Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 29 sur 47

Pages du PDF

Le plus beau cochondumonde

Chapitre II

Sir Gregory Parsloe venait à peine de s’installer à table pour dîner lorsque retentit la sonnette de la porte d’entrée. Il avait pris trois cocktails et se préparait aux délices d’un de ces plantureux repas qui vous calent solidement et vous font perler la sueur au front. Il l’avait commandé le matin même, en détail, en apportant beaucoup de soins au choix des divers plats. Il y a des hommes qui, après avoir été abandonnés, s’adonnent à la boisson. Sir Gregory s’adonnait à la bonne chère. Libéré de la tyrannie de Gloria Salt, il avait la ferme intention de rattraper le temps perdu.

MENU DU DÎNER

Saumon fumé

Potage aux champignons

Filet de sole Murat

Goulach à la hongroise

Pommes mousseline

Betteraves au beurre

Haricots à la française

Pointes d’asperges mayonnaise

Parfait de Charlotte à l’Ambrosienne

Fromages Fruits

Petits Fours et Mignardises

Le parfait de charlotte à l’ambrosienne est un plat que l’on obtient en mélangeant dans des proportions déterminées de la crème fouettée, des blancs d’oeufs, du sucre en poudre, des raisins secs, des biscuits à la cuiller, des tranches de noix de coco et de la marmelade d’orange. Le baronnet apostat avait choisi ce chef-d’œuvre entre les chefs-d’œuvre pour marquer définitivement son indépendance reconquise. L’homme qu’une fiancée voulait condamner au régime et qui ose planter une cuiller de défi dans un parfait de charlotte à l’ambrosienne brise, d’un seul geste, les chaînes qui l’entravent.

Il avait défait les derniers boutons de son gilet et pressait le citron au-dessus du saumon fumé, quand un vacarme se fit entendre à la porte d’entrée. C’était Maudie qui insistait pour voir sir Gregory au plus vite, tandis que Binstead lui expliquait, poliment d’abord, puis d’un ton plus ferme, enfin d’une voix forte et irritée, que celui-ci se trouvait à table et qu’il ne pouvait être question de le déranger. Sir Gregory était sur le point de se mêler à la querelle en criant d’une voix de stentor « que diable signifie tout ce bruit ? », quand la porte s’ouvrit à deux battants et livra passage à Maudie traînant Binstead dans son sillage.

Le maître d’hôtel avait déclaré forfait dans cette lutte inégale. Il savait reconnaître une défaite.

— Mrs. Stubbs annonça-t-il d’un air dégagé.

Et il sortit, se lavant les mains de ce désagréable incident et laissant à son patron le soin de débrouiller la situation.

Sir Gregory resta planté là, les yeux fixes, le saumon fiché à la pointe de sa fourchette. Il est toujours déconcertant de recevoir des visites inopinées aux heures des repas, mais cela devient plus déconcertant encore lorsqu’il s’agit du fantôme d’un passé mort. L’exemple le plus classique de ce genre d’incident est celui du spectre de Banco surgissant au milieu du festin pour trinquer avec Macbeth. Macbeth avait eu un choc et l’on pouvait voir à l’allure de sir Gregory qu’il suivait cet illustre exemple.

— Quoi ? Quoi ? Quoi ? Quoi ? Quoi ?… murmura-t-il, car c’était sa formule préférée dans les moments d’émotion.

Les yeux bleus de Maudie brûlaient d’une lueur menaçante.

— Ah ! vous voilà, dit-elle en grinçant légèrement des dents. Et je m’étonne que vous puissiez me regarder en face, Bouboule Parsloe.

Sir Gregory cligna des paupières.

— Moi ?

— Oui, vous !

Sir Gregory pensa alors qu’un autre morceau de saumon fumé rendrait peut-être un peu de force à un cerveau commotionné comme par l’éclatement d’une bombe au plastic. Le poisson, il l’avait lu ou entendu quelque part, est le régénérateur du cerveau. Il prit une bouchée, espérant le miracle, mais rien ne se produisit. Tout continuait à tourbillonner devant lui. Le saumon fumé n’était sans doute pas le genre de poisson indiqué pour son cas personnel.

Maudie, qui avait enfin réalisé une rencontre attendue depuis dix ans, ne perdit pas son temps en d’inutiles préambules. Elle en vint droit au cœur du sujet.

— Vous pouvez être fier de ce que vous m’avez fait, dit-elle d’une voix qui semblait être la voix de la justice.

— Hein ?

— Me laisser ainsi à la porte de l’église…

Une fois de plus sir Gregory eut à combattre l’impression que sa raison s’égarait.

— Je vous ai laissée à la porte de l’église ? Je ne sais de quoi vous voulez parler.

