quand on amena les rats, alors que Towser aurait dû déborder d’activité et d’excitation, où le retrouva-t-on ? Ronflant dans un coin avec un estomac proéminent de notaire. J’eus beau siffler, l’appeler par son nom : « Towser, Towser », rien à faire ! Il dormait. Et pourquoi ? Parce que, quelques instants avant la cloche du départ, vous l’aviez attiré à l’écart et bourré jusqu’aux amygdales de morceaux d’entrecôte aux oignons, lui faisant ainsi perdre tout appétit pour la chasse aux rats et permettant à votre Banjo de gagner par forfait.

— C’est faux.

— Inutile de rester là à déclarer « C’est faux ». Je sais fort bien que je ne peux rien prouver, mais vous et moi nous savons ce qui s’est passé. Quelqu’un a fait ingurgiter un bifteck aux oignons à ce chien. J’ai respiré son haleine. C’était comme lorsqu’on ouvre par une nuit d’été la porte d’un restaurant italien de Soho, et l’histoire prouvera que ce quelqu’un, c’était vous. Vous étiez dans le temps le pire tricheur de la création, un individu prêt à n’importe quoi pour arriver à ses fins malfaisantes. Et… maintenant j’entre dans le vif du sujet… vous êtes resté exactement le même. Je vois bien que tout en feignant de m’écouter, vous vous préoccupez de savoir comment vous pourriez écarter l’Impératrice pour avoir le champ libre. Mais oui, c’est ce que vous faites. Je me souviens d’avoir dit une fois à Clarence : « Je connais le jeune Parsloe depuis plus de trente ans et je puis solennellement affirmer que si sa propre grand-mère se trouvait en compétition dans un concours de cochons gras et que son intérêt fut de la mettre hors de combat, il n’hésiterait pas une seconde à mêler un narcotique à sa pâtée de son. Eh bien ! laissez-moi vous dire que nous serons deux à ce jeu-là. Vos moindres tentatives seront suivies d’impitoyables représailles. Si vous essayez d’abîmer notre cochon, nous abîmerons le vôtre. Pour une pomme de terre empoisonnée dans la marmite de l’Impératrice, nous en mettrons six dans celle de la Reine du Matchingham. C’est tout ce que j’avais à vous dire et je vous souhaite chaleureusement une bonne fin d’après-midi, conclut Gally tournant les talons.

Sir Gregory, qui était resté bouche bée, retrouva l’usage de la parole.

— Eh !…

— Eh quoi ?

— Revenez !

— Qui ? Moi ? Certainement pas. Je n’ai aucun désir de vous parler, mon bon, répliqua Gally, tout en se dirigeant vers la terrasse.

Lady Constance avait son nez aristocratique plongé dans une tasse de thé lorsqu’il arriva près de la table. Au bruit de ses pas, elle leva les yeux.

— Oh ! vous voilà ? dit-elle, d’un ton qui prouvait abondamment qu’aucune poussée de soudaine tendresse ne l’avait fait changer d’opinion sur son frère et qu’elle le considérait toujours comme une tache d’encre dans le décor de Blandings. Je croyais que c’était sir Gregory. L’avez-vous vu ?

— Vous voulez parler d’un individu nommé Parsloe ?… Oui, il vient juste de décamper.

— Que voulez-vous dire, décamper ?

— Je veux dire qu’il s’en allait honteusement.

— Si vous voulez faire allusion au fait qu’il boitait, il a une ampoule au pied. J’avais pourtant quelque chose d’urgent à lui dire. Il va falloir attendre pour lui téléphoner qu’il ait regagné son domicile. Voulez-vous une tasse de thé ?

— Je n’ai pas l’habitude d’avaler pareille purge !

— Alors, que désirez-vous ?

Gally réajusta plus solidement son monocle.

— Je veux vous parler. Constance. Vous parler sérieusement de cette Simmons, qui est un vrai désastre pour nous, de cette espèce de joueuse de hockey ignare et incompétente que vous avez imposée à Clarence en qualité d’éleveuse de porcs. Nous en avons longuement discuté, Clarence et moi, et sommes absolument d’accord sur le fait qu’il faut la balancer sans plus tarder. Le moment est venu de la prendre par le fond de la culotte et de la précipiter dans les ténèbres, là où il n’y a plus que des pleurs et des grincements de dents. Voulez-vous donc, bonté divine ! apparaître devant l’opinion publique comme la femme qui, en introduisant cette satanée Simmons, aura mis en péril la chance unique qu’avait l’Impératrice de battre un record jamais atteint en gagnant trois années de suite la médaille, d’honneur des cochons gras ? Un véritable éleveur de porcs, le plus capable que l’on puisse se procurer à coups de billets de mille, doit la remplacer au gouvernail. Ne discutez pas, Constance, tout est pesé et je n’y reviendrai pas.

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