— N’essayez pas ce truc avec moi. M’avez-vous ou ne m’avez-vous pas envoyé une lettre, il y a dix ans, me disant de me rendre pour me marier à Saint-Sauveur de Pimlico, à deux heures précises, le 7 juin ?

— Le combien ?

— Vous m’avez bien entendue.

— Je n’ai jamais rien fait de semblable. Vous êtes complètement cinglée !

Maudie éclata d’un rire violent, amer. Elle s’attendait à une attitude de ce genre. On pouvait faire confiance à Bouboule Parsloe pour se tirer d’affaire. Heureusement, elle était armée jusqu’aux dents de preuves irréfutables. Elle sortit la lettre de son sac.

— Vous ne m’avez pas écrit, n’est-ce pas ? Hé bien ! voilà la lettre. Je l’ai conservée pour le cas où nous nous rencontrerions un jour. Et voilà. Constatez vous-même !

Sir Gregory examina le document d’un œil trouble.

— C’est bien votre écriture, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est mon écriture.

— Lisez ce que vous m’écriviez.

— « Maudie chérie…»

— Non, pas ça. Voyez l’autre page.

Sir Gregory tourna la page.

— Vous y voilà. « À deux heures précises, le 7 juin…»

Sir Gregory poussa un cri.

— Vous êtes bigleuse, ma vieille !

— Comment ça, bigleuse ?

— Ce n’est pas un 7.

— Qu’est-ce qui n’est pas un 7 ?

— Ce signe-là…

— Ce n’est pas le chiffre 7 ?

— Non. C’est le chiffre 4. Le 4 juin, aussi visible que l’obélisque. Celui qui aurait pu prendre cela pour un… Ayez pitié, Seigneur, des pauvres d’esprit ! Vous ne voulez tout de même pas dire que vous êtes allée à l’église le 7 juin ?

— Bien sûr que j’y suis allée le 7 juin.

Sir Gregory avala une autre bouchée de saumon en étouffant un grognement sourd. Les écailles lui étaient tombées des yeux et il se reprochait tout ce qu’il avait pu injustement, pendant des années, penser de cette jeune femme. Il avait toujours été persuadé qu’elle l’avait laissé tomber avec cette froide détermination et cette insensibilité narquoise qui lui avaient fait à jamais perdre toute confiance dans le beau sexe. Mais maintenant il comprenait que ce qui était arrivé n’était que le résultat d’une de ces effroyables méprises qui brisent les cœurs et que dépeint si bien Thomas Hardy dans ses romans.

— J’y étais le 4 juin, reprit-il.

— Quoi !

Sir Gregory hocha la tête d’un air sombre. Ce n’était pas un homme d’une grande sensibilité, mais il pouvait apprécier l’aspect tragique de la situation.

— J’avais mon haut-de-forme, continua-t-il d’une voix tremblante. Je l’avais fait nettoyer, presser, mettre sous forme et frotter avec une brosse imbibée de bière afin de le rendre parfaitement reluisant. Ne vous voyant pas arriver et comprenant, après avoir fait le pied de grue pendant des heures, que vous ne viendriez pas, j’ai jeté mon chapeau par terre et l’ai écrasé à coups de talon. Tout cela m’avait profondément accablé. Comprenez-moi : lorsqu’un garçon dit à une jeune fille de venir le retrouver à deux heures précises, le 4 juin, devant Saint-Sauveur de Pimlico pour l’épouser et qu’arrivant sur les lieux il ne trouve personne, on ne peut tout de même pas reprocher à ce garçon de se sentir légèrement retourné. Eh bien ! comme je vous le disais, j’ai sauté sur mon chapeau jusqu’à ce qu’il ne ressemble plus à rien, puis je suis parti à Paris avec l’un des deux billets que j’avais pris pour notre voyage de noces. J’ai eu la chance de pouvoir placer l’autre billet. J’ai fait un séjour très agréable à Paris, je me rappelle. Bien sûr vous m’avez manqué, conclut galamment sir Gregory.

Maudie le contemplait, les yeux ronds et les narines frémissantes.

— Est-ce vrai ?

— Bien sur, c’est vrai. Vous n’allez tout de même pas imaginer que j’aie pu bâtir une histoire pareille sous l’inspiration du moment ? Vous ne me prenez pas pour un faiseur de romans d’aventures, non ?

Tout cela était si logique que les derniers doutes de Maudie se dissipèrent. Sa gorge se décontracta, ses yeux se voilèrent de pleurs, et comme il lui offrait un morceau de saumon, elle le repoussa avec un cri strident.

— Oh ! Bouboule. C’est épouvantable !

— Oui, tout cela est navrant.

— Et moi qui ai toujours cru que vous aviez dilapidé aux courses l’argent du voyage de noces !

— Je dois avouer, il est vrai, que j’en avais risqué une petite, partie sur une épreuve au terrain de Sandown Park, puisque vous en parlez, mais par une veine inattendue j’ai touché un gagnant, Bounding Bertie, une bonne sauteuse dans la deuxième. À vingt contre un. Un coup magnifique ! J’ai gagné cinquante billets, ce qui m’a permis d’acheter le fameux chapeau. Cet argent a aussi été le bienvenu à Paris. Une ville qui coûte très cher, Paris. N’écoutez pas ces gens qui prétendent qu’on y peut vivre à bon marché. On vous y guette à chaque coin de rue. Quoique, remarquez bien, l’on y mange admirablement et que la cuisine en vaille le prix.

Il y eut un silence. Maudie, comme Gloria Salt, songeait à ce qui aurait pu arriver ; et sir Gregory, l’esprit reporté vers ce voyage de noces manqué et solitaire, essayait de se rappeler le nom de ce petit restaurant derrière la Madeleine où il avait si merveilleusement dîné un soir. C’est là qu’il avait pour la première fois dégusté une bouillabaisse.

Binstead, qui avait passé les dix dernières minutes tout pantelant dans l’office à essayer de reprendre ses esprits, car une calamité comme Maudie ne s’était encore jamais abattue sur sa paisible existence, réussit enfin à retrouver assez de force pour poursuivre sa tâche de maître d’hôtel. Il entra, portant une soupière, et sir Gregory se souvint à sa vue de ses devoirs de maître de maison.

— C’est la soupe, dit-il en l’accueillant d’un clair sourire. Dites, Maudie, maintenant que vous êtes là, vous allez accepter de partager mon dîner, ma vieille. Vous dites ? Quoi ? Vous devez partir ? Ne soyez pas ridicule. Vous n’allez pas, après tant d’années, vous contenter de me dire « bonjour, bonsoir », et disparaître comme un lapin. Nous avons bien des choses à nous dire. Mon chauffeur vous raccompagnera où vous habitez. À propos, où êtes-vous installée ? Et par quel hasard vous trouvez-vous dans notre région ? Vous m’avez vraiment coupé le souffle en tombant ainsi du ciel. Mrs. Stubbs et moi sommes de vieilles connaissances, Binstead.

— Vraiment, sir Gregory ?

— Nous nous connaissons depuis longtemps.

— Est-ce vrai, Monsieur ?

— Vous ne nous avez pas dit où vous perchiez, Maudie ?

— Je suis au château de Blandings.

— Comment diable avez-vous fait pour atterrir en cet endroit ?

— Galahad Threepwood m’a invitée.

Sir Gregory fit une moue désapprobatrice.

— Ce choléra !

— Allons, Bouboule. C’est un très gentil garçon.

— Un gentil garçon… mon oeil ! Vous voulez dire un véritable pou à forme humaine Allez, approchez-vous, venez vous asseoir, dit sir Gregory, abandonnant ce sujet désagréable. Le goulach à la hongroise va se trouver à point d’un moment à l’autre et je crois que vous saurez l’apprécier. J’ai misé ensuite sur un parfait de charlotte à l’ambrosienne. C’est fait avec de la crème fouettée, du sucre en poudre, des blancs d’oeufs, des raisins secs, des biscuits à la cuiller, des tranches de noix de coco et de la marmelade d’orange et je serais fort surpris si cela ne vous fondait pas dans la bouche.

La présence de Binstead à l’arrière-plan, oreilles aux aguets, prêt à recueillir tout ce qui pourrait un jour servir à la rédaction de ses Mémoires, coupait court à toute possibilité d’échanges plus intimes durant ce repas. Mais quand le café fut servi et Binstead disparu, sir Gregory, avec un soupir attendri, attaqua la corde tendre.

— Du tonnerre, ce goulach, dit-il. Il n’est pas donné à n’importe quel cuisinier de savoir le préparer. Il faut doser le paprika avec goût et il y a d’autres détails délicats que je n’estime pas utile d’aborder en ce moment. Tout cela me rappelle… et je me demande, chère vieille amie, si vous vous souvenez encore d’un de nos repas à deux – je ne pourrais préciser lequel avait invité l’autre, car je crois bien avoir été obligé de vous laisser le soin de régler l’addition – dans un petit coin de Soho où l’on préparait un étonnant goulach à la hongroise.

— Oui, je vois, c’était au printemps.

— Oui. Un merveilleux soir de printemps, avec une brise légère qui venait de l’ouest ; la nuit tombait et la nouvelle lune scintillait dans le ciel. Nous sommes allés là-bas, tous les deux, dans ce restaurant où nous avons mangé ce goulach.

— Vous en avez pris trois fois.

— El vous de même, si je ne me trompe. Avec une omelette à la confiture pour continuer. Ce que j’ai toujours le plus admiré en vous, Maudie, c’est que vous n’avez jamais eu de penchant pour les régimes. Vous aimiez les bons mets et quand vous aviez été servie, vous en réclamiez une deuxième fois, sans vous inquiéter pour votre tour de hanches. Trop de jeunes femmes d’aujourd’hui ont la tête tournée par le genre athlétique, l’obsession de rester en forme, etc. Si vous voulez m’en croire, je les considère comme un danger pire que la trichinose et la fièvre aphteuse. L’un des plus dangereux spécimens de ce genre de poison est mon ex-fiancée, Gloria Salt. La forme physique était son bréviaire, et elle accumulait désastres et ruines autour d’elle, comme un semeur qui sème à tous les vents.

— Vous n’êtes donc plus fiancé avec Gloria Salt ?

— Non, je ne le suis plus. Elle m’a adressé un billet hier soir en me disant d’aller me faire pendre ailleurs. Excellente idée. Je n’aurais jamais du lui demander de m’épouser. Geste inconsidéré. On a parfois ainsi des coups de folie.

— Ne l’aimiez-vous pas ?

— Ne soyez pas ridicule. Non, bien sûr, je ne l’aimais pas. J’étais seulement un peu attiré par elle, peut-être à cause de sa silhouette fine, mais je ne peux appeler cela de l’amour, ni de près, ni de loin. Je n’ai jamais aimé que vous, Maudie.

— Oh ! Bouboule !

— Vous devriez le savoir. Je vous l’ai dit souvent.

— Mais il y a de cela des années !

— Les années ne changent rien quand un homme a vraiment donné son cœur. Et oui, que diable, je vous aime, ma chère vieille. J’ai essayé de refouler ce sentiment, remarquez. Croyant que vous m’aviez laissé tomber, j’ai tenté de chasser votre image de mon esprit. J’espère que vous me comprenez ? Mais quand je vous ai vue apparaître sur le seuil de cette porte, plus belle que jamais, j’ai compris qu’il était vain de lutter davantage. Le sort était jeté. Ce fut exactement comme si l’on m’avait ramené aux beaux jours d’autrefois. Je me suis trouvé de nouveau accoudé sur votre bar, les yeux perdus dans les vôtres, pendant que vous versiez le whisky et décapsuliez le soda.

— Oh ! Bouboule !

— Et tout à l’heure, en vous regardant planter votre cuillère dans le parfait de charlotte à l’ambrosienne, dont visiblement vous vous régaliez (j’entends par là que vous compreniez quel chef-d’œuvre ce « parfait » représentait, que vous ne chipotiez pas comme le font certaines maudites créatures et que, bien au contraire, vous saviez pleinement apprécier sa qualité), je me suis écrié en moi-même : « Voilà ma vraie compagne, celle qui m’était destinée. » J’ai compris que nous étions des âmes sœurs, sans aucun doute possible.

— Oh ! Bouboule !

Sir Gregory croqua une amande salée, qui lui fit faire la grimace.

— Vous êtes là à me répéter : « Oh ! Bouboule », mais où cela peut-il bien nous conduire ? Je vous ai dit que nous étions des âmes sœurs et nous le sommes. Mais à quoi bon ? Tout cela ne peut nous mener nulle part. Je veux dire que nous ne pouvons tout de même pas oublier que vous êtes mariée !

— Je ne le suis pas.

— Excusez-moi. Vous l’avez peut-être oublié, mais j’ai bien entendu Binstead vous annoncer sous le nom de Mrs. Stubbs.

— Cedric est mort !

— J’en suis navré, dit poliment sir Gregory. Vivant aujourd’hui et mort demain, c’est la vie. Qui est Cedric ?

— Mon mari.

Sir Gregory, qui s’était emparé d’une autre amande salée, s’arrêta net.

— Votre mari ?

— Oui.

— Il est décédé ?

— Il est mort depuis cinq ans.

Sir Gregory fut si ému qu’il reposa l’amande salée dans la soucoupe.

— Racontez-moi tout, dit-il, sa voix et ses mentons tremblant de concert. Gardons tout notre calme et examinons froidement les choses. Vous dites que votre mari vous a quittée ? Il a passé l’arme à gauche… comme cela nous arrivera, hélas ! Alors, si je comprends bien, vous êtes comme moi tout à fait libre ?

— Oui.

— Rien au monde ne peut donc nous empêcher de nous marier quand nous voudrons ?